Victoire ou la vie comme elle va… (1)

Ecrit par Emmanuelle Ménard le 06 septembre 2017. dans La une, Ecrits

Victoire ou la vie comme elle va… (1)

Comment commencer ? Par « Il était une fois une rêveuse trop rêveuse… » ou par « Elle enfourche son vélo, regarde l’horizon, et fonce, pédale dans le vide tellement elle va vite ! »

Victoire, c’est le prénom qu’elle a choisi… Et qui court après les échecs pour apprivoiser le chemin. Mais un chemin, c’est quoi au juste ? Eh bien des routes, un entrelacs de routes et qui, le plus souvent, partent dans toutes les directions.

Victoire n’a pas dit sa dernière route : elle hume l’air du jour et puis se laisse emporter ! Sa chair est légère et prend l’eau de la pluie, la chaleur du soleil, la blancheur de la lune… Entre les bornes, elle lève la tête, traverse des yeux le ciel… L’azur est son moteur, l’ami qui lui veut du bien. Marseille, allons-y pour la mer, se faire pêcher par le poisson ! Car n’est pas sujet qui croit et les rênes tiennent les mains… Au port il y a les barques et les bateaux ; d’autres rêves qui flottent sur l’eau… Et puis aussi les cris, les regards tristes et sales, qui se lavent au soleil, à la lumière du temps. Derrière le port, une auberge où elle entasse ses fatigues. La chambre, sombre, l’accueille et lui donne de l’espace. Elle se retrouve enfin, posée entre quatre murs, regarde du balcon le bal des hommes sans femmes, les couples qui se ressemblent, ou le jeu d’un ballon. Victoire adore être en haut et regarder en bas… Les scènes de vie, des saynètes qui tournent, se répètent, traînent les mêmes couleurs. Enfin, pas toujours ! Victoire a plusieurs lunettes, celles qui glissent sur le nez, celles qui lui chatouillent la peau, et celles qu’elle voudrait garder tellement c’est beau !

A l’auberge, dans la cuisine plus exactement, les hommes sont mélangés. C’est ce qu’elle aime, Victoire, le mélange. On appelle cela l’espèce humaine mais elle y voit un grand manteau, et qui tient chaud, très chaud, surtout quand, sous le cœur, on sent ce courant d’air qui n’arrête pas de faire baisser la température… Les mots font du bruit, certes, et l’on ne s’entend plus rêver mais… Des yeux tournés vers vous, ça fait tellement du bien ! Bruit de casseroles aussi, et de corps qui chahutent, font la danse de la nuit, quand les entrailles s’enflamment…

Marseille a sa chanson, celle du ciel qui tombe dans la mer et prend la voile, oh moussaillon. Marseille a ses rideaux, rouges comme au théâtre, pour faire brûler les jours/heures sur les planches… Victoire entend le port, le reflet des étoiles, et court jusqu’à son lit pour l’imaginer encore plus près, ce port.

Demain elle ira aux calanques ou suivra le soleil… A moins qu’un bus ne passe et qu’elle saute à sa vitre, à moins qu’un homme la prenne comme on prend les secondes. Sait-on jamais, demain est l’aventure, et l’aventure un pas vers une route, d’autres routes… Ou peut-être se contentera-t-elle de suivre son corps qui, elle le sait, ira jusqu’à la mer, pour oublier la gravité, les marques du savoir et des années passées. L’eau comme un gant qu’elle passera sur sa vie, l’eau qui nettoiera ses désirs et fera des éclaboussures tel le bouchon qui saute !

Et si le lit se fait lourd et qu’elle ne veut pas du jour, eh bien elle s’enterrera sous les draps et jouera avec ses pensées, ou ses idées. Victoire adore jouer mais sans règles du jeu, comme ça, comme un navire qui se perd, au fil blanc du brouillard, dans l’écume des nuages, les embruns d’une mélancolie…

Quoi de plus chic que de décider ? Sortir ou ne pas sortir du lit, sauter dans la lumière ou se cacher dans le noir… Victoire n’a qu’un seul compte en banque, celui des émotions. Elle l’appelle son compte V ; V comme son prénom, V comme Victoire, V comme Vie, V comme les ailes d’un oiseau en plein vol. Pas besoin de se déplacer au guichet ou d’aller chercher l’argent dans les murs. Victoire se nourrit de ses intérieurs, sortis tout droit du ventre de la rue, là où il y a les sourires, les yeux qui fuient ou s’accrochent, les autres. Victoire a d’ailleurs un don : elle traverse les gens, passe avec les passants, court avec les coureurs, s’arrête avec les rêveurs. Un don de transparence ? Peut-être… Ou peut-être pas… Elle s’engouffre dans l’autre, prend de l’épaisseur, monte jusqu’à ses hauteurs, ou descend dans ses peurs. Larmes et joie, yeux qui brillent de tristesse ou d’espoir, Victoire est de toutes les couleurs et ne ferme que de fausses portes.

