Mouvement social ; quel fouet pour la mayonnaise ?

Ecrit par Martine L. Petauton le 31 mars 2018. dans France, La une, Politique, Actualité, Société

Mouvement social ; quel fouet pour la mayonnaise ?

Ça n’a pas encore pris, ça ne prend toujours pas, voilà les titres des journaux, passée la fameuse journée du 22 (qui plus est, de mars !), dont on attendait, bizarre régression pythienne, qu’elle siffle enfin le départ du « mouvement social ». Après, à l’évidence, pas mal de départs avortés ou carrément passés à la trappe, notamment lors de l’adoption par les Ordonnances autoritaires, de presque tout le corpus des Lois-travail, mais pas moins, au moment de l’insupportable dispositif sur l’ISF, sans compter en début d’année le matraquage CSG. On dirait, me disait quelqu’un, que le corps social est pris dans la glace, ou bonnement parti visiter une bien lointaine planète.

50 ans après le grand Mai, peut-on du reste encore parler de mouvement social au singulier (en gros, celui articulé autour de la gauche autoritaire, CGT/PC, et celui de la deuxième gauche toute neuve, l’autre, la Socialiste libertaire). C’est bien clair qu’on n’en est plus là, après l’effondrement communiste mangé largement par les Socialistes au pouvoir, triomphants ou défaits dans l’œuf, et la progressive dévalidation d’une CGT croupionnisée.

C’est de « mouvements sociaux », un émiettement infini, une myriade inefficace, qu’il faut maintenant parler, simplement même de paroles sociétales, sans escompter la plupart du temps ni défilés communs, ni parole convergente aux tables de négociations ou ce qu’il en reste, et, ce, malgré les louables efforts passés d’un Hollande pour donner vie au dialogue social – formule devenue lunaire pour tant de gens…

 Or, hier, qui a battu le pavé des villes ? Aucun cortège convergent, des pancartes d’associations de « moi, moi, moi » ; telle corporation aux abois, telle autre légitimement inquiète ; cet assemblage fait-il un mouvement social ? « mes » revendications, rien d’une voix collective ; des défilés décousus, type ces engeances défendant le petit commerce à la fin du siècle précédent. D’usage militant et de gauche, qui dit mouvement social, dit, certes, défiler pour ses propres intérêts, menacés ou supposés l’être, mais (en même temps !) porter la parole de tous et des autres, être en bref, dans le collectif. Cela suppose, certes, une parfaite connaissance des enjeux et une capacité à trier, hiérarchiser ceux-ci, être dans le « d’abord, ensuite, enfin » qu’aucune pancarte ne mentionnait le 22. Hier, où était le grand cri défendant le sens même du service public, bien au-delà des intérêts spécifiques des cheminots ? muette était la rue, et ce silence fait froid dans le dos, car on peut penser qu’un danger doit être parfaitement identifié pour être efficacement combattu.

Encore, direz-vous, faudrait-il de solides porteurs de banderoles. Or, la CGT, ce qu’il reste de son ombre aux mains dures et butées d’un Martinez, Sud, et notamment l’intraitable Sud Rail et ce qu’on sait qu’ils sont, seront-ils vraiment en capacité de conduire la lutte SNCF, mais bien plus d’élargir demain à l’ensemble des services publics, puis enfin de convaincre une large population de l’urgence des causes à défendre. Sans remonter à Mai 68, 1995 et les grandes grèves, face aux « bottes » de Juppé et ses retraites, sont loin ; autre temps, autres mœurs sociales, syndicales. Peut-être, toutefois, ferions-nous bien de réviser vite fait ces pages d’histoire là… réviser ne voulant pas dire refaire le film, mais plutôt en tirer des leçons. Car, il semblerait qu’aucune avancée sociale d’importance (on peut aussi dire, à présent, aucune sauvegarde) n’ait jamais vraiment abouti hors de solides cortèges marchant du même pas, et voilà bien un credo qui résonne d’échec en réussite depuis la nuit des temps.

