L'anti-didactique à l'oeuvre ?

Ecrit par Pierre Windecker le 19 mai 2012. dans La une, Education, Actualité, Société

L'anti-didactique à l'oeuvre ?

Que ceci soit dit d’abord : j’adore le Jardin des Plantes du Muséum d’Histoire Naturelle de Paris. L’enfance – la mienne, celle des mes enfants et celle de mes petits-enfants – m’y ramène sans cesse, guidant les jambes et réveillant les émotions. J’aime cette longue esplanade qui s’ouvre comme les fleurs dont elle est constellée, ces allées d’arbres rêveuses et à demi cachées, ces serres où la végétation explose, ces bâtiments recelant un passé parfois en coma dépassé, si bien ramené à la vie par l’imagination de Tardi. J’ai aimé toutes les affiches créées par le Muséum. Je n’aborde jamais une exposition abritée dans ses locaux – qu’il s’agisse de la vie dans les abysses ou des fresques de la route de la soie - sans éprouver d’avance la douceur d’une jouissance assurée. L’humeur étant celle-là, les préjugés sont, forcément, toujours favorables.

C’est au point qu’il m’a fallu visiter avec mes petits-enfants deux expositions destinées principalement aux enfants pour comprendre. Après l’exposition A l’Ombre des dinosaures, peut-être avais-je éprouvé une petite déception, mais sans chercher à m’interroger davantage sur ses motifs. Mais en sortant d’Au Fil des araignées, c’est tombé comme une évidence, simple, carrée, indiscutable, excessive aussi sans doute, mais seulement dans sa formulation littérale : si on faisait comme ça à l’école, il n’y a pas photo, les enfants n’apprendraient rien. Ce serait presque comme si l’on fermait boutique.


Pourtant, que de moyens mis en œuvre, et vraiment ingénieux ! Des machines qui vous permettent de planter vos chélicères dans une proie, d’aspirer dans votre estomac cette proie digérée à l’extérieur. De grandes photos interactives qui vous permettent de repérer les différents organes de l’araignée et de les comparer d’une espèce à l’autre. De petits films qui vous racontent leur mode de reproduction, leur place dans l’évolution, leur manière de tisser leur toile, les techniques utilisées pour les dénombrer sur un site ou les recueillir pour l’observation scientifique, etc. (Je ne peux juger des animations, ayant fait la visite à une heure où elles n’étaient pas proposées.)

Comment prétendre qu’avec tout cela les enfants n’apprendraient rien ? Il y a là, semble-t-il, plutôt tout ce qu’il faut pour apprendre ! Alors, n’en restons pas à l’hyperbole, même si elle demeure nécessaire pour donner le branle à cette audace de jugement dont on a toujours besoin pour comprendre quelque chose, et précisons un peu. Livrés à eux-mêmes avec de tels moyens à leur disposition, invités seulement à regarder et écouter quelques explications rapides proposées sous formes de films, les enfants glanent bien entendu quelques connaissances réelles, quelques éléments de compréhension véritable. Mais tout cela – il est facile de le vérifier – demeure d’abord assez lacunaire par rapport aux contenus qui sont supposés avoir été soumis à leur intelligence. Et, surtout, il y manque cette forme qui permet de comprendre qu’on n’a pas seulement recueilli des « informations », mais qu’on sait désormais quelque chose qu’on ne savait pas auparavant, la forme, fût-elle seulement une esquisse (et, bien sûr, en fait, elle n’est jamais que cela, jusque dans les recherches les plus sophistiquées), d’un savoir qui s’organise d’une manière sensée. Pourquoi ? Tout simplement parce que les enfants se précipitent d’abord pour appuyer sur les boutons, regarder les voyants s’allumer, donnant une priorité absolue au plaisir de jouer. Parce qu’ils ont le sentiment d’avoir « raté » quelque chose s’ils n’ont pas trouvé leur place aux commandes du jeu, mais beaucoup moins si, pressés par d’autres, ils n’ont pas eu le temps de digérer les explications. Parce qu’ils ne peuvent suivre aucun ordre préfixé, mais doivent se précipiter vers les places qui se libèrent devant les différentes machines. Parce que, s’il n’y a pas un adulte pour les freiner et les aider, ils accordent une attention plutôt furtive aux explications données par écrit (d’autres enfants attendent derrière, de toute façon), et presque aucune aux panneaux séparant les différents ateliers qui pourraient donner un minimum de sens au parcours. Parce que les explications données dans les films s’attardent suffisamment sur ce qui est facile à comprendre (par exemple la manière de procéder à la collecte des araignées), mais, devançant la hâte des enfants, s’appliquent à prévenir le décrochage redouté de leur attention par un débit gêné, tout d’un coup plus rapide, qui empêche en réalité de comprendre quoi que ce soit si on ne le sait pas déjà, dès que le point abordé est conceptuellement un peu difficile (ainsi quand est donnée la définition de la notion d’« espèce »), comme si l’on avait honte ou peur de soulever franchement une question problématique et d’avancer dans la clarté une idée un peu complexe. Parce que le juste souci de croiser nos intérêts divers pour les araignées dans une approche pluridisciplinaire conduit, à cause de la prédominance du jeu qui égalise tout et du déficit des explications qui distinguent et séparent, à mettre tout sur le même plan, privant les enfants de la possibilité de faire une différence claire entre l’étude scientifique des grandes fonctions biologiques des araignées, celle de leur situation dans les équilibres écologiques, et la réflexion sur nos rapports (fantasmatiques, sanitaires, … culinaires, etc.) avec elles.