Aujourd’hui, elle a choisi de ne pas avoir de parents. Elle n’a pas envie de s’encombrer, ni de s’inquiéter… Car on a beau dire, les enfants aussi ont des enfants, en l’occurrence les parents, quand ceux-ci s’allongent de tout leur poids, font des ombres sur les murs, et prennent l’habit du juge ou du bon conseiller. Un conseiller d’orientation, et quoi encore ? Une boussole pour l’existence ? Une carte topographique et détaillée dans les détails ?

Le ciel est vide et elle est orpheline… Ouf, comme ses pas sautillent ! Et comme son cœur bondit… Bondit telle la petite balle en caoutchouc qui vous fait perdre les yeux tellement elle va haut !

Il est à peine sept heures et Marseille siffle déjà comme les beaux sifflent les belles, la ronde des amoureux… C’est entendu, elle suivra le rayon au gré des vagues touristes car c’est déjà l’été, le mois de juin qui ouvre tous les calendriers. Une saison qu’elle aime bien mais pas sa saison préférée. Elle lui préfère l’automne, la couleur rouille des feuilles, les branches courbées au vent de l’aventure… Quel téméraire celui-là ! Il va où bon lui semble, dérange les choses et les hommes bien ordonnés… Bref, il fait le ménage et ça fait du bien ! C’est vrai, quoi, le doux, le chaud, le chatoyant, on s’en contente pour un temps et puis arrive le jour où la minute, où la seconde même, est de trop ! Le verre est plein, certes, mais goûte-t-il encore ? Et a-t-elle vraiment soif ?

Il faudrait pouvoir le casser, du moins l’ébrécher ; mettre, oui, un peu de bris et débris dans ce volume trop parfait et qui endormirait le plus insomniaque des tigres !

Boire le vin jusqu’à la lie… Combien de fois elle s’est écœurée avec ce breuvage qui lui sortait par les trous de nez et combien de fois elle aurait voulu remplacer celui-ci par la sève de l’arbre malade ou le sang arc-en-ciel d’un sidéen en détresse.

Elle n’a pas lu non plus « Le bon vivant pour les nuls », ni « Plaisir pour un jour amour pour la vie ». Non, non, non, pas question de mettre ces balourdises dans sa bibliothèque pour ensuite mal les digérer et attraper des bourrelets au cerveau ou de la panse au cul !

C’est son ami Pépé qui lui avait parlé de ces livres. Un peu coincé du cœur, ce grand bonhomme aux cheveux roux, mais gentil sur tous les fronts et qui fait comme il peut puisqu’il se veut serviable. Pépé, d’ailleurs, n’a pas que des livres ; il a aussi des principes, et sacrés avec ça ! La liste est longue, on pourrait en faire un rouleau de papier-toilettes, deux rouleaux même si l’on ajoute « sacrés » à « principes ». Pépé voudrait la guider alors qu’il ne sait pas se tromper ; ou plutôt qu’il se trompe mais sans le savoir… Victoire, bien sûr, ne veut pas le blesser. Alors elle l’évite, ou du moins le caresse dans le sens du poil ; un sens assez long si vous lui demandez son avis… C’est ainsi, elle n’aime pas la discussion, surtout quand ça tourne au vinaigre, ou en tous les cas à un arrière-goût amer sur la langue. A chaque fois c’est la même chose : on fait table ronde, on se met face à face, et le combat des mots enlève un par un des morceaux, des parties d’eux-mêmes qui ont du mal à tomber. C’est dur, un mot, surtout quand il sort de la bouche. Ça fait mouche, un mot, et plus d’une fois la chair s’entrouvre…

Ils inventeraient bien un autre langage mais ils n’ont pas encore trouvé. Quant au soi-disant langage de l’amour, alors là, c’est du chinois, du chinois extra-terrestre pour dire franchement les choses ! Peut-être qu’un jour Pépé brûlera sa bibliothèque et se consacrera à l’ignorance. Les sages disent que là est le début de la connaissance, l’ignorance… il semblerait que Victoire ait bien débuté : elle a arraché beaucoup de pages pour en faire des boules de papier dans lesquelles elle donne un coup de pied quand elle est en colère. Heureusement qu’elle ne s’emporte pas trop souvent ; le sol de son petit deux-pièces serait jonché de boules et il n’y aurait plus qu’à inventer un autre sapin de noël. Pourquoi pas, remarque… La tradition n’a pas le monopole.

