Après les primaires de la gauche

Ecrit par Pierre Windecker le 04 février 2017. dans France, La une, Politique, Actualité

(et petite parenthèse sur le système électoral français)

Après les primaires de la gauche

Ainsi, Hamon prend dans l’enthousiasme et assume avec témérité le risque de trois éventualités.

Ou bien il ne parvient pas à faire l’union avec Jadot et Mélenchon, et il ne réussit qu’à mettre en danger la candidature de Macron, c’est-à-dire à favoriser celle de Fillon. Ou bien il obtient d’eux cette alliance, et il peut bien arriver alors qu’il devance Fillon et se trouve en face de Le Pen au deuxième tour. Là, ce sont à nouveau deux possibilités. La première, qu’on n’a évidemment pas le droit d’exclure dans cette configuration, est qu’il perde, et que le FN parvienne au pouvoir, se renforçant au passage d’une partie de la droite. La deuxième est qu’il gagne et entreprenne d’appliquer un programme qui aura recueilli au mieux 30% des voix au premier tour. On a vu avec Chirac II, Sarkozy et Hollande (et on pourrait bien voir la même chose avec Fillon) à quelle déroute cela mène, sinon en tout temps, du moins dans le moment politique où nous sommes.

Pour résumer les choses avec une brutale simplicité, Hamon envisage sérieusement d’œuvrer à la victoire de Fillon, à celle de Le Pen, ou encore à un désastre pour lui-même si d’aventure il parvenait à gouverner.

 Quant à Jadot et Mélenchon, ils ne semblent pas se précipiter pour chercher un accord avec Hamon. Pour l’heure, ils font donc comme s’ils avaient choisi Fillon.

(Parenthèse. Ce qu’il faut se demander, c’est pourquoi les « politiques » (et leurs sympathisants) se comportent ainsi comme des enfants capricieux. [Parenthèse dans la parenthèse. Les noms propres, ici, désignent en fait des élans collectifs, des mouvements de sympathie. « Hamon » c’est évidement Hamon, ses soutiens et tous ses électeurs de la primaire, etc. Dans ce qui suit, je continuerai de faire comme s’il n’y avait que les têtes d’affiche : ce sera plus simple, et il sera facile de transposer l’analyse à tous les noms qui pourraient figurer aussi en petits caractères sur l’affiche, c’est-à-dire à tous les sympathisants, à des gens comme nous tous.] Retour à la première parenthèse. Si les politiques (ne parlons plus de leurs sympathisants) se comportent comme des enfants capricieux, il n’est pas vraisemblable que cela ne tienne qu’à eux : ce sont les institutions qui ont opéré leur sélection naturelle et les ont poussés à se formater selon un certain schéma. On ne doit donc pas se cacher à quel point le système électoral pèse sur le fonctionnement et le « positionnement » des partis les uns par rapport aux autres, forçant certaines alliances, en excluant d’autres, et, pour cela, poussant tantôt à maximiser les « petites différences » (Hollande), tantôt à chercher au contraire à produire réellement les écarts les plus « clivants » (Sarkozy, Fillon, Montebourg, Hamon). Dans ce jeu, il ne s’agit au fond que secondairement de s’assurer ce qu’on pourrait appeler des rentes de circonscription, même si l’on ne doit pas occulter cette dimension. Il s’agit d’abord, tout simplement, de savoir comment gagner de l’audibilité (et de cette « visibilité » qui va avec), comment assurer à sa parole les espaces, les occasions, la force et l’autorité dont elle a besoin, en bref comment pouvoir occuper des tribunes, car il n’y a pas de politique sans cela. Mais, medium is message, ce sont ces tribunes, ou plutôt la manière dont elles doivent être conquises et conservées, qui imposent à ces paroles leur adresse et leur forme, et finalement, à travers elles, une part de leur contenu. Et, toujours medium is message, cela tend à faire de ces paroles, au lieu de vrais mots d’ordre qui pourraient décider d’un ordre du jour effectif, avant tout de simples messages chargés de porter le témoignage identitaire (pour ne pas dire narcissique) des appartenances et des filiations partisanes. Je ne développe pas : les institutions françaises ne paraissent pas très bonnes. Il faudrait regarder un peu à côté. D’autres pays en ont sans doute de meilleures. Fin de la parenthèse).

Revenons aux primaires : et Valls ? Lui aussi se serait trouvé face aux mêmes dangers électoraux. Il lui aurait donc fallu, en choisissant le meilleur moment, se rallier à Macron s’il voulait éviter Fillon.