Ne soyons pas sommaire, nostalgique ou réactionnaire : il est certain que beaucoup des appareillages techniques « interactifs » proposés sont au fond très pertinents (ainsi ceux qui permettent des comparaisons, des rapprochements entre les mêmes organes dans des espèces différentes) ; ils pourraient, de toute évidence, être mieux utilisés pour instruire, et même  utilisés pour instruire mieux qu’on ne le ferait sans eux. Qu’est-ce qui, alors, empêche cette utilisation ? Certainement pas le support technique matériel ou logiciel lui-même, tout au contraire, sauf s’il est la matérialisation directe d’une erreur épistémologique ou pédagogique, ce qui, bien sûr, peut arriver. Mais retenons plutôt la responsabilité de ces deux croyances solidaires : la croyance à l’apprentissage spontané par le jeu, la croyance au rôle marginal (au rôle de simple moniteur) du maître qui enseigne. Souvent, il est vrai, ces croyances sont déplacées métonymiquement sur les techniques utilisées, et, bien sûr, autant par ceux qui les exaltent que par ceux qui les dénigrent : alors, les vertus ou les limites du jeu sont prises pour celles de son support technique (l’ordinateur par exemple), et la technique et le maître sont mis en concurrence, comme si leur couple formait un jeu à somme nulle, tout ce qu’on accorde à l’un ne pouvant qu’être retiré à l’autre. Mais il faut sortir de cette confusion : dans les dernières expositions du Muséum, ce n’est pas la sophistication technique qui pouvait faire obstacle aux possibilités d’apprentissage ; c’est plutôt la proposition immédiate et quasi systématique d’une interactivité ludique (ici, il faut le reconnaître, la technique finit par matérialiser une erreur pédagogique), et c’est la difficulté non résolue de pallier l’absence, inévitable dans une exposition sans visite guidée, du maître chargé de soulever les questions et de frayer les explications nécessaires pour construire une réponse.

Parlons d’abord du jeu. Le jeu mobilise l’attention. Mais cette attention porte sur le jeu lui-même : elle ne suscite donc pas spontanément l’intérêt pour ce qui est proposé à travers le jeu. Et, à supposer que cet intérêt puisse être, grâce à cela, plus facilement (quoiqu’indirectement) éveillé, parce qu’il rencontre moins frontalement l’obstacle de l’effort (de réflexion, de pensée) à fournir, cela ne fait que différer cet effort, qui reste, quoi qu’on fasse, nécessaire à toute compréhension raisonnée, et donc au maintien de l’intérêt lui-même. L’omniprésence des machines-jeux, des voyants qui s’allument au jeu des questions-réponses sans qu’un enjeu de connaissance ait été réellement saisi ni un cadre problématique défini, ne dessine pas un chemin sûr pour apprendre.