Victoire, donc, est partie seule à Marseille, sans regrets ni bagages, juste une petite culotte, qu’elle lave tous les jours et le plus strict nécessaire pour parer à toute éventualité climatique puisque les quatre saisons, eh bien, madame, ça n’existe plus, ça n’est plus sur le marché ! La faute à qui ? Ben ça, on ne sait pas encore très bien, la faute à tout le monde, on va dire, comme ça on fera l’unanimité et les cochons seront bien gardés ! En même temps, l’idée d’avoir quatre saisons en une ne lui déplaît pas tant que ça ; du moment qu’il y en a toujours quatre, et que les Hommes sont encore là… Et puis, si c’est pas ça qui nous fait disparaître, ça sera autre chose, sans doute une histoire d’hommes qui s’amusent un peu trop à jouer dans la cour des plus grands qu’eux ; des « conflits d’intérêt » comme on dit si bien de par chez nous, et qui cachent surtout un amour-propre ayant du mal à s’orienter, voire complétement déboussolé !

Victoire ne lit pas les journaux, ça lui donne des boutons… Enfin, plutôt des verrues, et récidivistes avec ça ! Il y a deux ans, elle pouvait compter sur son dos et son ventre au moins cinq verrues, qui poussaient, tombaient, repoussaient, retombaient, s’acharnant tel un amour aveugle ou un galant têtu. Drôles de petits cratères tout de même, et qu’elle aurait bien envoyés sur l’île de Java ou ailleurs pour leur dire : va voir là-bas si j’y suis ! Une excroissance de nouvelles tordues en tous les cas, qui ferait même rire la lune si celle-ci daignait regarder vers la terre… Mieux vaut lire les faits divers, c’est presque plus rassurant. Au moins, avec ces derniers, on sait que les chats sont bien des chats et les chiens, des…

Ah, ah, ah s’exclame Victoire, c’est que l’espèce humaine, ça aime bien s’étaler comme de la viande ; de la viande bourrée d’os que les larmes viennent faire briller ! Et encore, faut voir s’il reste des larmes… On se contente de la pluie, pas vrai ? Comme dirait l’autre, les douleurs muettes sont les plus grandes douleurs…

Non, Victoire ne lit pas les journaux, juste la pluie, le vent dans les arbres, le rire des enfants quand il grimpe aux murs. Son ciel n’a pas d’étoiles mais de la brillance, un peu délavée, et qui raconte l’Orient, le rêve de l’Orient. Marseille en est la porte, la porte de tous les voyages, routes de la soie sur la crête du désert, suc des souks et de tous les accents, mille peaux qui racontent sous le soleil… Victoire met le pied à l’est, à l’ouest, au nord, au sud… Elle a le don pour s’écarteler, s’étirer de tout son long et de tout son large, agrandir ses ombres comme elle rendrait élastique sa lumière.

Riche Victoire ! Elle a su laisser derrière elle… la tête droite, hissée vers l’avant, qui monte, monte, l’emporte sur les escaliers de… De quoi au juste ? Elle ne sait pas très bien, peut-être de son double, qui l’appelle, l’exhorte à venir et à tout retirer, même sa petite culotte, même la peau de son âme.

Il faut dire que Victoire entend, écoute, voit, regarde… Touche aussi, la transparence, le dessous du monde. Rien ne pourrait l’arrêter, pas même une armée de phrases ou un tir de lois et de règles. Elle passe à travers balles, à travers coups, à travers tout. Ses pieds sont des soldats qui n’ont pas froid aux yeux et ses bras, deux mains tendues qui voudraient recevoir l’aventure : celle de l’infini désert, de l’intrépide courant d’eau, du doute permanent et qui compte les pas… Car le doute est sa foi et sa foi, le chemin vers des bornes sans rives et des rives sans bords ; un chemin vers le tout qui l’emmènera quelque part, là où elle a déjà été.

Victoire connaît tout cela mais elle n’a pas les mots. Alors elle passe… A côté des autres, de ses voisins de palier, de Pépé qui voudrait suivre. Elle passe, oui, comme elle passe son tour… Le ciel peut bien mourir et les oiseaux se taire, elle saura toujours, toujours ne pas quoi dire… Tendre silence qui pourrait être l’ogre ou l’ami, le traître ou le fidèle. Tendre repos aussi quand elle s’y couche et ferme les yeux, attendant l’aube et les cris de la ville.

