UNIVERSITES, un printemps d’escholiers de plus ?

Ecrit par Martine L. Petauton le 07 avril 2018. dans La une, Education, Actualité, Société

UNIVERSITES, un printemps d’escholiers de plus ?

Au Japon, ils ont le printemps des cerisiers, nous, c’est rituellement celui des « escholiers » (sachant que des tréfonds du Moyen Age, ça bougeait déjà pas mal dans les rangs ; mes rues de Montpellier, la savante et la rebelle en ont vu défiler de l’étudiant, une manière de record en termes de battre le pavé !).

Selon les années, c’est plus ou moins jeune – lycéens encore boutonneux, étudiants des – premiers, le plus souvent – cycles des facs – quelquefois spécialisés, les élèves infirmiers ici, cette formation d’ingénieurs là. La parité flotte le plus souvent sur les cortèges, ça c’est au moins une solide avancée. Pas de printemps sans son quota d’étudiants en colère. Haussement d’épaules des nantis/insérés, surtout insérés. Alors, dit mon voisin rigolard (et retraité) – je me disais aussi, 50 ans après 68, ils vont bien se mettre à sortir !!

Ils sortent en effet. Plus de 10 grandes universités ont débrayé – ce n’est qu’un début, continuons le… qu’on disait, nous – les rues se peuplent, même quand il pleut, et ce n’est visiblement pas le lancement des commémorations du grand Mai. Pourtant, l’opéra n’a plus rien à voir avec le grand ancêtre, ni le décor, ni le livret, ni les chanteurs, ni les costumes, ni rien, si ce n’est l’âge des participants. – Quand on est jeune, on gueule, ponctue mon toujours voisin d’un rire indulgent. Tendez pourtant un micro dans les manifs actuelles, et risquez « 68 ? » ; on peut d’avance lister le résultat du sondage : ce temps festif ! de consommateurs gavés ! d’enfants de bourgeois en crise d’adolescence ! avides de toutes les libertés, de fait individualistes en diable ! cette époque roulant dans les idéologies abstraites ! ce rêve coûteux !!… de rejets doux en rejets forts, rien, semble-t-il, d’un quelconque culte aux grands ancêtres, en vue… Car on est, à présent, là, comme dans le reste de la société, plus qu’inquiet, et sérieusement, sur l’avenir de son « moi, je », et les slogans, les pancartes sont aux antipodes de ces – interdit d’interdire et autres sous les pavés, la plage… les méga crises et le chômage de masse sont passés par là, ainsi que – évidemment – la philosophie politique d’un E. Macron. La mine de l’étudiant, ou de celui qui est en partance pour l’être, cette année 18, est sombre, et n’a plus grand-chose à voir avec le sourire narquois et définitivement historique de notre Dany face au CRS. Un tout autre monde, mais un monde qui comme tous les autres, et même celui de 68, parle de formation, de diplôme, d’insertion professionnelle, bref, d’avenir et finalement de vie. Pas une brindille, on l’aura compris.

De quoi causent nos banderoles actuelles ? A Montpellier, comme cela n’aura échappé à aucun citoyen attaché aux valeurs de la république, on nous résume l’attaque par des nervis d’extrême droite, il y a quelques jours, d’un amphi occupé en Droit ; les gourdins volaient, en guise de procédé négociatif, et, ce, avec l’apparent accord, tacite ou pas, du doyen de la faculté. Important incident ou bavure, ayant violé la traditionnelle indépendance des universités, blessé des étudiants, au motif que le contexte socio-politique si sécuritaire et avide de protection de quelques-uns choisis au milieu de tous, suffirait à faire passer la pilule.