Passons à l’absence d’un maître. Est-elle ressentie comme elle devrait, comme un déficit inévitable, mais qu’il faut chercher à pallier ? Probablement pas, si les explications proposées sur les écrans ou les panneaux restent timides et peu méthodiques. Si elles ne sont pas, elles aussi, suivies de questions, de questions qui porteraient donc sur quelque chose de compris, de réellement su, – alors que les images, elles, sont bien le support de questions, mais de questions qui gardent toujours un petit air de devinettes et qui en sont même parfois réellement(combien d’araignées dans 1 m2 de forêt ?).

C’est pourquoi il est permis de dire que par bien des côtés (non pas par tous évidemment !), l’exposition paraît mettre en œuvre une idéologie foncièrement quoique, bien sûr, inconsciemment antididactique.

Le problème immédiat, c’est que l’intention didactique est, elle, au contraire très forte. Et cela permet de comprendre que le problème principal, beaucoup plus grave que le précédent, se situe au-delà : c’est que la mise en œuvre de cette intention, et précisément sous cette forme, quoiqu’irréalisable (trop coûteuse) dans le cadre de l’école, est à l’évidence conçue comme une sorte d’idéal ou de modèle pour celle-ci. Comme une pratique qu’il serait souhaitable d’y transposer, – au prix de quelques changements mineurs, que le remplacement des machines et des écrans larges par l’ordinateur individuel rendent aisément possibles.

Je n’ai aucune idée de ce qu’il conviendrait de faire en matière d’exposition scientifique s’adressant aux enfants. L’absence de « professeur » au sens large (quand ce rôle ne peut pas être tenu par quelque adulte parent) pouvant accompagner à chaque pas les enfants rend sûrement le problème difficile. Aussi mes critiques sont-elles sans doute en partie excessives et injustes. Il y aussi, dans les récentes expositions du Muséum, la volonté, en elle-même louable, d’essayer d’utiliser des moyens techniques inédits, et toute nouveauté porte avec elle les risques d’irréflexion dus à la simple inexpérience.

Une chose, en revanche, est sûre : chercher à transposer à l’école des pratiques qui, au lieu de faire du jeu une simple occasion, voudraient en faire le vecteur même de la découverte, qui, au lieu de doter le professeur d’instruments nouveaux, concevraient ces instruments comme le moyen de suppléer le professeur – ou, éventuellement, de pallier son ignorance –ce serait renoncer à aider les élèves à s’instruire d’un savoir réfléchi, critique et sensé. Attention : danger !

 

Pierre Windecker

 

A propos de l'auteur

Pierre Windecker

Rédacteur

Agrégé de philosophie


Commentaires (16)

  • audin

    audin

    23 mai 2012 à 01:22 |
    D'accord das le cas de l'école. Au Jardin des plantes, au Palais de la découverte, dans un musée, il manque le temps. Le temps permet de faire plusieurs expériences, plusieurs exercices, plusieurs répétitions. S'il y a des apprentissages, évidemment, à l'école, il y en a sûrement aussi dans un musée, mais ce ne sont pas les mêmes, forcément.

    Le médiateur (scientifique, culturel) n'est pas un enseignant, et inversement : beaucoup d'enseignants se plaignent (un peu facilement, peut-être) de devenir des "animateurs" plutôt que des enseignants. Vaste débat.

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  • lauren levy

    lauren levy

    20 mai 2012 à 14:21 |
    Simplement lire et relire Vygotsky: pas d'apprentissage sans la médiation, l'accompagnement d'un adulte. Les machines sont des outils au service de l'apprentissage mis en oeuvre et accompagné par l'adulte qui peut être parent, enseignant ou autre, tout dépend de l'objet d'apprentissage. Que nos politiques se le disent!