Venons-en donc pour finir à Macron, celui que les autres ont voulu écarter, ou du moins (je pense à Valls) qu’ils ont dû commencer par éviter par obligation partisane. La question n’est pas de savoir si on accorde une confiance politique à sa personne, encore moins si on l’aime. On peut regretter que son libéralisme économique et social comporte forcément, au milieu d’autres choses qui peuvent être plus prometteuses, un élément de désastre. Mais ce désastre est mondial, et ce n’est pas la France toute seule qui donnera le clap de fin, rien que pour elle et dans son coin. Pour le reste, le fait est que Macron est de tous les candidats le plus européen. Qu’en ce qui concerne l’intendance, il connaît quelque chose à la finance et aux nouvelles technologies (c’est l’avantage d’être « nouveau », comme certaines langues désignent les jeunes : dans l’estimation d’une force politique collective, si cet ingrédient n’est pas un gage de suffisance, il fait sûrement partie du nécessaire aujourd’hui). Surtout, il est le seul à pouvoir réunir des forces et des volontés issues de la gauche comme de la droite. A condition de ne pas confondre les deux et, si possible (mais on ne doit pas trop demander tout de suite), de ne pas croire qu’on donnerait ainsi naissance à un « centre » improbable, c’est tout simplement ce qui est devenu, dans une Europe qui peine à se rassembler elle-même et où la tentation de l’extrême-droite se répand partout, et dans un monde où l’on croise à chaque pas Trump, Poutine ou l’islamisme radical, l’urgence absolue.

A propos de l'auteur

Pierre Windecker

Rédacteur

Agrégé de philosophie


Commentaires (9)

  • Diane Brouard

    Diane Brouard

    24 février 2017 à 06:08 |
    Je pense que vous avez totalement raison. Personnellement je n'ai pas envi que le vote Mélenchon se disperse avec ce Toutank-Hamon, je pense que Mélenchon président pourrait réellement se mettre à "imposer" - comment je ne sais pas (sourire) - des solutions et des retours à la création monétaire exclusive de la banque national, le chantage de la dette, l'impot universel, en finir avec le casino financier qui gère la finance nationale et internationale... Mélanchon n'est pas juste un populiste qui fait dans les fonds de commerce du révolutionaria-socialisant mais quelqu'un qui connait la géopolitique, les mécanisme de la dette nationale, les écueils du libéralisme capitaliste mondialisant...

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  • Pierre Windecker

    Pierre Windecker

    04 février 2017 à 16:08 |
    Nous sommes dans le probable. J'anticipe les choses dans le même sens que vous, et je souhaite que nous ayons raison. Mais, pour ma part, je n'exclus plus du tout les surprises catastrophiques. L'électorat est de moins en moins lesté. Il est assez égaré (comme nous tous) pour être de moins en moins prévisible. Dans le détail :
    1) Aussi bien la gauche radicale que l'extrême droite se heurtent pour l'instant à un plafond de verre, c'est certain. Il n'empêche qu'elles pourraient se retrouver l'une en face de l'autre au second tour si l'arc médian est trop divisé. La gauche radicale, évolutions du monde et discrédit de la droite aidant, flirte à son tour avec les 25%. En cas de face à face Le Pen - Hamon, l'abstention à droite risque d'être massive, même si ses leaders, au désespoir, appellent à voter Hamon. Un part des électeurs de droite (pour dire vite, des "sudistes") rejoindront même le vote Le Pen.
    2) Au premier tour, la division de l'arc qui va du centre gauche à la droite, surtout si elle se produit entre trois candidats (ex-Fillon remplacé par ...? + Macron + peut-être Bayrou) pourrait conduire Hamon à la position de deuxième s'il obtenait le ralliement de Jadot et celui de Mélenchon. Ce dernier, certes, voudrait le faire payer d'un véritable plombage, que Hamon ne pourrait accepter, mais ses électeurs et ses alliés pourraient lui faire entendre raison. Dans ce cas...
    3) Je redoute une candidature de Bayrou. Si, au lieu de rallier Macron, il venait à s'opposer à lui, il le présenterait (comme il a déjà fait dans le passé) comme un suppôt de la finance. Le déplacement de voix, même modeste, pourrait suffire à faire échouer Macron.
    En bref, 3) rend possible 2) qui rend possible 1). Je suis bien loin de croire que ce soit le plus probable, mais je crois nécessaire de s'y préparer.

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    • Martine L

      Martine L

      04 février 2017 à 18:12 |
      Dans votre équation des probables ou supposables, ce qui résonne juste, c'est d'une part, la volatilité - couleur fumée des électorats, leurs hésitations sans aucune cohérence apparente, leurs grands écarts à l'abri de bonnets valsant au dessus des moulins de naguère, bref, leur côté imprévisible et pourquoi pas non fiable ; tel, que les sondeurs n'en peuvent mais ( pauvre profession glissant de la toute puissance Pythique à la défiance généralisée).
      C'est d'autre part, un temps politique cul par dessus tête, et qui, dorénavant, fera partie du voyage ( jusqu'à ces mers redevenues plus calmes des cycles économiques, passant à plus de beau fixe, un jour futur, qui changerait toutes les donnes). Temps de l'immédiateté, des intérêts, des ressentis de projection possible – émotionnelle, voire affective - de soi et des siens. Temps, forcément plus réfléchi qu'on étend aux « demains » ici et dans le monde ; temps, enfin, loin, de nos désirs sociétaux, politiques, de notre idéal de la planète à venir.
      Compliquée, l'équation ; vous avez raison !

