Le clair-obscur de Macron

Ecrit par Martine L. Petauton le 01 juillet 2017. dans France, La une, Politique, Actualité

Le clair-obscur de Macron

Pardon d’y revenir, les urnes sont têtues : 57% d’abstention au soir du second tour des Législatives ; donc c’est une minorité mathématique qui a élu les députés du jour ; l’immensité des bancs « En Marche », comme moins bien éclairés… Certes, en mécanique électorale, seul compte le résultat et le phénomène majoritaire, qu’on ne saurait contester. Mais, en matière de logique gouvernementale, ça pourrait être plus compliqué. D’autant que l’équation a suivi le feuilleton des élections depuis le soir du Premier tour d’avril : Emmanuel Macron virant en tête avec ses quelques 25%, puis – par mécanismes successifs de tri largement par défaut, obtenant son 66% au soir de Mai, et – épisodes 3 et 4 de la saga, relayé par le trot impressionnant des République en Marche, majoritaires, absolument majoritaires sans plus aucun besoin d’appuis, de discussions ni de négociations, ni probablement de conseils – du moins, en l’état des choses. Sur le papier, tout autorise la mise en place du programme Macron/Philippe. Tout, et par n’importe quelle façon institutionnelle, ordonnances comprises, mais…

Depuis l’élection Macron, on vit dans un clair-obscur, celui, magnifique, des Georges de La Tour, que je vous invite à admirer dare-dare, si ce n’est déjà fait. Sous « le feu des projecteurs » avant l’heure – souvent la lumière d’une bougie – un personnage, un objet ; on ne voit que lui, tous ses détails, on ressent ses pensées, on peut en écrire sur celui-là des pages et des pages, mais, autour, derrière, comme moins ou presque pas éclairés, c’est selon, d’autres personnages – pas moins importants, des objets finement peints, par chaque détail, mais demeurés dans l’ombre. On peut s’interroger à l’infini devant le « Nouveau né » du musée de Rennes et non du Louvre, par exemple (n’y voyez aucune allusion perfide) ; cette ombre, cette pleine lumière, pourquoi ici, ou là ?

Dans la situation politique actuelle, c’est beaucoup plus simple à décrypter : la lumière, c’est la victoire d’E. Macron, de « ses » (il les revendique fortement comme les siens) « En Marche », et ce sont aussi ses électeurs emballés, les dits optimistes, ceux qui y croient et portent les bannières. Vous savez quoi, ceux qui vont plutôt bien – cela a déjà été dit partout. Ceux qui ont, non seulement du travail mais un travail choisi et porteur, s’adossent à des familles aidantes, des réseaux ; ceux, jeunes pour beaucoup, bien actifs, pour qui l’entreprise dans son esprit battant, positif donc, et seulement cette facette, est hissée au pavois de tous les lendemains s’apprêtant à chanter… Caricatural ? À peine. Ceux-là peuvent se projeter loin, et accepter un bras de mer un peu bougeant avant que de monter dans le bateau des réussites ; le grand large ne leur fait pas peur, l’étranger ils ont tous pratiqué. Ces Français qui vont bien peuvent s’autoriser à croire qu’ils tireront les autres, par la seule force de leur confiance en eux et en leur monde. Un peu trop de libéralisme ? ils ont les épaules ; un peu beaucoup de non-assistance ? eh bien, s’il le faut ! Le pas tout de suite est dans leurs gènes, et peut probablement se faire le plaisir d’une couleur sacrificielle, en plus.

Mais… dans l’ombre, bien que minutieusement dessinés – en se penchant un peu on voit tout d’eux : les autres. Ceux qui vont visiblement moins bien, qui sont à l’évidence moins solides, qui affichent des blessures mal cicatrisées. Dans ce tas, hétéroclite, des retraités, des gens qui ont besoin d’assistance, des en quête de bonne sécurité sociale, des gens qui ne s’imaginent pas, et pour cause, sans État fort encore providence, des jeunes juste au bord d’un – vague – travail, des moins guillerets en passe de tomber dans le trou noir des séniors au chômage, des… Tant. Le tissu social français dans sa diversité cahin-caha. Divers, diront les réjouis, chaotique diront les inquiets.