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  • Martine L

    Martine L

    19 mai 2012 à 17:18 |
    Votre propos des plus argumentés, est bien de votre discipline : vous questionnez, et provoquez notre propre questionnement, sur un sujet qu'à priori, on pense connaître sur le bout du doigt, et même un peu au delà.
    Si, en plus, on est de la famille enseignante, alors là !!
    La place du ludique dans les apprentissages : l'enfant inséparable du jeu... et, à l'autre bout ( que vous ne fréquentez pas, pour autant, semble-t-il ) les tenants de l'effort sur-enfant, du «  en ch... pour le résultat », du : pas d'apprentissage sans un sérieux de cathédrale etc... Ma – longue et terminée – expérience de professeur, mais aussi de conseillère pédagogique, habituée de l'INRP, tire clairement au bout vers la bonne dose de ludique, sous couvert exclusif de pédagogique. Apprendre en jouant, chaque fois qu'on peut, mais apprendre , ce qui signifie : objectifs, méthodes, programmes, fil rouge, à fréquenter en cercles concentriques. Le ludique intelligent est un des meilleurs outils que je connaisse pour avancer et s'approprier des connaissances, peut-être parce qu'on est acteur de ses apprentissages !
    Ici, vous êtes dans la description d'un musée pour enfants, notamment ( mais on peut le transférer sans problèmes à plein de séances scolaires) ; cliquer et faire surgir la bonne couleur prend le pas, pour les petits manipulateurs sur «  ce qu'on apprend », ce qu'on fixe, ce qu'on retiendra. Assurément, la forme est là, pas le fond. La partie a été mal engagée ; la méthode ( c'en est une ) a foiré. Ce n'est pas le jeu / apprentissage qui est en cause, c'est le pédagogue, le créateur d'outil pour son musée ; c'est la façon de le mettre en œuvre et de le concevoir.

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  • eva talineau

    eva talineau

    19 mai 2012 à 16:34 |
    quel bon article ! il met merveilleusement en évidence ce par quoi pèche "l'esprit du temps", et cela en toute innocence et bonne foi, et sous couvert des meilleures intentions - montrer un maximum des choses, et faire passer ce qu'on montre comme un pur donné qu'il n'y aurait qu'à prendre/apprendre - le côté ludique et interactif venant remplacer les éventuelles questions qui pourraient venir à l'esprit des enfants, et éventuellement, mettre dans l'embarras l'adulte accompagnateur, qui du coup se verrait obligé de chercher une, voire plusieurs réponses...On ne peut rien apprendre là où il n'y a pas, d'abord, naissance d'une question. Ce qui est rencontré autrement qu'à partir de là n'est que "bourrage de crâne" destiné à sombrer dans l'oubli - rien n'accroche. Que quelques images "qui font choc". Mine de rien, toute une idéologie s'avance sous ces pratiques aimables ou ludiques, cette manière bon enfant d'envisager la transmission du savoir. Ce qui est court-circuité, c'est la pensée, et l'intelligence, à aider à s'épanouir, à avancer sans peur, de l'enfant, à travers les questions qu'il se pose, qu'il peut poser à l'adulte, qui parfois est capable d'y répondre, parfois a lui-même besoin de temps pour y réfléchir, et pour voir par quels chemins il pourrait y répondre. Les images passent,une chasse l'autre, elles ne laissent dans l'esprit qu'une vague brume. Seul fraye une trace durable ce qui a été pensé, ce qui a nécessité le suspens d'une question, la confrontation au manque d'évidence à partir de laquelle peut se frayer un chemin à travers les mots et les choses qui ne soit pas que de surface. Je ne suis pas surprise que ce soit un professeur de philosphie qui aie écrit un tel article. Merci à lui.

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  • audin

    audin

    19 mai 2012 à 15:58 |
    Je ne travaille pas au MNHN et donc pas au Jardin des plantes, mais au Palais de la découverte. Je ne suis pas muséologue ou muséographe, mais médiateur scientifique. Je ne m'occupe pas d'araignées, mais de mathématiques.

    Et je me sens concerné par cet article, qui ne me concerne pas. Je ne compte pas reprendre tous les arguments développés, alors je raconte mon point de vue à la lumière de la journée d'hier. Le jeudi de l'ascension est férié, pas le vendredi, mais beaucoup de monde fait le pont, faisait le pont. A Universcience, dont dépend le Palais de la découverte, les face-public ne font pas le pont et reçoivent le public, les face-bureau font le pont, tous, c'est obligatoire ou c'est une journée perdue. Dans l'éducation nationale, les élèves et leurs professeurs ne font pas le pont. Certains enseignants ont donc l'idée d'emmener leurs élèves au Palais de la découverte. Et comme beaucoup de gens font le pont et ne sont pas tous partis en week-end, certains ont l'idée de venir au Palais de la découverte.

