Cher Paris

Ecrit par Jean-François Vincent le 05 décembre 2015. dans Ecrits, La une, Actualité

Texte de Ricker Winsor traduit de l’anglais par Jean-François Vincent

Cher Paris

Au lendemain de l’atrocité commise à Paris, j’ai écrit une lettre de condoléances à un ami là-bas. Il y a répondu en évoquant d’autres choses, sans toutefois faire référence à cette compassion que j’exprimais du fond du cœur. Et, d’une certaine manière, cela sonnait juste : une sorte de question sans réponse, une idée en l’air, à la fois vide, existentielle et chargée de tension, flottant dans notre conscience grâce à notre compréhension mutuelle. C’était pertinent, comme une histoire sur la mort qui se terminerait au milieu d’une phrase. Parce qu’il n’y a rien à dire de plus, et, bien sûr, tout à dire en plus.

Je suis un new-yorkais. Je me souviens du bruit sourd des corps frappant le trottoir : ceux des victimes, qui, l’instant d’avant, vaquaient à leurs occupations ou parlaient à leurs êtres chers, restés à la maison, dans les banlieues ; et qui, tout d’un coup, se trouvaient projetés en l’air et dans l’oubli, en guise d’échappatoire à quelque impitoyable rouleau compresseur. Une amie, qui habite à côté des deux tours, monta sur le toit de son immeuble et vit des gens sauter des tours, certains se tenant par la main. Elle remarqua l’un d’eux, qui, plongeait, en vérité, tel un cygne, utilisant cet ultime instant pour exprimer, en un geste poétique, un défi à la mort. Il n’est pas inutile, dans le contexte actuel, de rappeler la liesse que suscita l’événement dans les quartiers musulmans du New Jersey. Nous, les new yorkais, n’avons pas oublié ça.

Notre président, Barack Obama, a dit que les meurtres de Paris étaient « une attaque contre l’humanité toute entière », commentaire d’autant plus poignant que, d’une certaine manière, Paris est la capitale culturelle de l’humanité, et le restera. Imprévisible ironie, en quelque sorte, New York est devenu bien plus agréable après le 11 septembre, avec des gens plus gentils, plus expressifs. Ce sens de la camaraderie, qui a toujours fait partie intégrante de l’identité newyorkaise, s’est accru, dans le sillage de la catastrophe. J’espère que Paris connaîtra également cet esprit de corps. Ceux qui survivent à une atrocité sont liés par le chagrin, la colère et un certain orgueil qu’ils ont découvert dans le courage d’aller de l’avant.

Le vendredi 13 a constitué un tournant pour les Français et tout autant pour le reste du monde libre. Nous ressentons les choses différemment. Nous étions en colère et sous le choc, lors des attentats meurtriers contre Charlie hebdo et l’hyper casher ; mais nous n’ignorions pas que les dessinateurs, quelle que soit la centralité de leur droit à libre parole dans toute démocratie, tangentent les limites et s’exposent à des ennuis. Et les Juifs. Certes, les Juifs ont toujours été la cible tragique d’exactions, ce n’est pas nouveau ; mais cette nouvelle sauvagerie, elle, n’était rien d’autre que l’expression d’une religiosité dévoyée, une espèce de nihilisme qui exalte en soi le fait de tuer.

Quel genre de Dieu accepterait – et approuverait comme une chose excellente – que l’on tue, au hasard, des innocents, assistant à un concert de rock, ou joyeusement attablés à un café ? Quelle sorte d’individus pourrait croire que leur Dieu juge excellente une pareille chose ? Franchement, comment peut-on être stupide à ce point ? Et ils font ça au nom de l’islam ! Prétendre que ceux qui ont perpétré ces actes n’ont rien à voir avec le véritable Islam, est un déni qui repose sur l’ignorance. Ayant passé ma vie entière à étudier les religions et à m’intéresser aux questions spirituelles, je conclus – et quiconque ouvrant le Coran ferait de même – que l’islam pose des problèmes fondamentaux, qu’il faut regarder en face et qu’il convient de  considérer de l’intérieur, de l’intérieur même de l’Islam. Une réforme de cette religion s’impose. Il revient aux leaders et aux savants musulmans – quels qu’ils soient – de procéder à cette réforme ; ce qui constitue un autre problème : ils semblent ne pas être là.

