Une fable que Jean de La Fontaine eut plaisir à vous rapporter

Ecrit par Luc Sénécal le 03 novembre 2012. dans Ecrits, La une, Actualité

Une fable que Jean de La Fontaine eut plaisir à vous rapporter

Une reine des abeilles avait dans son essaim une ouvrière particulièrement besogneuse. Las, hélas, elle avait tant d’enthousiasme à récolter moult et moult nectars que parfois elle en perdait en route. Elle en vint même à la longue, alors qu’elle rentrait dans la ruche, après avoir ramassé tant et tant de poudre d’or, à s’apercevoir qu’elle n’avait plus sur elle la moindre parcelle. Pas le moindre gramme d’or, ayant tout semé dans son parcours. Tant et si bien que la récolte de miel eut à en souffrir. Ce qui fit la risée de toutes les ruches de la région, bien aises de voir ainsi cette reine déconfite.

Fort bien se dit celle-ci. Cela ne va pas se passer ainsi. Puisque cette ouvrière a fait le malheur de ma ruche, je vais faire en sorte de jeter l’opprobre sur elle, de telle façon qu’on saura dans le monde des abeilles que l’on ne se moque pas ainsi ni de moi, ni de mon essaim.

Donc elle en vint à appeler à la justice des frelons. Ceux-ci, considérés dans ce monde-là comme étant le droit, la loi et l’ordre. Toutefois il faut savoir que les frelons tiraient quand même quelques profits, il est vrai, de la production des ruches. Se régalant parfois du miel que produisaient celles-ci, si ce n’est du nectar d’une ouvrière égarée, ils ne pouvaient avoir que de la considération pour toute reine qui se respecte comme celle-ci. Ainsi entendait-elle, par ce biais, se faire justice en reportant toute la responsabilité de sa mésaventure sur son ouvrière.

Et ainsi fut fait. Nonobstant le fait que la reine savait pertinemment ce qu’il en était des risques à laisser cette abeille-là transporter trop de cette poudre d’or si appréciée soit-elle. A dire vrai c’est une loi qui n’est pas dite ni écrite mais qui est bien réelle. Si tu réussis, tu seras largement adulée et récompensée. Si tu échoues, tu seras rejetée et maudite. Non seulement nous t’éjecterons de la ruche mais jamais plus tu ne pourras récolter la moindre parcelle de poussière d’or. Et si d’aventure tu en trouves quand même et que tu en as sur toi, tu seras aussitôt déshabillée, mise à nu pour que nous puissions la récupérer jusqu’à que mort s’en suive.

On eut pu penser que les frelons, appelés à se réunir pour décider du sort de la malheureuse, auraient eu la jugeote (si l’on peut dire) de se rendre compte qu’en donnant raison, de façon aussi éhontée à une reine des abeilles d’une telle puissance, ils se méprendraient. Car quelle que soit son aura, à trop vouloir donner raison à son pouvoir, on pourrait craindre que la population des abeilles aurait vite compris que les frelons étaient très certainement assujettis. Sinon quel insecte de bon sens eut pu accréditer une telle forfanterie.

Mais qu’importe. Une abeille seule, toute ouvrière besogneuse qu’elle soit, n’a pas la moindre chance d’avoir raison sur celle qui donne jour à toutes ses semblables. Lesquelles d’ailleurs s’empressent de faire allégeance à leur reine et pour cause, puisque leur vie en dépend. Et même si elle, l’ouvrière bannie, se confond en excuses, reconnaît ses torts, accepte ses responsabilités, la sanction tombera à coup sûr, quoiqu’il en soit, définitive.

Les frelons n’ont cure de la populace et de ce qu’elle peut bien penser de l’affaire. La justice passe, sachant qu’elle ne saurait prétendre être juste. Elle ne fait que représenter et appliquer le droit. Ce qui est bien différent. Et le droit du puissant bien utilisé s’impose nécessairement à celui du faible, condamnable par essence. Comme l’est cette infortunée abeille. Ne serait-ce que pour avoir oublié dans sa vie d’ouvrière qu’elle ne dépendait uniquement que du bon vouloir de sa reine.

C’est ainsi aujourd’hui comme hier, qu’on se le dise, puisque JEAN de LA FONTAINE l’a déjà observé au temps de la monarchie absolue.

 

Luc Sénécal

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