    Les responsables, qui ne sont pas face-public mais face-bureau, prennent des décisions que les face-public devront appliquer mais ils ne sont pas là pour participer à leur mise en oeuvre. Décision est prise de recevoir le public en ne lui annonçant pas ce qui est fait pour les groupes scolaires. Le Palais de la découverte est donc étoilé de moniteurs télé sur lesquels il est écrit "plus d'activité aujourd'hui" à l'entrée de salles où un médiateur scientifique est visiblement en activité avec un groupe scolaire. Le visiteur ne comprend pas, les visiteurs se joignent au groupe, il y a trop de monde, ça se passe forcément moins bien, moins confortable, moins adapté, moins compréhensible.

    Les visiteurs sont venus, pas pour des machines presse-bouton, il y en a, bien sûr, forcément. Ils viennent pour rencontrer des médiateurs scientifiques dont on leur dit qu'ils ne sont pas là et dont ils constatent qu'ils sont là.

    C'est sûrement ce qui a manqué dans la visite des araignées, ce qui n'est dit que de façon très anecdotique. Mon métier, c'est de répondre à des questions que le visiteur formule, qu'il formule mal, dont je dois deviner quelle est la question qui n'arrive pas à sortir. C'est aussi et surtout de proposer des questions auxquelles le visiteur ne penserait pas, de lui faire sentir des façons de les traiter, de commencer à y répondre, et de tenter de le faire partir avec de nouvelles questions.

    L'école a des objectifs et le musée en a d'autres. L'école apporte des méthodes pour traiter des exercices répétitifs et répétés. Le musée de science ne peut chercher à donner une compétence de ce type à un visiteur. Pas le temps. Mais au moins, il doit lui montrer que science et dogme ne font pas bon ménage, et que la science ne se construit pas avec des réponses mais avec des questions.

    Oui, je propose des jeux au visiteur. Parce que c'est plus facile de l'attraper avec un jeu qu'avec une équation. Mais le jeu que je lui propose, une fois qu'il s'y est attaqué, une fois qu'il a compris pourquoi je lui proposais ce jeu, ce jeu n'a plus aucun intérêt. Evidemment, ces situations ludiques doivent être courtes et on doit pouvoir entrer dans le jeu en quelques secondes, donc elles ne sont pas très nombreuses. Mais elles nécessitent la présence d'un médiateur scientifique, qui accompagne le visiteur de temps en temps, à sa demande, lors de l'exploration. Est-ce que le visiteur en sortira avec un diplôme de mathématiques ? Sûrement pas. Mais il commencera à voir les mathématiques autrement, à comprendre qu'il n'y a pas que des exercices répétitifs, même s'il en faut à l'école. Et si les enseignants emmènent leurs élèves au Palais de la découverte, c'est bien dans cet objectif.

    Et quand les visiteurs sont nombreux, comme ce jour de pont de l'ascension, les gens comme moi laissent leurs autres activités en plan, et prennent les visiteurs dans des seances qui ne sont pas annoncées, parce que la visite sur les seules machines presse-bouton n'aurait aucun intérêt, ou presque. Les visiteurs le savent, nous aussi.

    Je résume (...). Même si certains y ont cru, on ne remplacera pas le professeur par une émission de télévision scolaire, par un site internet ou par une visite au musée. Même si certains y croient, on ne remplacera pas un médiateur scientifique par une machine presse-bouton ou par une exposition bardée de beaux panneaux superbement écrits et que personne ne lit.

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    • Martine L

      Martine L

      21 mai 2012 à 13:03 |
      D'abord, Pierre, votre délire autour des " face public et face bureau" est un bonheur, informatif, et récréatif ; donc, formatif ! après, vous introduisez dans l'échange riche de RDT, un mot " découverte", que notre rédacteur P Windecker ne peut contester, puisque son collègue Audigier a posé, en un temps, un concept difficilement dépassable en matière d'enseignement : celui du "constructivisme" du savoir. Aussi, jeu et découverte entrent forcément dans la danse.

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    • Pierre Windecker

      Pierre Windecker

      20 mai 2012 à 18:57 |
      Donc voilà : il y a potentiellement des choses très bonnes, je crois, dans les expos que j'ai vues avec mes petits-enfants. Mais, pourtant, ça n'allait pas. L'absence d'un maître-médiateur n'était pas prise en compte et, du coup, les jeux proposés, étant évidemment pour tout enfant un but en soi, de moyen qu'ils auraient dû être, devenaient pour une part au moins un obstacle direct à la connaissance.

