Politique

Ce que Hollande dit à la gauche

le 16 juin 2018. dans Auteurs, France, Politique

Ce que Hollande dit à la gauche

Son livre-bilan, Les leçons du pouvoir (dont on a déjà parlé à RDT)est intéressant à plus d’un titre. Lecture souvent passionnante où le pavé se mange sans faim, à la manière d’un roman réussi, expliquant sans doute les foules assez impressionnantes qui se pressent aux séances de signature, un peu partout sur le territoire.

Ce qu’on aime dans ce livre, c’est peut-être pêle-mêle, cette faculté que Hollande a en 10 lignes, pas une de plus, de dire – exactement – ce qu’il faut savoir et retenir de tel ou tel point, pourtant si complexe, le précieux (et le piquant) de raconter là où il fut, et ceux qu’il croisa, ses justifications, plus que son seul point de vue, sur le déroulé du quinquennat ; à mon sens, une miette trop « je » et un poil glissade parfois monarchienne (mais oui, même lui !). La partie dite privée étant, enfin selon moi, largement inutile…

Mais c’est à la fin du livre que l’œil s’aiguise particulièrement, et c’est de ces courts chapitres dont il sera question ici – 50 pages à peine – quand F. Hollande parle à la gauche d’aujourd’hui et à celle de demain, et qu’il décortique, démonte, puis remonte et même recrée le sens du socialisme ; merveille d’horlogerie dont on guette le tic-tac qui suivra, et le « ça marche ! » qui pourrait aller avec. Vraiment intéressant en soi, historiquement, politiquement, et plus, car venu de celui qui a si difficilement tenté d’accommoder le mot et ses composants pendant 5 dures années, qui écornèrent l’image et bien plus le rêve socialiste, souvent à tort, mais que voulez-vous ! les représentations accompagnent tout dans le politique.

C’est de la social-démocratie dont il s’agit, Hollande en ayant été comme une marque de fabrique, tout au long d’une vie politique grandie à l’ombre de Delors. Son plus que solide argumentaire rassemblé en deux forts chapitres commence par le « constat », avant d’ouvrir sur « espérer ».

« Elle était la reine de l’Europe, elle a perdu sa couronne », constate-t-il en arrivant aux affaires ; dans les années 80/90, elle était partout : 12 gouvernements sur les 15, « le capitalisme s’était soumis à ses injonctions, concédant les lois sociales, acceptant des mécanismes de redistribution, admettant des protections pour les salariés, leur ouvrant de nouveaux droits face aux aléas de la vie ».Quand il est arrivé au pouvoir, elle avait disparu de l’Europe et ce ne fut pas le moindre des obstacles qui s’opposèrent à lui, dès le début, quand il aurait voulu mettre à l’ordre du jour la relance en Europe. Aujourd’hui, seuls Suède, Malte et le Portugal parlent encore « le social-démocrate » ! L’état providence marque le pas, on exige de la rigueur ; « budgétaire » est devenu comme un nouveau drapeau. Sa victoire en 2012 est plus l’échec de son prédécesseur qu’un élan « en faveur des valeurs de solidarité »admet-il.

Le socialisme dans un seul pays ?

Ecrit par Jean-Luc Lamouché le 16 juin 2018. dans Monde, La une, France, Politique

Le socialisme dans un seul pays ?

Dans cette chronique, je croiserai l’Histoire et l’Actualité, car cette question du « socialisme dans un seul pays » (et est-il possible aujourd’hui ?) remonte à très loin, au moins pour ces dernières décennies, à la période où, en France, François Mitterrand fut obligé de passer à la politique dite de « la rigueur ». Il y a un autre problème que je devrais poser, à côté des exemples donnés en fonction de la chronologie : celui des différents types de « socialismes » auxquels je vais être amené à faire allusion. En effet, il y aura le cas du socialisme démocratique (ou social-démocratie), le plus modéré de tous – tendant souvent vers le centre gauche. Il y aura ensuite celui des socialismes radicaux, allant de ce que l’on appelle « la gauche de la gauche » jusqu’à « l’extrême gauche ». Et puis, on trouvera aussi des nouveautés idéologiques dont on peut se demander s’il faut ou non les classer dans le cadre du « socialisme ». J’ai à analyser les exemples des grandes expériences qui ont globalement échoué (expression à nuancer), en partant de la France en 1983, puis dans le monde, aussi bien pour la social-démocratie que le socialisme s’affirmant comme « radical ». Et puis, il me faudra aussi évoquer le cas des gauches latino-américaines et du mélenchonisme français, qui n’ont plus grand-chose à voir avec le socialisme tel que nous l’avons connu en Europe depuis 1936 et après 1945. Je devrais aussi aborder rapidement dans mon texte la question des raisons de ces échecs (parfois relatifs), et aussi celle de savoir si demain la tenaille subie peut ou non se desserrer, avec notamment une social-démocratie qui serait redevenue simplement et possiblement active. Ou bien quoi d’autre encore ?

