J’étouffe

Ecrit par Jean-François Vincent le 19 novembre 2016. dans Ecrits, La une, Actualité

Texte de Ricker Winsor, traduit de l’anglais par Jean-François Vincent

J’étouffe

J’ai l’impression d’étouffer, noyé dans le tsunami qui a frappé mon pays et le monde entier. Brusquement tout peut être remis en cause : le droit des femmes de choisir, les mesures pour combattre le changement climatique, les alliances de l’Otan, les accords commerciaux, l’immigration, bref tout le toutim. Mais je ne parlerai pas de tout ça ; tellement de choses ont été dites et sont connues de tous ceux qui lisent. Au cours des derniers dix-huit mois, les écrivains et les intellectuels les plus brillants avaient porté un jugement définitif sur Trump et l’avaient relégué dans les poubelles de l’histoire. Ils avaient tout faux.

Ce qui a été jeté par-dessus bord, c’est une vision égalitariste, compatissante et respectueuse de la vie ; une éthique fondée sur les idéaux humanitaires d’une démocratie libérale. Il n’y a pas si longtemps, tous les acteurs de la vie politique pouvaient se retrouver unis sur ces thèmes. Ce n’est plus le cas.

On a caractérisé cette débâcle par l’étiquette « révolte contre les élites » ; mais c’est plutôt une vengeance à l’égard de « tous ceux qui se croient plus malins que nous », de tous ceux qui, par leur travail, ont aiguisé leur esprit en l’éduquant et ont progressé en utilisant leur cervelle. Cela participe d’une profonde colère, d’un ressentiment et d’un sérieux complexe d’infériorité. Autrement, la populace tournerait le dos à Trump, en raison de son mépris des femmes, des Musulmans, des Mexicains, de tous ceux qui font les choses bien comme il faut (cf. Hillary et les controverses). Notre nouveau leader trouve ça très bien d’attraper les femmes « par la chatte ». Il a dit : « quand on est une star, on peut faire ce qu’on veut ». Les handicapés le font rigoler… pas besoin d’allonger la liste. Quel est le message qu’on adresse ainsi aux jeunes qui essaient de devenir adultes ? « Les braves gars, au final, arrivent les derniers », voilà le message ! C’est très bien de bousculer les autres pour avancer et gagner la course.

On m’invite, de temps en temps, au consulat américain, ici, à Surabaya, à l’est de Java, en Indonésie, la deuxième plus grande ville du pays. Aujourd’hui on m’a invité à assister au jour j de l’élection. Je m’attendais à ce qu’on me pose des questions sur mon ressenti ; mais jamais je n’aurais cru une seule seconde que Trump pourrait gagner. J’ai mis de l’ordre dans mon esprit, dans le genre : « franchement, ça me dégoûte qu’un homme comme Trump ait pu aller aussi loin dans le processus électoral. Cela discrédite, en soi, l’Amérique et ruine – pour ne pas dire annihile – l’idée selon laquelle les Américains ne sont pas comme les autres ».

Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ? Notre nouveau chef a la majorité à la chambre des représentants et au sénat. Presque pas de contrepouvoirs. Il a clairement gagné, très clairement. Tout le brouhaha, les femmes américaines qui se liguent contre lui, les latinos qui se mobilisent, les blacks et les minorités qui s’impliquent et prennent position ; tout cela n’a jamais existé, et nombre d’entre eux ont voté pour Trump.

Il faut évoquer Hillary Clinton au-delà du portrait qu’on en a fait et de la vague image d’elle (ou pas si vague) qui en a résulté. Même ceux que l’existence d’un Trump désolent ont exprimé un désamour ou de la suspicion à l’endroit de Mme Clinton. Sur quel fondement ? Rien ! Rien que des mensonges et des conneries. Elle est de ma génération, celle des idéalistes, de ceux qui rêvaient de « frontières ouvertes », d’une entente générale, de l’égalité des chances et des prestations. Elle a voué toute sa vie à cela. J’en témoigne, je l’ai vu d’assez près, grâce à mes contacts universitaires. Elle est des nôtres, de la génération des années soixante, de ceux qui se sont battus pour les droits civiques, pour les droits des femmes, pour Vista, pour le Peace Corps, pour les programmes de réhabilitation des centres ville. Nous nous sommes battus contre cette débâcle à la mauvaise réputation : la guerre du Vietnam. Et pourtant, tout au long d’une campagne qui ferait sourire Goebbels, du fond de son enfer – il y est, c’est sûr – les moins que rien n’ont eu de cesse de polluer le climat jusqu’à façonner une « Hillary véreuse ».

Le « scandale » des emails n’a fait que déformer la vérité au profit des politiciens. Cela n’a jamais tenu debout. Bien avant les caprices et les chausse-trappe de cette affaire, Clinton avait opté pour un fournisseur d’accès privé qui lui garantissait un certain contrôle de ses communications. Il n’y eut aucun dommage, aucun dessein malfaisant. Colin Powell, ce général respecté et jobard, a insinué qu’elle avait dû faire ça… bien sûr, puisque lui-même avait fait pareil. Cela avait marché pour lui et il pensait que c’était une bonne idée.