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  • Martine L

    Martine L

    04 février 2017 à 15:49 |
    A ce jeune qui me demandait ce que je pensais de Hamon, j'ai répondu comme tant d'autres ; que si j'avais son âge, je n'aurais pas barguigné à le soutenir, lui et ses lumières socialo-écolo, du fond ( très loin) du court. Mais, qu'à l'âge que j'ai, le nez dans les besoins bassement de tous les jours d'aujourd'hui à juste après, les possibles encore socialisants de Manuel m'avaient paru adaptés. Après étant, comme chacun sait, un autre jour, alors... fermons les écoutilles et ramons.

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    04 février 2017 à 13:04 |
    Il me semble, en toute bienveillance, que vous faites fausse route sur un certain nombre de points.

    1)- Marine Le Pen n’a aucune chance de gagner – au moins pas cette fois-ci – pour une raison fort bien énoncée par Patrick Buisson dans un livre prochainement recensé par moi : pour l’emporter, l’extrême droite (Trump en est un bon exemple) a besoin de pratiquer l’entrisme à l’intérieur d’un parti respectable et bien établi. Autrement elle demeure dans une marginalité qui fonctionne comme un plafond de verre. C’est ce qui s’est toujours produit et c’est ce qui se produira encore en 2017 : MLP est battu par n’importe quel candidat dans la proportion 1/3-2/3 des suffrages.

    2)- Même en s’alliant avec Mélenchon et Jadot, Hamon n’aurait aucune chance de « doubler » Fillon : la demande de gauche radicale est intrinsèquement minoritaire. Ce que veut l’électorat, c’est un centre gauche non affilié au PS ; ce qu’incarne Macron. De l’ancien avec l’apparence du neuf. Recette qui avait réussi à Giscard en 1974.

    3)- Ce qui menacerait Macron, ce n’est pas le candidat de la gauche radicale, quel qu’il soit, mais une candidature de François Bayrou. Celui-ci ne ferait qu’un score à un chiffre, mais ce serait suffisant pour rétrograder Macron à une troisième place.

    Globalement, vous surestimez l’effet Hamon : il siphonne certes partiellement les électeurs de Mélenchon, mais il se heurte aux limites de sa « part de marché » : la gauche radicale – comme l’extrême droite et un peu pour les mêmes raisons – n’a pas vocation à être majoritaire.

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    • Diane Brouard

      Diane Brouard

      28 février 2017 à 15:30 |
      Mon commentaire s'adressait à vous JF Vincent : Je pense que vous avez totalement raison. Personnellement je n'ai pas envie que le vote Mélenchon se disperse avec ce Toutank-Hamon, je pense que Mélenchon président pourrait réellement se mettre à "imposer" - comment je ne sais pas (sourire) - des solutions et des retours à la création monétaire exclusive de la banque national, le chantage de la dette, l'impot universel, en finir avec le casino financier qui gère la finance nationale et internationale... Mélanchon n'est pas juste un populiste qui fait dans les fonds de commerce du révolutionaria-socialisant mais quelqu'un qui connait la géopolitique, les mécanisme de la dette nationale, les écueils du libéralisme capitaliste mondialisant...

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      • Jean-François Vincent

        Jean-François Vincent

        28 février 2017 à 17:44 |
        Jean-Luc Mélenchon est un homme intelligent et cultivé, peut-être avec Macron (qui le cache bien !), le seul intellectuel du lot des candidats à la présidentielle…mais ses propositions ne tiennent pas la route. Il veut une relance par la consommation assortie d’un protectionnisme « solidaire », soit ! Trump n’est pas très loin d’un tel programme. Mais pas l’Europe. La BCE a un credo monétariste : la défense de l’euro/ex-Mark contre l’inflation (hantise allemande depuis les années 20). Mélenchon aura du mal à convaincre ses partenaires du bien fondé d’un changement à 180° de politique financière. C’est alors qu’il recourrerait au chantage : ou bien vous acceptez la relance que je propose, ou bien je fais un « frexit » (soumis à référendum). Je me souviens d’un dialogue entre Mélenchon et Jacques Attali, dans lequel le premier exposait ses vues au second. Réponse d’Attali : rien n’est pire que menacer sans avoir les moyens de ses menaces. En effet, une sortie de la France de l’euro et de l’Union européenne, conjuguée avec des frontières étanches (ce qui n’est pas le cas du Royaume-Uni, même après le brexit) aboutirait à une « albanisation » de la France, une paupérisation généralisée comparable à celle de la Grèce.

        Non, Mélenchon n’est pas crédible.

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        • Diane Brouard

          Diane Brouard

          01 mars 2017 à 05:01 |
          Donc selon vos calcules nous sommes condamnés et l'Europe avec à vivre le casino financier. Amen.

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          • Jean-François Vincent

            Jean-François Vincent

            01 mars 2017 à 18:52 |
            Un changement de politique économique sur le plan mondial interviendra sans doute. L'air du temps est au protectionnisme, à l'intervention et...au réarmement! L'Europe est juste en retard d'un train. Attali - et d'autres - pensent que nous en sommes revenus à une situation analogie à celle de 1937. Inquiétant, non?...N'oublions pas que c'est la guerre qui fit sortir le monde de la crise de 1929.

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