Des « en marchisés » enthousiastes vont dire en me lisant : des suppôts de Le Pen ou de Mélenchon, que ces ronchons ! Des extrémistes que la bonne raison de « la place centrale » énerve. Que non pas. Dans le lot de ces « pas bien », de ces flopées d’abstentionnistes, de votants du bout des doigts, il y a des électeurs ou observateurs potentiels du gouvernement Philippe, de ses qualités indéniables, de la présidentialité incontestable de Macron. Tous ces gens-là ne hurlent pas un non tonitruant, et ne roulent pas tous les jours avec la casaque de l’opposant têtu.

Ces gens-là attendent, on peut penser, avant tout, attendent. Sans beaucoup d’espérance – ils n’en ont plus guère en besace – des signes, des paroles nettes et précises, chiffrées aussi, un calendrier pour eux aussi. Que le regard bleu horizon du nouveau chef daigne faire le détour par eux. Ils attendent, monsieur le Président, que votre « gouverner ! » ferme et « éclairé » résonne pour les autres aussi et pas pour vos « naturels » seulement. Ils ont écouté votre bien beau « je vous servirai ! » du Louvre, et, à présent, ils attendent.

Méfiez-vous de ce qui attend, Monsieur le président de France ; il y a urgence à regarder ces « autres », et si ça se trouve, avant les « vôtres »… ou à tout le moins et comme vous dites, « en même temps ».

A propos de l'auteur

Martine L. Petauton

Martine L. Petauton

Rédactrice en chef

 

Professeur d'Histoire-Géographie

Auteure de publications régionales (Corrèze/Limousin)

 

Commentaires (2)

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    01 juillet 2017 à 13:08 |
    Vous avez raison : Macron s’est adressé aux « inclus », à la France « centrale » (par opposition à la France « périphérique ») : urbaine, à l’aise dans la mondialisation, non menacée de déclassement, bref une France qui n’a pas peur…pourtant nombre d’ « exclus » (du moins ceux qui ne sont pas abstenus) ont eux aussi voté Macron aux législatives. Pourquoi ? Probablement parce qu’ils reculent devant une radicalité quand même redoutée (relance économique à l’intérieur, sortie de l’Europe à l’extérieur ; avec en plus, du côté de l’extrême droite, des mesures discriminatoires de type xénophobe). Il s’agit sans doute de ce fameux « plafond de verre » auquel se sont jusqu’à présent heurtés le Front National et, dans une moindre mesure, les Insoumis. Mais ledit plafond de verre se craquèle, d’où les scores écrasants obtenus par MLP à Hénin-Beaumont ou par Mélenchon à Marseille. En dépit de cette évolution significative, encore cette fois-ci, ces électeurs exclus - radicaux/refoulés - ont opté pour une nouveauté « à la petite semaine », une nouveauté à la Macron : on « dégage » les hommes, mais les politiques fondamentales (économie de l’offre, stricte orthodoxie budgétaire), elles, demeurent. Le « macronisme » est ce qu’on appelle, en psychanalyse, un acte manqué : les exclus veulent une vraie nouveauté ; mais, par crainte et/ou par inadvertance, ils votent pour ce dont ils ne veulent pas : une radicalité de papier, c’est-à-dire un vrai/faux changement, un changement de façade en guise d’attrape nigauds. Il reste qu’un jour, les esprits radicalisés se déniaiseront et finiront par oser ce qu’ils n’osent pas encore…ce jour-là, de « vrais » partis – de droite comme de gauche, non extrémistes, mais clairement concurrents – reconstitueront une bipolarité, gage d’une véritable possibilité d’alternance. La « bulle » Macron alors explosera, passant de l’être à un néant – qui la définit – et dont elle n’aurait jamais dû sortir…

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    • Martine L

      Martine L

      01 juillet 2017 à 13:38 |
      Je partage avec vous beaucoup dans cette analyse : que Macron et les siens soient des inclus qui ne parlent pas – couramment- la langue des exclus, c'est clairement vrai. Mais attention, et prenons garde de ne pas faire des procès avant le délit ; Macron et quelques uns des siens sont de vrais intelligences qui montrent une capacité incontestable d'adaptation et de correction. Le statut de l'erreur, comme on dit en pédagogie, ça leur cause. Apprendre une nouvelle langue doit être dans leurs possibilités. Que – cette référence à la psychanalyse est mieux que jouissive, fort pertinente en ce qui concerne «  l'aventure Macron » - le Macronisme soit un acte manqué, j'en suis d'accord ; j'ajouterais du côté Macron, comme du côté électorat. Par contre, si vous le permettez, il faut arrêter de parler de « la bulle Macron » ; il n'y a plus de bulle, mais une réalité face aux réalités.

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