Un ami m’a fait remarquer une chose qui mérite qu’on s’y arrête : « il n’existe, dans l’islam, aucune autorité centrale ». N’importe quel imam peut, de son propre chef, instituer le culte « saint » qu’il a conçu, sans en rendre compte à personne. En termes d’organisation, l’islam est une anarchie et non une religion. Si l’on ajoute à ça la haine incompréhensible qui oppose sunnites et chiites, l’ensemble n’apparaît pour le moins pas très ragoutant. Il est véritablement temps que se lèvent les réformateurs et qu’ils fassent entendre leur voix, au nom d’une religion de paix et d’égalité. Je sais, pour avoir longtemps vécu dans des pays musulmans, au Bengladesh et en Indonésie, que tels sont les principes qui guident la plupart des musulmans.

Les non musulmans sont fous. Le géant qui sommeille est encore étendu par terre, mais avec les deux yeux grands ouverts. Je n’ai pas besoin de faire un dessin sur ce qui se passerait si nos instincts d’hommes des cavernes prenaient le dessus sur notre gentillesse et notre générosité naturelles. Malheureusement, il va devenir encore plus difficile pour les musulmans de s’insérer dans les sociétés démocratiques, dans lesquelles ils se déversent par dizaines de milliers.

En Amérique, ces attentats sont pain béni pour l’aile droite du parti républicain en vue de l’élection de l’année prochaine. Jusqu’à ce vendredi 13, ils ne savaient pour ainsi dire pas sur quel pied danser. Désormais, leur message de vengeance trouvera un public très réceptif. Nous devons ne pas en démordre : quelles que soient nos opinions politiques, il nous faut annihiler ISIS complètement, ou tout au moins leurs cinquante mille combattants opérationnels. Venir à bout de leurs sympathisants et de leurs idées du XIIème siècle (ou les faire changer d’avis) prendra beaucoup plus de temps. L’important, c’est de pourchasser ISIS, par tous les moyens et au plus vite ; mais, simultanément, l’on doit donner aux musulmans respectables leur chance de prouver qu’ils peuvent être les partenaires des diverses sociétés démocratiques dans lesquelles ils s’installent. La charge de la preuve leur incombe ; tâche ardue, mais pas impossible.

A l’instar de nombre d’artistes et d’écrivains, j’aime Paris. J’y ai vécu un an, il y a bien longtemps, en 1979. Nous avons l’intention d’y passer trois semaines, en septembre, l’année prochaine ; et nous ne voulons pas que la peur nous en dissuade. Je suis un expatrié qui vit en Indonésie, le plus grand pays musulman du monde, et le plus tolérant. Je suis d’ailleurs en train d’y consacrer un essai. La stabilité et la paix relative de l’Indonésie s’expliquent par beaucoup de raisons. La principale – telle que je la comprends au moment où j’écris ces lignes – étant que la culture l’emporte sur la religion. Si l’on entend par culture, manger, avoir un toit, pouvoir prendre soin, en paix, de sa famille, alors c’est là que se situe ce qui est fondamental, le fondamentalisme authentique. Dans une communauté humaine, tout le reste est secondaire.

A propos de l'auteur

Jean-François Vincent

Jean-François Vincent

Directeur de publication

Membre du Comité de Rédaction et rédacteur

Traducteur au Conseil de l'Europe

Ancien professeur certifié d'anglais

Ancien diacre à la cathédrale russe saint-Alexandre Nevski de Paris

Maîtrise d’anglais

Licence de philosophie

Licence de droit

Diplômé de l’institut de théologie orthodoxe Saint-Serge

Commentaires (1)

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    05 décembre 2015 à 13:35 |
    L’objection majeure que je ferais à votre texte concerne la charge de la preuve. Pourquoi des gens, né ici, devraient-ils « prouver » quelque chose ? Qu’ils ne sont pas des terroristes en puissance ? Pourquoi les musulmans et pas les autres ?

    Certes, une majorité d’islamistes radicaux sont effectivement issus de familles musulmanes ; mais il faut aussi compter avec les convertis à l’Islam (environ 20% des « salafistes »). Ce sont tous des révoltés à la fois contre une société qu’ils haïssent et contre leurs propres parents : les musulmans de naissance les trouvant « tièdes », les autres les trouvant matérialistes et « bourgeois ». A l’instar de James Dean dans « La fureur de vivre » - en anglais, et c’est encore plus parlant, « A rebel without a cause » - ces révoltés cherchent un prétexte, une « cause » justifiant leur violence, la haine qu’ils portent en eux. L’islam en est une. Il y a quarante ans, c’eut été le gauchisme.

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