Pour rappel, c’est en Union Soviétique (née en 1922) que se développa l’expression de « socialisme dans un seul pays », au moment où le système de Staline (successeur de Lénine) passa à une vision nationale, voire, à certains égards, nationaliste. Cette conception aboutit alors à une vision économique de type quasi-autarcique, à l’image de ce qui se passait dans les autres pays totalitaires des années 1930 : Italie fasciste et Allemagne nazie. Economiquement, elle déboucha à la fois sur le sacrifice des paysans, l’industrialisation à marche forcée, et à un échec considérable pour les habitants sur le plan du niveau de vie. Faisons maintenant un bond dans le temps. Laissons de côté les expériences tchèque (en 1968, avec « Le socialisme à visage humain » d’Alexander Dubcek) et chilienne (au début des années 1970, avec le socialisme légaliste mais se voulant radical du président du Chili Salvador Allende (écrasée par le coup d’Etat militaire de Pinochet en 1973). Je commence donc à dérouler le tapis chronologique de mon sujet.

Un nouveau concept politique : l’illibéralisme

Ecrit par Jean-François Vincent le 09 juin 2018. dans Monde, La une, Politique

Un nouveau concept politique : l’illibéralisme

Le terme apparut pour la première fois dans un article de Foreign Affairs de 1997. C’était alors une question purement théorique ou comment une « démocratie », tout en préservant – dans une certaine mesure – la liberté économique, la liberté d’entreprendre, peut néanmoins limiter, voire abolir certaines libertés politiques.

Viktor Orbàn, en Hongrie, reprit l’idée et surtout la mit en pratique, déclarant, par exemple, dans son discours de juillet 2014, à son parti, la Fidesz : « Nous devons rompre avec les principes et les méthodes de l’organisation libérale et, d’une manière générale, avec la conception libérale de la société (…) il faut restaurer les devoirs de l’Etat qu’ignore l’ordre économique qui prévaut en Europe de l’ouest ».

Depuis Adam Smith et John Stuart Mill, on avait, en effet, lié les deux : le marché et la démocratie. Certes, les contre-exemples ne manquaient pas ; le mix capitalisme et fascisme du général Pinochet, au Chili ; ou, à l’inverse, le mariage contre nature entre capitalisme et communisme, en Chine. Mais cela n’avait pas encore été théorisé. Pinochet l’avait rêvé, Orbàn l’a fait. Le phénomène a d’ailleurs suscité de nombreuses études en Autriche, pays voisin et directement concerné, car la coalition VPÖ-FPÖ (droite/extrême droite), emmenée par le jeune chancelier Sebastian Kurz, lorgne sur le régime hongrois.

Le quotidien conservateur – mais non extrémiste – Die Presse, sous la plume de Karl-Peter Schwarz, s’est lancé dans une défense et illustration de la ligne Orbàn : « Les critiques lui (Orbàn) rétorquent qu’un régime est soit démocratique et libéral, soit illibéral et antidémocratique. Ce faisant, ils oublient que la démocratie est un moyen et le libéralisme une fin. Lorsque la majorité qui voit le jour, a pour objectif le nationalisme ou le socialisme, il existe certes une démocratie, mais point de libéralisme ». Ainsi l’existence d’élections libres n’aurait pas d’autre signification que de définir le mode de désignation du pouvoir exécutif et n’impliquerait, en soi, aucun présupposé politique, étant compatible avec n’importe quelle idéologie…