Victoire est l’invitée à la source de la vie. Elle n’envie ni les hydres ni les faiseurs d’idées se perdant dans vapeurs d’alcool et fumées blondes et noires. A chaque jour qui passe/s’ajoute, elle multiplie son cœur ; une bosse qui dessine une colline où poussent d’autres collines…

La vie n’est-elle pas un joint ? Cela faisait longtemps qu’elle n’avait pas humé l’embrun dans les premiers rayons du matin. Marseille l’avait appelée un beau jour, à 18h, heure de Paris. C’était l’école « Bleu, blanc, vert » qui cherchait une maîtresse. Oh pas n’importe quelle maîtresse ! Une maîtresse avec la douceur du savon et la dureté d’un œil de verre ; une maîtresse envoyée en mission pour faire parler les enfants, enfin. Victoire s’était fait une promesse : aller vers la lumière coûte que coûte. Alors ce coup de téléphone, c’était bien un signe, l’engagement vers une nouvelle route. Et puis qui pourrait refuser l’enfance, cette peau nue de l’existence et qui n’a pas peur de prendre le soleil ! Allons enfants de toute la terrrrrre, le jour de gloire est arrivé, contre nous de la tyrannie, l’étendard aimant élevé, l’étendard aimant élevé…

Le rendez-vous était pour dans deux jours, elle avait bien le temps… De découvrir, marauder, terrasser… Ne terrasse pas qui veut, il faut des conditions, en l’occurrence des conditions climatiques ; et puis le tempérament aussi, car n’est pas donnée à tout le monde la faculté d’utiliser le temps de prendre du temps. Un don même qui se fait rare… Victoire a un faible pour les terrasses colorées, les habits y étant pour quelque chose. L’appel des couleurs, c’est déjà un premier voyage ; on borde la voile vers un nouveau monde, de nouveaux hommes, les hommes colorés. Pas besoin d’arborer son plus beau sourire, la couleur fait presque tout à l’exception d’étirer les zygomatiques. Intervient aussi le chant des mots, qui peut faire penser à un certain silence, au ramage des oiseaux ou une musique plus ou moins industrieuse qui s’approcherait du rêve, d’un rendez-vous manqué, de la folie presque embrassée.

Victoire est à la fois heureuse et triste, un habit qui lui va bien, peut-être le plus fidèle habit à la taille de la vie. Un jour dans l’une de ses balades urbaines, elle a vu, inscrits sur un mur, des mots qui l’ont tout de suite accrochée : « La vie, c’est comme une voiture volée, une fois dedans tu as intérêt à foncer ! ».

Victoire adore flirter avec la rue ; ça l’inspire, l’emporte loin derrière les vitrines, là où quelqu’un lui parle, peut-être quelqu’un à qui elle ressemble ou qui lui veut du bien. Pépé lui a dit que c’était sûrement son ange gardien et que d’ailleurs les anges avaient le chic pour se cacher dans les interstices, les détails, les fissures des murs… La vérité s’écrit à tous les temps et dans tous les lieux ; en tous les cas, c’est ce qu’elle croit, de même qu’elle croit aux petits billets, aux messages qui coulent dans le béton.

Les yeux piochent, pêchent, cueillent… L’on pourrait leur attribuer beaucoup de verbes, des verbes d’action en l’occurrence. Il suffit d’ouvrir l’œil et le bon, dit-on… Oui, sans doute mais aussi ouvrir grand les écoutilles du cerveau, donner accès aux cales et aux entreponts… Et le reste, tout le reste, la fermeture éclair de ce corps qui parfois fait la momie, voire le mort.

Victoire n’a pas que des yeux, elle a aussi… des couteaux, plein de coups de couteaux dans le corps. Une écorchée vive, on appelle ça, parce qu’une parole, un geste, une image, un souvenir peut lui faire l’effet d’une brûlure, raviver la plaie. Parfois elle a aussi des brebis, « des brebis dans le ventre » lance-t-elle sur un ton désinvolte. Pépé lui a déjà fait la remarque : dans le domaine du fromage, une vraie goinfre qui suivrait le lait de l’animal à la trace !

Bien que parisien, Pépé est un peu marseillais sur les coutures… Faut toujours qu’il exagère pour mettre l’accent sur l’autre. D’ailleurs, selon lui, le monde humain ne serait composé que de deux catégories : les gens en gras – à ne pas confondre avec ceux qui font leur gras dans le sens qu’on veut bien lui donner – et les autres, tous les autres. Encore un de ses principes pour finalement couper l’humanité en deux. A croire qu’un monde qui mélangerait tout le monde, ça ferait désordre, et comme l’ordre est la chose la mieux partagée du monde…

 

A suivre…

A propos de l'auteur

Emmanuelle Ménard

Rédactrice

Habite à Bruxelles

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