Dans notre mayonnaise, il y a donc ceux qui organisent, mettent en symbiose, autrement dit ces « corps intermédiaires », ciment d’une société, dont on constate maintenant qu’ils sont de moins en moins visibles et surtout validés. Le niveau d’individualisme a atteint un tel niveau proche de la crue, qu’il n’y a plus que bibi et mes besoins, et là-haut, vaguement, un État balançant quelques lois, contre lequel, au final, je couinerai avec force émoticônes coléreuses sur le premier réseau social venu… Et les gens, la population et ses opinions versatiles – autre ingrédient incontournable de la sauce – ensemble hétéroclite d’un chacun chez soi, et pire, chacun pour soi ? Cet agrégat d’individus repliés, pratiquant un autisme de bien mauvais aloi ; sport, famille, consommation bio, mode de vie hédoniste à l’américaine californienne, pour les « in », sortis d’affaire, équipés pour la route libérale ; survie underground, décidée à bouffer plus malheureux que soi, pour la masse des « out »… Etrange société en partance pour quelle barbarie ? Vraiment nouveau le phénomène ? Certes non, mais amplifié, modélisé presque, pire,  donné en exemple, couvé d’un œil bienveillant par notre Exécutif. M’est souvenance d’une réunion de professeurs-formateurs, en notre paisible limousin, il y a quelques années. Il fallait, je crois, réfléchir à la répartition de quelques mannes du ministère. Vint à l’ordre du jour la situation des enseignants en collèges des quartiers difficiles, ZEP de la République. Chacun y alla de sa larme ; on fut pour un allègement horaire « devant classes » de nos collègues, mais à la proposition de deux d’entre nous, de faire glisser tous les moyens là-bas, et donc, de renoncer à palper la moindre piécette, le cri fut unanime – qu’ils aient des améliorations, soit, mais que nous ne perdions surtout rien ! Les mentalités – et, ce depuis Mai et même avant guerre – ne sont-elles pas encore ainsi agencées, dans ce qu’on nommait jadis « les luttes » : hisser le plus de monde possible dans le train des avantages, voire tout le monde, et ainsi du reste, récupérer une masse de manifestants-militants (gagnant–gagnant). Fonctionner autrement, sélectionner les urgences, les moments, les tours de passage, et finalement, accepter le partage, passe encore pour le politiquement incorrect le plus infect ; c’est pourtant une façon de faire dans « l’ensemble », en mesurant l’étiage des possibles…

Jusqu’à quand ? Jusqu’à la ligne de partage des eaux sociales basculant dans l’individualisme le plus féroce, l’Uberisation de tout, la dilution des corps publics dans l’infini des sous-traitances irresponsables bien que moins coûteuses, laissant de côté pour les pages jaunies de nos livres d’Histoire ces services publics qu’on nous enviait un temps ailleurs. Et ce, avec les cris de joie de gamin avide et consommateur d’une population jeune, mais pas que, dans – vous l’aurez remarqué – un silence attentiste du pouvoir, qu’on peut qualifier de dangereusement assourdissant, quand il s’agit de la Puissance Publique.

A propos de l'auteur

Martine L. Petauton

Martine L. Petauton

Rédactrice en chef

 

Professeur d'Histoire-Géographie

Auteure de publications régionales (Corrèze/Limousin)

 

Commentaires (1)

  • Jean-Francois Vincent

    Jean-Francois Vincent

    31 mars 2018 à 13:06 |
    Beau texte que le vôtre ! Et si vrai ! Il y 50 ans, peu de temps avant les évènements de mai, Pierre Viansson-Ponté écrivait dans le Monde : « la France s’ennuie » ; l’on pourrait écrire désormais : « la France est sidérée ». Une sidération, en effet, que causent le chamboulement macronien du paysage politique et syndical ainsi que le sentiment d’inutilité des luttes : d’une manière ou d’autre, « ça », comme dirait Lacan, passera…alors, à quoi bon ?
    Ce n’est pas tout cependant. « La France est sidérée »… certes, mais l’on pourrait tout aussi bien écrire : « la France s’en fout ». Comme vous le dites si bien – et cela rejoint mon texte sur le sacrifice et l’héroïsme, tant admirés tout en étant relégués (comme la sainteté d’ailleurs, dans un registre religieux !) loin, très loin, au sommet d’un inaccessible empyrée – cette incapacité à dominer le moi, l’ego, à contenir son insatiable et tyrannique revendication d’un « plus » dans tous les domaines, condamne toute tentative de promouvoir quelque chose de collectif, de faire « nous », comme dirait Edwy Plenel, pour une fois pas dans l’erreur.
    Le « je » a – en parlant par antiphrase – beau jeu de tenir longtemps encore le haut du pavé…

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