Ce que, bien sûr, conteste le journal de centre gauche – Wiener Zeitung – dans un article d’Isolde Chorim : « Illibéral signifie agir contre les juges et les journalistes, contre le partage du pouvoir et la société civile, illibéral signifie un contrôle des médias, un monopole du discours politique et une oppression des minorités. Autrefois, la démocratie et le pouvoir autoritaire étaient antinomiques. Aujourd’hui, nous sommes en présence d’une forme hybride, telle que la démocratie illibérale, qui allie élections, parlement et pratiques autoritaires ». Une dictature « soft », en quelque sorte, une dictature respectueuse, à échéances fixes, de la volonté populaire.

Emmanuel Macron et les pièges du multiculturalisme revanchard

Ecrit par Jean-François Vincent le 02 juin 2018. dans La une, France, Politique, Actualité

Emmanuel Macron et les pièges du multiculturalisme revanchard

Tout commença par la remise, ce mois-ci, par Jean-Louis Borloo à Emmanuel Macron d’un imposant rapport sur les banlieues. Rappel accablant : « Des grands ensembles construits rapidement, tous sur le même modèle, ont accueilli une immigration de travail transformée en immigration familiale. Pour cette France tout est dur. Trop d’argent aurait été versé pour les quartiers ? Faux ! Dans les quartiers populaires, les communes ont plus de besoins mais moins de ressources (…) ils doivent bénéficier d’une attention particulière ».

Chiffrage du projet : au bas mot, 48 milliards d’euros ; un tonneau des Danaïdes qui a déjà englouti des fortunes pour des résultats sinon nuls du moins négligeables. Le président – on le comprend – a dit non. Mais ce qui a suscité la controverse, ce fut la manière dont il a dit non : « Que deux mâles blancs ne vivant pas dans ces quartiers s’échangent l’un un rapport, l’autre disant “on m’a remis un plan”… Ce n’est pas vrai. Cela ne marche plus comme ça ».

« Mâles blancs ». Le propos choque hypocritement Marine Le Pen : « Je trouve extrêmement choquant que #Macron évoque un argument racial digne des “Indigènes de la République”, en délégitimant toute solution pour les banlieues qui émanerait de “mâles blancs” ». En fait, EM est tombé dans le piège de ce que Mathieu Bock-Côté, sociologue québécois de tendance souverainiste, nomme « l’extrême gauche racialiste américaine ». Extrême gauche ? Pas si sûr, Grayson Perry, journaliste à la New Republic, organe de presse simplement qualifié de « liberal » (= de gauche) n’hésitait pas à écrire, en 2014 : « il faut détrôner l’homme blanc, hétéro et bourgeois ».

En France le PIR – le bien nommé vu son slogan : « Le pir est avenir ! » – le Parti des Indigènes de la République, reproduisait en toute tranquillité sur son site web, le blog de l’un de ses membres, Houria Bouteldja, sur le même sujet : « Aussi douloureux que cela puisse être ressenti par les écorchés du drapeau et les thuriféraires d’une France éternelle et gauloise, nous transformons la France. En d’autres termes, elle aussi, s’intègre à nous. Certes en y mettant le temps, mais nul besoin d’une conspiration fomentée par les masses arabo-négro-berbères, ni d’un quelconque complot ourdi par des cellules dormantes de barbus-le-couteau-entre-les-dents. La France ne sera plus jamais comme dans les films de Fernandel. Notre simple existence, doublée d’un poids démographique relatif (1 pour 6) africanise, arabise, berbérise, créolise, islamise, noirise, la fille aînée de l’Église, jadis blanche et immaculée, aussi sûrement que le sac et le ressac des flots polissent et repolissent les blocs de granit aux prétentions d’éternité » (19 septembre 2009). Notons, au passage, le néologisme – sans doute involontairement analphabète – « noirise » au lieu de « noircit »…

Tous les populismes mènent à Rome

Ecrit par Jean-François Vincent le 26 mai 2018. dans Monde, La une, Politique

Tous les populismes mènent à Rome

Ils sont fous ces Romains ; « un contratto di governo tra il M5S e la Lega ! », un contrat de gouvernement entre le Movimento Cinque Stelle et la Ligue… un peu comme si Jean-Luc Mélenchon s’alliait à Marine Le Pen. Le « méluche », d’ailleurs interrogé à ce sujet dimanche dernier sur RTL, a tout de suite botté en touche et renvoyé les uns comme les autres dos à dos : « tous des fascistes ! ».