Avec ses trente ans d’expérience de l’administration publique et après avoir survécu à toutes les batailles, fussent-elles atroces, elle était, de loin, la meilleure candidate et la plus qualifiée. Et il se trouve que c’est une femme. Comment est-il possible que quelqu’un pourvu de telles références ait pu perdre cette élection, au profit d’un enfant gâté et égoïste qui ne parle pas un bon anglais et n’a aucune idée de la gestion des affaires publiques ?

Le monde a changé depuis le temps où je grandissais, dans les lendemains glorieux de la seconde guerre mondiale. Contrairement à l’Europe et au Japon, nous n’avions pas à reconstruire nos villes, le ventre creux. Nous étions les rois du monde et la classe moyenne blanche était « à l’aise », avec de l’électroménager, des voitures neuves et des gamins fréquentant des universités abordables. Ce n’est pas le monde où nous vivons aujourd’hui. Désormais, pour la classe moyenne, le rêve américain est de plus en plus hors de portée, du fait des immigrés, des politiques commerciales qui ont expédié les emplois outremer, et des guerres, que nous faisons pour le compte d’autres peuples, sans aucune compensation ou remerciement, si ce n’est des anciens combattants douloureux et estropiés qui reviennent pour recevoir les soins dont ils ont besoin. Voilà ce que nous mijote le moment présent. Ajoutez-y ce « nègre de la maison blanche » – une phrase que j’ai entendue bien des fois ! – et vous avez alors un électorat xénophobe, paranoïaque et proto-fasciste, ces « lamentables », stupides et fiers de l’être.

Les ignorants aiment les solutions simples à des problèmes complexes. Ils n’ont peut-être pas les moyens de mettre des mots sur leur confusion et leur frustration, mais ils les ressentent. En conséquence, ils suivent le « grand homme » qui semble avoir les réponses. Contre toute attente, ils imaginent qu’un milliardaire, n’ayant jamais rien fait pour personne en dehors de lui-même, sera leur sauveur.

 

Ricker Winsor

Surabaya, East Java, Indonesia

November 9, 2016

A propos de l'auteur

Jean-François Vincent

Jean-François Vincent

Directeur de publication

Membre du Comité de Rédaction et rédacteur

Traducteur au Conseil de l'Europe

Ancien professeur certifié d'anglais

Ancien diacre à la cathédrale russe saint-Alexandre Nevski de Paris

Maîtrise d’anglais

Licence de philosophie

Licence de droit

Diplômé de l’institut de théologie orthodoxe Saint-Serge

Commentaires (6)

  • Martine L

    Martine L

    19 novembre 2016 à 16:32 |
    J'aime bien votre coup de gueule, Ricker, et votre " j'étouffe" ( " j'étoufferai ?" ) est fort pertinent. Je suis pour autant d'accord avec le commentaire de J F Vincent sur Clinton. Ce fut un mauvais choix, décalé dans le temps ; j'avais par ailleurs en 2008 préféré Obama et de loin. Il y a en politique, une quasi obligation de correspondre à ce que l'époque attend - et très exactement - nous, en France, on ne va pas, par exemple sortir L Jospin de sa boîte pour 2017

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    • bernard péchon pignero

      bernard péchon pignero

      19 novembre 2016 à 17:28 |
      Ce fut un mauvais choix pour succéder à Obama et pour affronter un candidat qui mentait à tout propos et injuriait tout le monde mais n'oublions pas qu'en France, elle aurait gagné puisqu'elle a eu la majorité absolue des votants.

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      • Martine L

        Martine L

        19 novembre 2016 à 19:52 |
        tout à fait ! Clinton a je crois plusieurs centaines de voix d'avance ; encore quelque chose qui nous distingue énormément des States !

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        • Jean-François Vincent

          Jean-François Vincent

          19 novembre 2016 à 22:28 |
          Plusieurs centaines? une différence de plus de 300.000 voix à l'avantage de Clinton!!!

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          • Martine L

            Martine L

            19 novembre 2016 à 22:38 |
            Oups ! ce doit être mon anniversaire, je voulais écrire centaines de mille ; je crois avoir entendu parler d'un million de voix ?

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    19 novembre 2016 à 14:05 |
    Je comprends – ô combien ! – votre « étouffement » ; mais je suis surpris du crédit que vous persistez à donner à Hillary Clinton. De l’aveu général, sa campagne fut mauvaise. Sans vouloir tomber – à Dieu ne plaise ! – dans la rhétorique populiste/anti élitiste, que je suis le premier à dénoncer, il reste que l’image qu’elle a donnée d’elle-même a été celle d’une femme de pouvoir, proche des milieux d’affaire (alors que Trump - le milliardaire ! – est apparu proche du « peuple »). Par ailleurs et par rapport au portrait que vous brossez d’elle, près de 50 ans ont passé : la jeune femme, qui était de tous les combats de la gauche dans les années 60, s’est embourgeoisée et, après être devenu « first lady », a embrassé une brillante carrière sénatoriale. La « rebelle » s’était assagie…

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