Un si grand amour...

Ecrit par Jacqueline Wautier le 29 septembre 2012. dans Ecrits, La une, Actualité

Un si grand amour...

Il marche à pas trop grands ; qui le déhanchent.

Et hoche la tête au rythme d’une musique qu’il est seul à entendre.

Son nom ? Karim Ben Dolam ; mais sa mère l’appelle Kado, ça la fait rire. Lui est plutôt gêné – c’est vrai quoi, à son âge !

Pour l’heure, il frappe le trottoir de toute sa détermination ; ne sentant rien du froid qui saute à la figure des passants. Et ceux-là se retournent ; certains en souriant, la plupart en haussant des épaules fatiguées. Mais il ne les voit pas et abandonne en sifflotant une traînée d’eau de Cologne au vent glacé, une odeur de propre. Ses cheveux en désordre accrochent innocemment quelques flocons qui les illuminent de paillettes évanescentes – il a l’air d’un ange. Mais exubérant, l’ange ; avec des gestes larges – cœur emballé.

Ce matin, il a savonné une peau trop foncée à son goût, jusqu’à l’usure.

S’est lavé les dents au-delà des trois minutes réglementaires, nettoyé consciencieusement les oreilles et aspergé d’après-rasage bon marché – deux claques énergiques ont terminé le travail.

Après, appliqué, il a joué des biceps – nu devant le miroir brisé.

Il s’était levé bien avant l’aube, avant que retentisse la sonnerie rageuse du réveille-matin du voisin ; avant même l’envol vers l’oubli de son rêve d’elle. Et avait hésité longuement ; entre un gros pull hérité de son grand frère et un gilet ayant depuis longtemps perdu la mémoire des formes – mais tissé rien que pour lui, par Mama Thia. Il avait mis l’un, passé l’autre. Vérifié l’effet, retiré l’un et l’autre pour finalement réenfiler le pull en soufflant. C’est à ce moment-là qu’il avait tenté de domestiquer sa tignasse vagabonde – trois ou quatre minutes, en vain.

Au centre-ville, les fêtes ont paré les avenues agitées d’ors et de lumières.

Et sans doute illuminé quelques regards – lui, cela fait longtemps qu’il ne croit plus au Père Noël.

Pendant quelques longues secondes, il a contemplé ses traits morcelés dans la glace fendue, se souvenant de son père qui faisait le clown pour le faire rire, l’air de rien, comme si il ne l’avait pas vu. Il a répété les mêmes gestes sous la lumière vacillante d’une lampe à incandescence survivant obstinément aux basses consommations. Ça bouillonnait dans sa tête, dans ses jambes, ses doigts. Ça bouillonnait alors que le reste de l’immeuble était encore engourdi par le froid. Et qu’il faisait nuit noire, qu’il était très en avance – n’avait pas beaucoup dormi. Hier, jusque tard, il avait répété son discours. Fixé les mots et les gestes. Mais subitement le doute l’étreignait…

De l’autre côté des murs de papier, les rues à l’abandon des dos-d’âne et des taques d’égout branlantes s’éveillaient doucement sur des vapeurs mélangées – pains frais et relents d’eaux usagées. La neige recouvrant la banlieue d’une pellicule déjà noircie assourdissait les bruits et renvoyait ici et là quelques éclats scintillants ; sans pouvoir rien égayer cependant.

En bas, il les devinait plus qu’il ne les voyait, des merles cherchaient désespérément quelque nourriture sur le trottoir, entre les tas boueux repris par le gel nocturne. Puis il les entendit : deux ou peut-être trois voitures ralentissaient à la hauteur des ombres qui allaient et venaient devant la grille du parc – un sombre taillis où s’amassent canettes vides et plastics déchiquetés.

Si je devais le décrire, je parlerais de ses yeux où s’explosent les rires. Qui font rêver d’ailleurs et se souviennent de là-bas : étendues dorées où paressent quelques lionnes et leurs petits. Ensuite je dirais son sourire ; qui court après dieu sait quoi et jongle avec les mots à la manière des vieux camelots – entre deux éclats de soleils ou le trognon méticuleusement rongé d’une pomme.

Il vit dans un immeuble où les courants d’air déchirent les poitrines. Où les femmes se battent contre des moulins à vent pour reprendre leurs gamins à la rue qui les bouffe morceau par morceau tandis que les vieux se murent dans le silence glacé de l’ennui ou de la peur. Faut dire que, tout le long du couloir obscur, des tags pointent un doigt obscène vers un ciel aveugle ou indifférent au sous-sol crasseux mélangeant les râles et les soupirs. Que tout s’y efface inexorablement, de lassitude ou de décrépitude : même les couleurs des papiers peints se font la malle. Et puis il y les barlous qui y vont à donf, les grands frères qui pédalent en danseuse et les petits cons qui roulent des mécaniques mais se retrouvent la queue entre les jambes devant les caïds du coin.