Un peu vite dit. Certes, côté populistes de droite, il y a Matteo Salvini, à l’allure rapace d’un Iznogoud et au racisme tous azimuts, contre la « diversité » bien sûr, mais également – et non moins – contre les blancs du Mezzogiorno, le sud de la péninsule. Il n’y a pas si longtemps, il avait lâché à l’endroit des habitants de Naples, en parlant à un compère : « Sens-moi cette puanteur ! Les chiens s’enfuient, c’est que les napolitains arrivent ! ». La nouvelle Lega se veut à présent nationaliste italienne : « Prima gli Italiani ! », les Italiens d’abord ! Côté populistes de gauche, Luigi di Maio – le successeur de Beppe Grillo à la tête du M5S – a un physique de jeune premier, aussi bien mis et posé que le second était hirsute et brouillon. Les tractations entre les deux partis sous la houlette de Sergio Mattarella, le Président de la République, ont duré longtemps, trop longtemps. Di Maio était au bord de la rupture : « ça fait 50 jours que nous cherchons à trouver un contrat de gouvernement avec Salvini et la Lega ; je veux le dire officiellement : toute discussion avec la Lega s’arrête ici ». La question qui fâche avait trait au précédent partenaire de la Lega, le Forza Italia de Silvio Berlusconi, avec qui normalement Salvini aurait dû former une coalition gouvernementale… Di Maio, à bout de nerfs, se lamentait : « on a tout essayé avec la Lega ; on les a appelés à se tenir à l’écart de ce vieux repris de justice, Silvio Berlusconi ; mais Matteo Salvini préfère rester l’allié de l’ex-cavaliere ».

Finalement, vendredi la semaine dernière, une fumée blanche s’éleva au-dessus du Quirinal, le siège de la présidence de la repubblicà : le pacte était signé, non sans scepticisme. Di Maio : « nous concluons un marché aujourd’hui ; mais ni lui ni moi ne serons président du conseil ». Le troisième homme serait, au moment où j’écris ces lignes, Giuseppe Conte, un juriste diplômé de Yale et proche du Movimento.

Gouverner ensemble donc ; oui, mais pourquoi faire ? En premier lieu, dissiper un malentendu. La Lega, jusqu’à maintenant partisante d’une sortie de l’euro, voire d’un « italexit » a finalement – comme Marine Le Pen a commencé à le faire – mangé son chapeau : l’Italie demeurera au sein de la monnaie unique. Les marchés respirent. Autre concession de la Ligue, les prédicateurs ne seront pas tenus, comme Salvini le souhaitait, à prêcher en italien. Conclusion de Federico Pizzarotti, ex-M5S et maire de Parme : « ils se déplacent vers le centre ».

Les deux corps d’Emmanuel Macron

Ecrit par Jean-François Vincent le 19 mai 2018. dans La une, France, Politique

Les deux corps d’Emmanuel Macron

Emmanuel Macron est un homme de lettres. Ancien élève de l’Ecole Normale Supérieure, il ne donne pas des interviews à n’importe quel média ; il a choisi la prestigieuse NRF de Gallimard pour un entretien très culturel, où il parle littérature et philosophie et – seulement indirectement – de politique. Un auteur (non cité) domine l’échange, le grand médiéviste américain d’origine allemande, Ernst Kantorowicz.

