Nécessité et urgence du féminisme

Ecrit par Matthieu Gosztola le 17 novembre 2012. dans La une, Actualité, Société

Nécessité et urgence du féminisme

Si les êtres humains actuels sont tous des Homo Sapiens, anatomiquement « identiques » depuis près de 200.000 ans, alors, la fin du XIX° siècle équivaut à hier. Ni plus, ni moins. L’on ne doit pas renvoyer ce passé si proche dans les limbes de l’Histoire, sous prétexte qu’il ne nous concerne absolument plus, et que nous avons infiniment « évolué »depuis. Bien au contraire, c’est de là précisément que nous venons. Notre pensée moderne naît de la fin du dix-neuvième siècle, sous un grand nombre d’aspects ; elle naît des obsessions du scientisme dogmatique et des cristallisations identitaires (trimbalant leur cortège de dérives) propres à cette fin-de-siècle.

Il faut regarder cet hier, et précisément sous l’angle de la façon dont le féminisme encore vagissant a été combattu, de la façon dont on a cherché à le mettre à terre, sitôt né. Il faut prendre conscience de l’intensité de ces coups. S’en rappeler sans cesse. Le féminisme fut en effet combattu avec une rare force, un rare consensus, et de tous les côtés. Il faut avoir toujours à l’esprit la façon dont la gente intellectuelle et scientifique a considéré « la » femme (alors qu’il n’est que des femmes), dans cet hier qui est le nôtre, pour toujours saisir l’absurdité, la dangerosité extrêmes de cette « vision », intronisée vérité par le scientisme alors tout-puissant. Et pouvoir consolider les acquis du féminisme. Et pousser inlassablement à son développement, au présent, pour l’avenir.

Ceux qui se sont opposés au féminisme – alors naissant – à la fin du XIX° siècle ont souvent cherché à montrer l’absurdité du principe d’égalité entre l’homme et la femme (poursuivi par ce mouvement), une fois qu’il est poussé à son paroxysme logique.

Nombre de détracteurs du féminisme ont de ce fait concentré implicitement leur attaque sur le féminisme le plus virulent, car à cette époque sont distingués plusieurs niveaux de féminisme (pour ne pas dire plusieurs féminismes) : « [p]lus que jamais le féminisme est à l’ordre du jour, mais le mot est de ceux qui ont besoin d’être soigneusement définis », note ainsi A. Auguste Cancalon dans sa conférence intitulée L’Esthétique et le mouvement féministe, faite le 17 juin 1899 au siège de la Société positiviste de Paris. « Il est un féminisme qui ne vise qu’à améliorer la situation présente et à faire disparaître de criantes injustices qui sont des survivances d’un passé trop rigoureux pour la femme. C’est une opinion non seulement inoffensive, mais salutaire, tant qu’elle respecte la stabilité du mariage et la hiérarchie de la famille, et ne nous ramène pas à la confusion des fonctions qui caractérise les civilisations primitives.Il est un autre féminisme extrêmement dangereux, fondé sur le sophisme de la parité cérébrale de l’homme et de la femme. Il réclame en conséquence pour celle-ci le partage des fonctions domestiques, civiles et politiques ; […] il détruit l’harmonie de la famille et attaque l’indissolubilité du mariage », « il […] encourage [la femme] à tenter toutes les professions » (1).

En effet, comme le remarque Juliette Rennes dans l’indispensable ouvrage intitulé Le mérite et la nature, Une controverse républicaine : l’accès des femmes aux professions de prestige 1880-1940, « des femmes, se réclamant des valeurs républicaines et méritocratiques du nouveau régime, s’émancipent de lois tacites, considérées comme naturelles, qui les assignent à certaines places dans l’ordre social, pour demander leur intégration dans des institutions historiquement masculines mais officiellement non sexuées » (2).

En somme, le féminisme demande « pour la femme », résume Paul Laffitte, « une éducation semblable à celle de l’homme, mêmes études, mêmes parchemins » mais, « sous prétexte de rendre la femme égale à l’homme, on risque de la rendre inférieure à elle-même » (3) – car la femme incarne prétendument des valeurs proprement féminines qui lui donnent tout son sens en tant qu’être, toute sa légitimité en tant qu’existence, une fois qu’elle peut les déployer dans le cadre de l’intimité, dans celui du foyer.

C’est à ce seul cadre que doivent pour tous les détracteurs du féminisme se cantonner son pouvoir, sa sagacité, son intelligence émotionnelle, la sensibilité de son cœur. Vouloir quitter ce cadre équivaudrait pour elle inéluctablement à quitter sensiblement son être de femme pour devenir en une certaine part semblable à l’homme. En une certaine part, car elle échouerait de fait à devenir homme mais échouerait également à rester femme, perdant, aux yeux des hommes s’opposant à ce mouvement, tout son charme en même temps que la valeur de son être, eu égard à la nature. Ainsi, « [à] quel résultat aboutirait le féminisme ? À réduire la femme à une sorte de rôle d’homme diminué » (4), constate Remy de Gourmont, chantre du symbolisme.

Remarquons néanmoins que la femme est déjà considérée, indépendamment des réactions se déployant face à l’emprise de plus en plus marquée du féminisme, par nombre de médecins comme « intellectuellement et physiquement un homme arrêté dans son développement » (5), ainsi que le rappellent C. Lombroso et G. Ferrero dans La Femme Criminelle et la prostituée ; cette perception de la femme comme d’un être inférieur à l’homme semble produire le terrain juridique spécial où elle se situe mais en vérité c’est bien plutôt ce terrain juridique qui, en partie du moins, fait naître cette perception : « [o]n tient la femme sous tutelle toute sa vie, elle est traitée comme une enfant, comme une mineure et presque assimilée aux aliénés » (6), écrit Marie C. Terrisse dans le premier volume de ses Notes et Impressions à travers le « Féminisme ».