Elle marche comme d’autres dansent, tête haute, impériale et féline tout à la fois. Ou parfois s’oublie d’un saut de carpe joyeux. Je crois bien que ses yeux d’aigue-marine pourraient rendre fou de jalousie l’océan lui-même. Mais elle sourit, mais elle rit, et l’océan n’a plus qu’à s’incliner lui aussi.

Hier déjà, elle a sorti ses jupes et ses jeans et ses slims…

Y a passé plus d’une heure ; se tortillant devant le grand miroir en pied.

Bombant la poitrine, ou quelque chose d’approchant.

Se jaugeant – face, profil, trois-quarts.

Elle ? Sarah ! Blonde comme les blés mûrs des moissons. Avec de longues nattes relevées qui lui font un diadème.

La grande demeure Art Nouveau où elle abrite ses songes porte fièrement ses étages, dans la banlieue chic d’un 16° tout arrondi. Avec des fenêtres immenses qui s’éclairent pour renvoyer les réverbères à leur flou artistique et nimber le jardin qui se sauve en pente douce. Au rez-de-chaussée, les vitraux filtrent la lumière en arabesques irisées – ça sent bon la cire des grands-mères et le savon de Marseille.

Au bout du compte, elle a choisi sa plus jolie robe, mis tous ses bijoux – elle aura froid, n’y pensera même pas. Et tant pis pour le regard désapprobateur de sa mère qui n’aura plus le temps de la renvoyer se changer ; tant pis aussi pour son prof qui rêve d’uniformes très uniformes.

Elle sait, elle en jurerait, les connaît par cœur, que ses sœurs se donneront des coups de coude et piqueront du nez dans leur bol de cacao ! Mais elle se moque bien des rires et des sourires en coin. Se moque de tout et sera jolie rien que pour lui.

Ils se sont donné rendez-vous à l’abribus, à mi-parcours. Là où quelques petits cœurs égarés jouxtent un sexe effrontément dressé. Où des prénoms s’enlacent sur la paroi, où des toujours s’étalent sur la vieille banquette trop souvent outragée.

Il l’aperçoit.

Court, vole – à perdre haleine.

Et au risque de se rompre les os sur les pavés verglacés.

Tout est léger et l’hiver se fait complice des rêves qui jouent à cloche-pied dans le caniveau – laissant dans la neige l’empreinte d’un géant…

Prise à son rythme, la bise soulève ses cheveux dorés et fait danser sa robe couleur caramel. Avec ses taches de rousseur, elle allume l’allée de son bonheur nouveau et les vieux châtaigniers dénudés jouent des ombres et des lumières pour redessiner ses traits à la manière d’un Bakst. Dans sa tête qui tourne un peu, dans son cœur qui bat trop fort, ce ne sont que touches écarlates et traits surréalistes. Et cela avec un arrière-goût de bonbons à la fraise : poésie qui s’ignore et jardin secret soigneusement enfermé dans un carnet à cadenas rose tendre.

Il arbore son plus beau sourire, un vieux sac en toile jeté nonchalamment sur l’épaule.

Il pourrait porter le monde à bout de bras. Parce que, quand il la voit, il oublie tout. Oublie le long exode sous un soleil assassin. Les nuits à trembler sans jamais pleurer. Les morts laissés en chemin sous l’ombre menaçante des vautours – et les mères qu’il fallait traîner en se bouchant les oreilles pour échapper aux cris sortis de leurs entrailles déchirées. Elle efface tout : la honte et l’humiliation et la peur.

Quelques mètres plus loin, par coquetterie ou par timidité, les deux sans doute, elle joue à celle qui ne voit pas.

Pourtant elle l’attend tous les jours depuis leur première rencontre, dans cette cour qui ne sera plus jamais grise. Qui lui sera toujours un grand rayon de soleil, même plus tard, beaucoup plus tard, quand elle aura presque oublié.

Dans sa poche, battant contre sa cuisse, un cadeau attend sa belle : il lui offrira à 10h10, précisément. Pour fêter leur première rencontre. Peut-être même qu’il osera lui dire Je t’aime. Il ne lui a jamais dit. Ne l’a jamais dit à personne d’ailleurs – c’est difficile d’être un homme.

Là dans sa poitrine, dans ses tempes, sa gorge, son cœur bat la chamade. Il va exploser, comme les jours de fêtes foraines et de barbe-à-papa. Il lui semble entendre une musique : des oiseaux chantent dans sa tête et des papillons dansent devant ses yeux. L’air glacé étend un voile bleuté mais il a chaud, manque de souffle, parle tout seul pour se donner du courage – ce n’est pas facile d’aimer !