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      • lmlevy

        lmlevy

        21 mai 2012 à 00:16 |
        Cher Pierre,
        Mon intervention n'a rien de didactique, elle est purement tournée vers l'usage de la machinerie. Pour éviter tout ennui d'expiration de session, il suffit de saisir d'abord son commentaire sur un traitement de texte quelconque puis d'aller ensuite sur RDT juste pour le copier/coller.
        Bravo pour l'article et le beau débat qu'il suscite !

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        • Pierre Windecker

          Pierre Windecker

          21 mai 2012 à 15:51 |
          Merci !

          Répondre

          • audin

            audin

            23 mai 2012 à 01:11 |
            Jouons avec la machine, il y a encore plus simple. Je commence a ecrire cette reponse, je recois un mail, j'y reponds, je reviens, bien sur ma session a expire. Je me suis fait avoir une fois, j'ai appris, et avant de cliquer sur "valider" je fais pomme-A puis pomme-C (pour le pc : CTRL-A puis CTRL-C) et si la session a expire, ce qui etait le cas lors de ma reponse l'autre jour, je recommence la procedure et dans le commentaire j'y vais de pomme-V (ou CTRL-V).

            Un apprentissage ludique sans un tiers, mais qui utilise d'autres apprentissages ludiques du wimp que je suis et qui manipule clavier et souris.

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    • Pierre Windecker

      Pierre Windecker

      20 mai 2012 à 18:50 |
      Exemple : posée seulement dans une interactivité ludique avec la machine, la question "Combien d'araignées par mètre carré de forêt?", avec une réponse qui s'inscrit tout de suite, est une devinette qui ne fait rien comprendre quant au contenu du savoir recherché, et qui, pire, dissimule la forme qui doit être celle d'un savoir en général. Mais s'il y avait un adulte pour demander : Pourquoi verrions-nous toutes les araignées ? Notre oeil, par hasard, serait-il fait tout exprès pour cela ? Et s'il en existait de toutes petites, enfouies dans la terre à guetter leurs proies (dans leur "chaussette")? Et pourquoi n'y en aurait-il pas dans les arbres ? Ne trouveraient-elles pas là aussi des proies leur permettant de vivre ? S'il y avait donc quelqu'un pour demander cela, la question "combien d'araignées dans un mètre carré?" cesserait d'être une devinette stupide (stupide épistémologiquement - je n'ai rien contre les devinettes en général), elle deviendrait une question problématique, nécessitant une recherche, pour dire vite, à la fois intellectuelle et factuelle. (la suite bientôt)

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    • Pierre Windecker

      Pierre Windecker

      20 mai 2012 à 18:40 |
      Tout se ramène, comme le dit Lauren Lévy ci-dessous, à l'absence d'un adulte médiateur. Pour que les machines proposées aient un usage didactique heureux, il aurait fallu des conditions qui ont manqué. 1° Qu'un maître/médiateur scientifique accompagne les enfants, aide à se poser les questions, aide à frayer les voies pour y répondre. 2° Que les enfants soient donc en groupe ; qu'ils avancent ensemble d'un atelier à l'autre en suivant l'ordre souhaitable ; qu'un seul d'entre eux (à tour de rôle) soit aux manettes - si l'on y tient -, qu'il laisse le bouton enfoncé (tout simplement!) pour que tous puissent analyser l'image et comprendre pendant qu'on en discute. 3° Que, grâce à la présence d'un adulte-maître-médiateur, les questions ne tendent pas à se réduire à de simples devinettes. Il faut ici absolument préciser. Car la divination, comprise comme "imagination de la raison" (Bachelard), est bien sûr indispensable à l'esprit de recherche, si l'on entend par recherche celle qui trouve. (Suite prochaine)

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    • Pierre Windecker

      Pierre Windecker

      20 mai 2012 à 18:30 |
      Merci, Pierre Audin, de ces explications très concrètes et très précises. Je savais, en l'envoyant, que mon article avait quelque chose d'injuste : il y avait bien, malgré tout ce que je pouvais dire, une inventivité remarquable dans certaines machines proposées dans les dernières expos du Jardin des Plantes. Mais cette injustice n'entraînait aucune culpabilité : ces expos posaient à l'évidence de très sérieux problèmes qu'il fallait soulever.
      Je dois maintenant m'excuser de répondre en plusieurs fois : ma session s'est fermée (a "expiré") ce matin emportant ma réponse avec elle. Je saucissonne donc mon propos, pour être sûr de ne pas le perdre !