Ce fait prétendument scientifique rappelé par Lombroso et Ferrero tient en outre d’une part à l’idée selon laquelle la femme parvient à maturité, beauté, accomplissement, beaucoup plus tôt que l’homme (aussi ses caractéristiques apparaissent-elles logiquement à un degré moindre de maturité et d’accomplissement, parvenant à leur forme aboutie, eu égard à l’homme, en une durée bien plus courte), et d’autre part à sa constitution organique que l’on qualifie alors de faible, faiblesse mise en exergue avec récurrence selon les médecins par son corps lors de ses menstruations, qui sont alors perçues par la gente médicale comme un affaiblissement certes ponctuel mais important de son corps, car la femme est censée perdre du sang nécessaire à la bonne constitution de son organisme, – conception alors très répandue.

Ainsi, les détracteurs du féminisme considéré à cette époque comme étant le plus radical (c’est-à-dire du seul féminisme poursuivant véritablement l’égalité entre les hommes et les femmes) cherchent à montrer que ce mouvement déduit, comme l’écrit Paul Laffitte, « un certain nombre de propositions abstraites, sans tenir compte de la nature des choses : ainsi se forment les paradoxes » (7).

C’est parce qu’ils ne se situent prétendument pas sur le terrain de la logique, de la vérité rationnelle, mais au contraire de l’absurdité, que le « féminisme et ses revendications » sont alors, peut-on penser, perçus grandement comme ce qui « remplace de nos jours la dévotion » : « [v]ieilles filles, incomprises, asexuées ne vont plus s’agenouiller devant une religion qui a perdu sa vertu consolatrice. Leur mysticisme a été laïcisé […] » (8).

Je sais : tout cela est hallucinant. Mais on ne rêve pas. On a beau se pincer, on ne rêve pas : c’est notre hier. Il est de notre devoir de faire en sorte que demain, pour ce qui est des droits de la femme et de la cristallisation de la vision que l’on en a, ne ressemble jamais à cet hier qui est, nous sommes bien forcés de le reconnaître, nôtre.

 

(1) Docteur A. Auguste Cancalon, L’Esthétique et le mouvement féministe, conférence faite le 17 juin 1899 au siège de la Société positiviste de Paris, extrait de la Revue Occidentale (numéros du 1er septembre 1899 et suivants), Versailles, Impr. de Aubert, 1899, p. 3

(2) Juliette Rennes, Le mérite et la nature, Une controverse républicaine : l’accès des femmes aux professions de prestige 1880-1940, Éditions Fayard, collection L’espace du politique, p. 7

(3) Paul Laffitte, Le Paradoxe de l’égalité, Librairie Hachette et Cie, 1887, p. VII

(4) Paul Escoube, La Femme et le Sentiment de l’Amour chez Remy de Gourmont, troisième édition, Mercure de France, 1923, p. 28

(5) C. Lombroso et G. Ferrero, La Femme Criminelle et la prostituée, traduction de l’italien par Louise Meille, revue par Saint-Aubin, Félix Alcan, 1896, p. XIV

(6) Marie C. Terrisse, Notes et Impressions à travers le « Féminisme », I Excursions dans Paris II Cherchez la femme, III Liberté, Egalité, Fraternité, Librairie Fischbacher, 1896, p. 2

(7) Paul Laffitte, op. cit., p. V-VI

(8) Paul Escoube, op. cit., p. 31-32

 

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Commentaires (1)

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    17 novembre 2012 à 15:38 |
    La misogynie, comme l’antisémitisme, mais sur un mode heureusement moins tragique, a reposé sur un enseignement du mépris : depuis l’ « imbecilitas nature », « faible de nature », dont saint Augustin gratifia Eve (l’inventeur du « sexe faible », c’est lui !), jusqu’au Code Civil, qui, jusqu’en 1965 – soit vingt ans après l’octroi du droit de vote aux femmes – définissait encore l’épouse comme une « incapable majeure » (à l’instar des mineurs ou des handicapés mentaux, elle était sous « tutelle », celle de son mari pour les actes juridiques engageant le couple, comme l’achat ou la vente de biens immobiliers)…
    Oui, je souscris à votre souhait que demain ne ressemble pas à hier. Un bémol toutefois, il existe un féminisme, dit « différentialiste », qui, en réalité, n’est qu’un sexisme inversé : il pare les femmes de qualités intrinsèques dont les hommes seraient dépourvus, et qui les rendent, de fait, « supérieures » à ceux-ci (cf. le livre de Kate Millet, la politique du mâle). Ce féminisme différentialiste est dit aussi « essentialiste », car il postule l’existence d’une « nature » féminine, distincte et opposée à la « nature » masculine : les femmes sont « meilleures », meilleures gestionnaires, meilleures politiciennes, meilleures en tout…miroir déformant, envers tout aussi odieux des pires clichés machistes, également « essentialistes ». La véritable égalité suppose qu’il n’y ait pas d’ « essence » mâle ou femelle, mais simplement des individus dont le sexe n’influe ni sur le caractère ni sur les fonctions sociales qui leur sont assignées.

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