E. Macron, en effet, a parfaitement assimilé la théorie des deux corps. Il déclare : « Il y a toujours deux choses au sein du pays, deux dimensions qui ne se confondent pas : l’exercice du pouvoir et l’incarnation du pays (…) Il ne faut jamais oublier que vous représentez à la fois le pouvoir et la nation, ce sont deux choses qui vont de pair et que l’on ne peut confondre. Cette dualité est constitutive de la fonction ». Macron rejoint ainsi un autre disciple de Kantorowicz, Patrick Buisson, qui écrit dans son essai La Cause du peuple : « Le pouvoir suprême s’exerce non par délégation, mais par incarnation ». Incarnation donc, mais de quoi ? De la terre évidemment ! Dans la légende arthurienne, le secret du Graal, que finit par découvrir Perceval, s’énonce ainsi : « Le roi et la terre ne font qu’un ». Le souverain EST son royaume. Les empereurs byzantins n’utilisaient jamais le « je », mais disaient « βασιλεία μου », mon empire. Vieille notion du Corpus politicum – en fait, Corpus mysticum – cette personnalité corporative, dérivée de la théologie paulinienne du Corpus Christi et transposée dans la théorie politique médiévale, entre autres par Jean de Salisbury : « L’Etat ne forme qu’un corps unique dont le roi constitue la tête et ses sujets les membres. Ce corps, par principe, ne meurt jamais ; les princes successifs ne faisant que le revêtir de leur vivant ». L’idée se retrouvera jusque dans la guerre 14-18, où les « tommies » étaient invités à se battre « for King and country ». Normal ! King = country… En 1263, Saint Louis fit rassembler les restes royaux – de Pépin le bref à Hugues Capet, dans la basilique de Saint Denis. « La nécropole royale, explique Jacques Le Goff, devait d’abord manifester la continuité entre les races de rois qui ont régné en France depuis les débuts de la monarchie franque ». Pluralité des hommes mortels, unicité de la Couronne immortelle qu’ils incarnent.

Un peu plus loin dans ses échanges avec la NRF, Macron insiste : « J’assume totalement la ‘verticalité’ du pouvoir qui croise l’horizontalité de l’action politique ». Le président, de la sorte, procède d’une transcendance qui le dépasse et qu’il traduit, au sens de tra-ducere : faire passer. De même que les rois furent les locum tenentes de Dieu, le monarque élu de la constitution de 58 se veut le lieu-tenant de la République. La res publica, autrement dit la chose publique, le bien commun. Cette transcendance était d’ailleurs visualisée à Byzance par les deux trônes alignés côte à côte, l’un destiné au Basileus et l’autre, vide, destiné à Celui dont l’empereur ne saurait être que le représentant.

Notre président, si jupitérien qu’il se veuille, ne va toutefois pas jusqu’à incarner la loi, logique extrême de la verticalité « incarnante ». Dans le code de Justinien, l’on peut lire, de fait : « car Dieu a assujetti les lois à son contrôle en les donnant aux hommes par l’intermédiaire du nomos empsychos ». Nomos empsychos ou lex animata : la loi incarnée. La volonté du souverain exprimant la volonté divine.

Peu suspect de partialité en faveur d’Emmanuel Macron, je dois cependant rendre à César (ou à Jupiter) ce qui lui revient : Macron a relevé une fonction mise à mal par la médiocrité – différente pour chacun d’eux, mais hélas constante – de ses trois prédécesseurs, Chirac, Sarkozy et Hollande. Macron renoue ainsi avec la sacralité, au choix, d’un De Gaule ou d’un Mitterrand.

Vivat Emmanuel Rex !

RDT / 68 : Le Parti socialiste, fils de Mai ?

Ecrit par Jean-Luc Lamouché le 19 mai 2018. dans La une, France, Politique, Histoire

RDT / 68 : Le Parti socialiste, fils de Mai ?

Dans le contexte du cinquantième anniversaire des « événements » de mai 1968, je voudrais poser ici une question importante : le Parti Socialiste issu du congrès d’Epinay (en 1971) peut-il être considéré après coup, et indirectement, comme « le fils de mai » ? En effet, en tant que jeune militant socialiste, ayant adhéré en 1974-1975 (j’avais 25 ans), je me rappelle du fait qu’un des quatre leaders de l’aile gauche du parti, le CERES (Centre d’Etudes, de Recherches et d’Education Socialiste), Jean-Pierre Chevènement, avait écrit cette formule dans un de ses livres, publié en 1975 : « Le vieux, la crise, le neuf » (Champs Flammarion). Ce sera le ciblage principal de cette chronique. Mais, il me faudra voir avant cela quel fut le rôle de la gauche non communiste (comme on disait à cette époque, où le Parti Communiste demeurait dominant au sein de la gauche) pendant le mois de mai 1968, et ceci à travers le comportement de deux hommes politiques : François Mitterrand et Pierre Mendès France. J’en profite pour signaler que le Parti Communiste fit tout, au moment des « événements », pour soutenir en sous-main le pouvoir gaulliste, faisant savoir au « Général » qu’il fallait tenir bon face à ce que le « parti » considérait comme une simple révolte de « petits bourgeois » en mal d’agitation.