Le reste des pancartes nous cause de la – sempiternelle, dit encore mon voisin – réforme de l’université, et notamment de l’angle d’ouverture de sa porte d’entrée. Le gouvernement, dans sa vêture réformatrice en à peu près tout, tape en effet sur la table. Le coup est d’importance s’agissant d’arrêter le flot – le flux, des migrants à nos portes ? pas loin – des lycéens (tous, puisqu’ils sont devenus tous bacheliers et à ce titre éligibles au titre d’étudiant). Toujours à ce titre, pouvant pousser la porte sans aucun code ni clef – les doigts dans le nez, vous dis-je, résume le voisin et, par là-même, étouffant l’université. Il s’agirait pour le ministère d’endiguer : dorénavant un système de tri entre bac et fac sera la loi. L’évidence tombait depuis des années, des chiffres eux-mêmes : les taux d’échec dans la première année de fac avoisinent les 30 à 40%, surtout en lettres et sciences humaines, et c’est un peu juste de se contenter de demander, à l’instar de l’UNEF, davantage de moyens pour encadrer les troupes… Le bachelier (tous bacs et pas seulement les bacs pro ou techno largement stigmatisés) doit être arrêté au portail, certes, mais, peut-on suggérer, en plusieurs étapes visant guidance, informations multiples et, ce, à différents stades des dernières années lycées. Ce serait non-assistance à jeune en danger que de ne pas reconnaître l’urgence de cette régulation de flux d’une massification devenue anarchique, même si elle partait d’une belle idée, la démocratisation de l’enseignement, à laquelle nous sommes quelques-uns à avoir œuvré avec énergie. Ce qui interroge, là, l’organisation, si ce n’est la politique d’orientation dès le lycée et la fin du collège, pas seulement les foudres gouvernementales et les représentations du tout venant sur ces diplômes – donnés - madame ! par des troupées d’ex-soixante-huitards. On sait tous ce qu’il en a été jusqu’à aujourd’hui ; pousser toujours plus en avant les paliers d’orientation, qu’on considérait comme des guillotines ; l’affaire de la patate chaude, pas moins. Et nous voilà « rendus » comme on disait en Corrèze, devant le cul de sac : le bouchon aux portes de l’université, celui qu’on aurait dû éviter mais qu’on a laissé défiler, perdurer et grossir. Qui, du coup, est responsable ? Seul le gouvernement ? Ou nous tous depuis longtemps ? Sans oublier la culture sociétale imbibant les parents d’élèves : seul le lycée général apparaissant acceptable pour leur progéniture…

Depuis les gradins des amphis, le problème est donc double : qui rentre, certes, mais aussi comment se conduisent les cursus. Les moyens en encadrement, suivi, évaluations, sont bien une partie notable de l’équation dans une université française démunie de tout, quasi en état constant de paupérisation. Pour autant, les facs, toutes disciplines mélangées, ont encore d’énormes progrès à faire, d’interrogations à mener tant en matière d’enseignants, de pédagogie, de contenus, de méthodes, et j’en passe. Point ne suffira à ces messieurs de la prestigieuse université de pleurer sur le supposé niveau « incroyablement bas » de leur clientèle, alors que pas mal d’entre eux sont rigides, sourds et quasi immobiles depuis l’après 68.