Enfin il la rejoint, frôle sa joue, prend sa main…

Elle rit, parce qu’elle est heureuse.

Et qu’il est beau comme le Chevalier du Nouveau Monde, chapitre III, page 32…

Elle rit et les voilà qui sautillent, main dans la main.

Une mauvaise herbe, qu’il disait le vieux.

Une petite dévergondée, qu’elle dirait sa mère.

Ils s’en moquent royalement.

Et les vieux et les dieux peuvent bien rester chez eux – les regarder avec l’espoir d’un lendemain un peu moins triste ou se calfeutrer au quartier du désespoir…

Ils rient aux éclats ; croient à l’été qui revient toujours – croient à tous les impossibles.

Et parlent haut, mélangeant leurs doigts – bruns et blancs. S’amusant de leurs accents. Se réchauffant de promesses et de galopades ; sans souci du qu’en dira-t-on – ils ont la liberté de leur âge.

Désormais, emportés par des notes que nul autre n’entend, tout leur semble merveilleux. Ils jouent sur l’air du toujours avec tout le sérieux du monde et le monde se donne une première fois à ces deux-là ; une première fois, une fois de plus…

Ils construiront des châteaux en Espagne et des tours de pierres et d’argent. Ils tueront l’ennui des costumes trop gris et des rêves étriqués. Ecriront des chansons, réinventeront le sens des choses – plus tard !

Pour l’heure, ils marchent du même pas : ils n’ont pas seize ans – à eux deux ! Et les petits cœurs en pâte de fruit, amoureusement choisis, soigneusement emballés, attendent sagement la récréation pour changer de poche, changer de main, changer le monde.

 

Jacqueline Wautier

A propos de l'auteur

Jacqueline Wautier

Jacqueline Wautier

Licenciée en Philosophie/Morale, j’ai débuté une carrière dans l’enseignement avant de me confronter au monde médical et aux associations de patients. Cette approche de la douleur physique et de la souffrance morale me ramena à mon intérêt initial pour la médecine et la recherche scientifique. Ainsi, détentrice d’un DEA en « Histoire, Ethique et Philosophie des Sciences et Techniques Biomédicales », influencée par l’existentialisme sartrien et passionnée autant qu’interpellée par les avancées technoscientifiques, j’ai soutenu une thèse doctorale de Bioéthique en 2005 – Université Libre de Bruxelles.

Depuis, je suis (au pas de course, cela va vite !) l’évolution des sociétés et des individus confrontés aux pouvoirs et aux libertés, mais aussi aux servitudes et aux démissions, générés par la génétique (devenant bio-ingénierie), l’informatique et la cybernétique.

Parallèlement aux essais philosophiques, j’écris des contes pour enfants et quelques nouvelles destinées à un public adulte…

 

Ouvrages publiés :

 

Nouvelles

A) L’instant d’après, Nouvelles, Edilivre, Collection « Coup de cœur »

B) Contes et fables d’une terre presque ronde, Contes philosophiques, Edilivre, 2011

C) Equations, variations sur le même thème, Nouvelles, Edilivre, 2010 (dès 14 ans)

D) L’intrépide tour des mondes d’un touriste entreprenant, Fantasy, Edilivre, 2010 (à partir de 9/10 ans)

 

Essais

1) Ce petit rien, ce petit lien ? / L’identité humaine face à l’opérativité technoscientifique, Essai, Ed. Le Manuscrit, 2007

2) Du désir d’enfant au désir de soi / L’homme à l’épreuve de la génétique et des technosciences, Essai, Ed. Le Manuscrit, 2007

3) L’éthique sur la paillasse… …ou l’aporie bioéthique, Essai, Edilivre, 2010

4) L’humanité à l’épreuve de la génétique et des technosciences – Aporétique humanité ?, Thèse, Editions Universitaires Européennes, Mai 2011

 

Articles

L’ouverture du débat sur l’euthanasie au Sénat / Cadre éthique, médical, juridique et politique, Courrier Hebdomadaire du CRISP, 2000, dble n° 1672-1673

L’euthanasie, entre éthique et politique, L’année Sociale 2000, Institut de Sociologie, ULB, 2000, p.43-55

Soi, corps de soi, corps de l’autre : la greffe d’organe, Ethica Clinica, mars 2011

Commentaires (1)

  • Sabine Vaillant

    Sabine Vaillant

    30 septembre 2012 à 11:32 |
    Joli, tendre rayon de Soleil... dans un contexte qui ne l'est pas.
    Sabine

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