François Mitterrand – il faut bien le dire – passa complètement à côté de la plaque lorsqu’il se déclara prêt à exercer le pouvoir dans le cadre d’un « gouvernement provisoire », une affirmation montrant qu’il mettait en cause les institutions de la Ve République (établies entre 1958 et 1962 par le général De Gaulle). C’était au moment où De Gaulle était parti (on ne savait pas où !), semblant ainsi laisser la place vide à qui voudrait la prendre. Nous avions su par la suite qu’il était allé auprès du général Massu à Baden-Baden  pour s’assurer du soutien de l’armée, au cas où ce serait « nécessaire »… C’était le 29 mai 1968. Pour François Mitterrand, ce fut un fiasco total ; on le fit apparaître comme un putschiste potentiel à la TV, alors entre les mains exclusives du pouvoir gaulliste ! Reste à parler de Pierre Mendès France. Dès le 27 mai, il s’était laissé convaincre d’aller à la grande manifestation du Stade Charléty. Je me dois de signaler qu’alors que François Mitterrand était mal vu notamment par le mouvement étudiant (en raison avant tout de son action pendant la Guerre d’Algérie, sous la IVe République, en tant que ministre de l’intérieur puis de la justice), Pierre Mendès France (membre du PSU, ou Parti Socialiste Unifié – jusqu’en mai 1968) était très populaire auprès de ce même mouvement étudiant (rappelons qu’il avait organisé la décolonisation de l’Indochine comme président du conseil également sous la IVe République et qu’il avait une image de « gauche morale »). Mais, Pierre Mendès France (PMF, comme on l’appelait) ne voulut pas apparaître comme se plaçant à la tête de ce qui ne pourrait se voir que comme un « coup d’Etat ». De ce fait, il décida de ne pas prendre la parole à Charléty, malgré l’insistance d’un certain nombre de personnes de son entourage.

RDT / 68 : Mai 68 : service après-vente

Ecrit par Johann Lefebvre le 19 mai 2018. dans La une, France, Politique, Société

RDT / 68 : Mai 68 : service après-vente

Après avoir évoqué, dans un premier texte, les causes et les circonstances des événements de mai 68, nous allons tenter maintenant de comprendre comment l’image de cette agitation a été construite, colportée et transformée, vendue, dès son apparition. Il ne s’agit pas pour autant d’en énumérer les conséquences et de les commenter : mais les conséquences de mai 68, quantitativement et qualitativement considérables, à elles seules démentent le fait qu’il s’est agi seulement et principalement d’une insurrection étudiante. Un tel impact, politique, culturel, psycho-social ne peut pas être le seul résultat d’une fête de jeunes désœuvrés voulant juste s’amuser, choquer le bourgeois et dénoncer les austérités d’une vieille société paternaliste, réactionnaire, immobile. Cette vision simpliste a dès le début été entretenue, à la fois par l’Etat et les médias (à l’époque, les deux sont souvent les mêmes), par une très grande partie des forces politiques officielles et, bien sûr, par les entités syndicales.