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    19 mai 2012 à 15:40 |
    Non pas homo ludens mais puer ludens? Vous soulevez là une question fondamentale qui va bien au-delà des expositions : quel est – ou doit être – la place du jeu dans l’enseignement ?
    C’est vrai, l’enseignement d’il y a 50 ans était rébarbatif : pure chronologie en histoire, questions-réponses en catéchisme, apprentissage des langues vivantes calqué sur celui des langues mortes (avec le résultat que l’on sait au niveau de l’accent !). Les révolutions pédagogiques, arrivées dans le sillage de la révolution culturelle que fut Mai 68, privilégièrent l’interactivité, la participation des élèves, et - notamment pour les langues – le jeu. En tant qu’ancien professeur d’anglais, je peux ici témoigner du dogmatisme avec lequel l’inspection générale imposa la pédagogie par le jeu : exit l’exposé grammatical, la version et le thème, tout doit reposer sur l’induction. La règle est induite du jeu. On joue donc aux Anglais, on fait semblant d’être en Angleterre dans une classe d’anglais. Interdiction de parler français – streng verboten ! – ce ne serait pas de jeu ! La différence entre le simple past et le present perfect doit être devinée par des saynètes dont le scénario est conçu par le prof, devenu metteur en scène…
    Cette approche, supposée antiélitiste (vous comprenez, la grammaire, c’est trop conceptuelle) aboutit, en réalité, à ce que seuls les mieux doués saisissent la règle. Pour les autres, le prof résume à la fin du cours, en français, en douce et hors inspection, le point de grammaire censé avoir été appris. Je parle ici la situation des années 80. Depuis la dictature du jeu s’est peut-être un peu assouplie.

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    • Jean-François Vincent

      Jean-François Vincent

      22 mai 2012 à 23:51 |
      Pour aller à rebours de mon propos et de mon expérience professionnelle, il faut souligner la parenté philologique entre la pédagogie et le jeu. Ludus, en latin, a, en effet, deux sens : le jeu, bien sûr, mais aussi la classe : magister ludi = maître d’école ; le point de commun étant la notion d’exercice. Ludere signifie s’exercer et ludicrum n’est autre que le sport. C’est aussi – si l’on ne s’exerce pas vraiment ou si l’on fait semblant – le simulacre, ridicule si l’en est, et qui a donné l’anglais ludicrous.

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    • Pierre Windecker

      Pierre Windecker

      20 mai 2012 à 11:18 |
      J'ai connu par mes enfants les effets désastreux de cet "enseignement" des langues, et aussi de la grammaire française, qui laissait les élèves complètement désemparés et exigeait en fait que le silence de l'école soit complété par une explication "à la maison". L'essai de faire découvrir par les élèves - dûment aidés à cela par le prof -la règle n'était certainement pas une erreur, au contraire. Mais refuser que cette règle soit à un moment quelconque en fin de compte énoncée (moment de conclure), c'était d'un sadisme pervers. C'était faire comme si un apprentissage linguistique à l'école (en français comme en toute langue étrangère) était comparable à l'apprentissage de la langue maternelle par un tout jeune enfant, ou encore à celui d'une langue étrangère par un immigré plongé entièrement dans un univers linguistique pour lui entièrement nouveau. On sait que les deux apprentissages précédents ont leurs limites. Encore reposent-ils sur un "bain linguistique" intégral. Un apprentissage scolaire ne peut pas jouer à cela.
      Le cas de l'expo du muséum est néanmoins très différent. Là, il n'y a aucune volonté de ne pas donner la règle, de ne pas expliquer, au contraire, même si on peut remarquer à tel moment une gêne très réelle pour expliquer quelque chose de difficile. C'est pourquoi mon article a certainement aussi quelque chose d'injuste. C'est vraiment, me semble-t-il, l'omni-présence du jeu sans accompagnement magistral qui fait que le jeu, devenant pour les enfants une fin en soi, de moyen devient obstacle. J'essaierai de m'en expliquer ci-dessous en répondant à Pierre Audin.

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