Le projet gouvernemental ORE (orientation et réussite des études), oriflamme des pancartes, s’inscrit forcément dans le bas du couloir à deux pas de la porte ; il veut réguler, trier, refouler, pas plus, s’en contente et en est fort satisfait. Minimum syndical, sauce Blanquer – on en a et on ne nous l’a fait plus, hum ! Façon Macron, aussi ; dialogue social aspergé en surface, pour la vitrine et surtout sans creuser plus. Chaque centre universitaire choisira dans les rangs lycéens « son » public étudiant (supprimant du coup, et c’est heureux, le scandale de l’incroyable tirage au sort qui a précédé). On risque toutefois la construction de bric et de broc de « classes prépa du pauvre », avec du reste les mêmes inconvénients, en termes de critères, d’aléas, de fonctionnement, faisant bon marché du problème crucial que demeure l’organisation des cursus universitaires. Sans oublier les dotations lourdement absentes – qui ne peuvent qu’aller parallèlement à de grandes remises en cause presque révolutionnaires pour les universités. Quand on sait, de plus,  que les subsides pleuvent pour lors sur ces ghettos d’héritiers que sont les classes préparatoires et les grandes écoles,  on peut supposer que les chasses gardées de la réussite que sont ces enclaves ne défileront pas ce printemps, dûment protégées par un système de penser – pour faire court – macronien, déclinant tout ou presque en binaire : inclus/exclus. Car les cadres de demain risqueront de ne pas émaner de nos chères facs, alors… peu chaut au gotha politique des élites bien à l’abri ? Pas si vite, car, derrière le maintien en vie – entendons, réelle – de « l’ensemble » du tissu universitaire, bien entendu dûment remanié, n’est-ce pas de la vie de toute une société via ses jeunes et leur formation dont il va s’agir ? Quelques chiffres à garder en mémoire : 63% des élèves énarques sont issus des milieux cadres supérieurs et intellectuels – héritiers donc, et 4% du monde ouvrier ou assimilé. Un bon niveau d’insertion professionnelle se situe autour d’une certification scolaire type bac plus 3 ou 5, ce qui en tout bon sens ne peut avoir comme niche unique la classe prépa et sa grande école.

 Ne placer le curseur qu’au seul niveau de l’entrée en centre universitaire, avec son battage rituel – la fausse alternative entre étudiants bloqueurs et étudiants bosseurs -  risque du coup d’être à la fois court, superficiel et bien fugace. La problématique est donc ailleurs. Elle nécessite le temps long, l’intérêt (et la participation) de nous tous.

 Notre jeune président issu du cercle confidentiel des grandes écoles prestigieuses, ferait bien d’ouvrir l’œil : une jeunesse dans la rue, c’est toujours à prendre en compte . Il sait comme chacun d’entre nous, combien, une fois le dentifrice sorti du tube, c’est difficile de le remettre à l’intérieur.

A propos de l'auteur

Martine L. Petauton

Martine L. Petauton

Rédactrice en chef

 

Professeur d'Histoire-Géographie

Auteure de publications régionales (Corrèze/Limousin)

 

Commentaires (1)

  • Jean-Francois Vincent

    Jean-Francois Vincent

    07 avril 2018 à 18:30 |
    Le mouvement de Mai 68 avait un caractère adolescent, immature, le monôme irréfléchi de potaches, qui voulaient bien - ou plutôt auraient bien voulu - faire la révolution, mais étaient totalement incapables d’en assumer la responsabilité au cas improbable où ils auraient pris le pouvoir ; d’où le caractère strictement culturel – et non point politique – du mouvement…
    Toutefois, par comparaison avec leurs cadets d’aujourd’hui, ces désormais vieux ados apparaissent nimbés d’une gravitas et d’un sérieux dignes d’un Caton d’Utique. En 50 ans, on a – hélas – assisté à un processus de régression à un stade plus infantile encore : le dernier slogan à la mode, en effet, n’est plus « à bas le vieux monde ! » ou « élection, piège à cons ! », mais un piteux (ou morveux) : « si vous plait, M’sieur, un 10 sur 20 à l’exam’ ! ». Déjà Mai 68 était individualiste, narcissique et, contrairement à un autre slogan célèbre, profondément consumériste ; mais il y avait malgré tout comme un vernis conceptuel, un je ne sais quoi (ou un presque rien, comme dirait Jankélévitch) d’intellection. Là, néant. « Moi je », comme vous dites , « moi, moi, moi », « dear me », pour reprendre le titre plein d’humour de l’autobiographie de Peter Ustinov. Oui, en 50 ans, le niveau des « révolutionnaires » en herbe a terriblement baissé.

    Répondre

Poster un commentaire

Vous êtes identifié en tant qu'invité.