« Les ouvriers, qui avaient naturellement – comme toujours et comme partout – d’excellents motifs de mécontentement, ont commencé la grève sauvage parce qu’ils ont senti la situation révolutionnaire créée par les nouvelles formes de sabotage dans l’Université, et les erreurs successives du gouvernement dans ses réactions. Ils étaient évidemment aussi indifférents que nous aux formes ou réformes de l’institution universitaire, mais certainement pas à la critique de la culture, du paysage et de la vie quotidienne du capitalisme avancé, critique qui s’étendit si vite à partir de la première déchirure de ce voile universitaire » (1). Naturellement, une fraction remarquable de la population étudiante, particulièrement sur Paris et sa région, fut partie prenante du mouvement contestataire et insurrectionnel, c’est indéniable, mais il n’en demeure pas moins que jamais il n’a été question d’un déferlement considérable. Des 150.000 étudiants de Paris, jamais plus de 20% d’entre eux n’ont été présents ensemble, en même temps, lors des manifestations les plus massives, et ce pourcentage chute grandement si l’on considère les échauffourées les plus ardentes. Par ailleurs le statut social de l’étudiant, futur agent de la bureaucratie, cadre à venir de la production, le mettait avant tout dans une posture davantage discursive, typique de la (petite)-bourgeoisie, que pratique et active, et sa vision anxieuse à l’égard de cette perspective détestable était du pain béni pour toutes les mouvances d’extrême-gauche qui cherchaient des clients, non pour réaliser la révolution concrète, mais pour la maintenir uniquement comme perspective afin de n’en pas risquer l’épreuve, laquelle viendrait à rendre inutile la place sociale qui est visée quand on poursuit des études supérieures. Souvent il a été benoîtement opposé les étudiants en rébellion contre la société dite de consommation (sic, comme si elle n’était que cela) et les ouvriers, « qui seraient encore avides d’y accéder ». « La baisse et la falsification de la valeur d’usage sont présentes pour tous, quoique inégalement, dans la marchandise moderne. Tout le monde vit cette consommation des marchandises spectaculaires et réelles dans une pauvreté fondamentale, parce qu’elle n’est pas elle-même au-delà de la privation, mais qu’elle est la privation devenue plus riche. Les ouvriers aussi passent leur vie à consommer le spectacle, la passivité, le mensonge idéologique et marchand. Mais en outre ils ont moins d’illusions que personne sur les conditions concrètes que leur impose, sur ce que leur coûte, dans tous les moments de leur vie, la production de tout ceci. Pour cet ensemble de raisons, les étudiants, comme couche sociale elle aussi en crise, n’ont rien été d’autre, en mai 1968, que l’arrière-garde de tout le mouvement » (2).

Etats : Quel nouveau souffle ?

Ecrit par Martine L. Petauton le 28 avril 2018. dans Monde, La une, Politique

Revue de Politique Etrangère de l’IFRI, Printemps 2018

Etats : Quel nouveau souffle ?

Les Etats, leur concept, leur évolution récente et actuelle ; quel sujet phare pour une revue de géopolitique…

« Les Etats n’étaient plus à la mode. Au soir du siècle qui les avait installés, par la décolonisation, jusqu’aux confins du monde habité, après une bipolarité qui avait porté au paroxysme leur concentration de puissance, voici qu’ils semblaient être les empêcheurs d’accueillir la nouveauté ; et que les empires étaient cloués au pilori comme hystéries des perversités étatiques. C’étaient les sociétés civiles qui désormais imposaient leurs logiques à des politiques démonétisées. Qui tissaient sur la toile des solidarités d’un nouveau type. Qui annonçaient la naissance d’une opinion publique mondiale, dont les ONG garantiraient le sens moral et l’efficacité. Les années 1990 voyaient ainsi fleurir les débats sur le dépassement des Etats » (éditorial PE).

Où en sommes-nous, où en sont les débats sur la question : les Etats sont-ils en perte de vitesse (thèse décliniste) ou redressent-ils la tête (thèse de la résistance) ?

« Danser avec les Etats »(Serge Sur) dresse depuis les années 90 le tableau de la fragmentation des Etats, en Europe notamment, happés parfois par des empires « mal disparus ou renaissants », alors que de nombreuses tentations de sécessions secouent d’autres Etats européens. Tableau étendu à l’évolution de la notion d’Etat en Asie, Afrique.

Mais qu’est-ce qu’un Etat ? « Remplir pour sa population des missions telles qu’éduquer, protéger, favoriser son emploi, garantir la santé publique, reconnaître ses droits, assurer sa vie paisible, et l’épanouissement individuel de ses membres, dans un cadre juridique et politique, accepté sans discriminations par tous ».Ensemble fragile – Serge Sur parle de l’Etat Titanic – multipliant les défaillances, précipitant moins les sécessions par attaques extérieures que par faiblesses intérieures. Riche article faisant un point très précis et clair sur l’historique, fourmillant de notions définies ; ainsi du rappel de l’Etat nation dont le creuset intègre, et dont l’appartenance est de l’ordre d’une solidarité subjective, librement consentie (conception française ou américaine). Modèle qui cède souvent à présent le pas à une conception d’origine germanique, reposant sur une communauté ethnique.

« Les débats contemporains sur la fin des Etats »(Frédéric Ramel) : remarquable éclairage sur la somme des débats d’experts sur la thématique de « la fin des Etats » depuis la fin des années 70, alimentés par la fin de la guerre froide, relancés par le 11 Septembre, la crise économique et financière de 2008, le Brexit, bien sûr, et la victoire de D. Trump en 2016. Traversés par la crise des migrants dès 2015 en Europe, la montée des populismes. Où en sont les Etats dans ces difficultés et profondes modifications ? L’auteur examine ces débats à travers trois prismes : stratégique – désétatisation du fait guerrier, mais aussi retour des guerres entre Etats – économique – du G20, et de son utilisation – et morphologique – entendons, où en est le désir d’Etat aujourd’hui, et les représentations qui l’accompagnent ? De très utiles repères notionnels nourrissent l’article ; ainsi de l’évolution de l’Etat gendarme, de l’Etat providence, mais aussi de l’Etat virtuel, ou de l’Etat région. La mondialisation – élément fondamental dans le jeu étatique, oblige de fait à des adaptations incessantes (l’exemple éclairant est pris du Brexit dans ses origines, mécanismes, conséquences). Les Etats n’ont donc pas disparu, mais leur tectonique agitée, leur façon de se mouvoir dans le système international fait l’objet de constants changements.

De la Rhénanie à Guernica… Déjà le refus des frappes

Ecrit par Martine L. Petauton le 20 avril 2018. dans Monde, La une, Politique, Actualité

De la Rhénanie à Guernica… Déjà le refus des frappes

Que de mots en R dans l’affaire : le r de répondre, celui de riposte et de résister. En face, c’est de celui de recul et non moins de renoncer qu’il s’agit…

Refus des frappes en Syrie, évidemment, à moins que peurs, peut-être indifférence, ou tout bonnement ignorance…

On ne s’étendra pas ici sur ce qui a été martelé partout depuis à présent plusieurs jours : les frappes annoncées puis exécutées par USA, France et Royaume Uni sur des lieux de Syrie contenant ou ayant à voir avec des armes chimiques ; ceci après que la reprise de la Ghouta ait été « parachevée », bouquet du feu d’artifice à sa façon, par des déversements de chlore et de gaz sarin, faisant leur lot de blessés et de morts, toutes populations civiles confondues. Ceci, après les 1300 morts de l’été 2013, sous les mêmes armes chimiques et – déjà – le recul de B. Obama, laissant Hollande seul, face à la « ligne rouge » franchie, sans plus de réactions du monde occidental « démocratique et civilisé », que ce lamentable dos américain qui se tourne.

On résumera ce qui colore l’argumentaire des « anti » (frappes), parce qu’on en a tous, de ces voisins, amis, cousins, autour de nous. Ceux qui admettent ou soutiennent le passage à l’acte occidental seraient d’une espèce – à bon droit honnie – les va-t-en-guerre et les faucons, tenants de la violence, de l’œil pour œil, satisfaisant dans l’affaire une confortable guerre par procuration. Et puis, la peur chantée sous tous les tons, de l’engrenage possible, du terrible jeu de dominos amenant – on l’entend ça et là - la déstabilisation de tout le Moyen Orient, et au bout du bout « la » guerre mondiale de plus. Arguant – incontestable, pour autant – que depuis 2013, sont arrivés dans le théâtre d’opérations rien moins que l’armée russe, le califat de Daesh, et un Iran démultiplié. On entend aussi – plus dans le champ classiquement politique des camps et des alliances – ceux qui « font confiance » à l’ami Russe, Poutine de son prénom, pour calmer le jeu et faire preuve de pragmatisme. Il y a peu, notre Mélenchon hissé sur un balcon de Marseille discourait en ce sens dans une posture d’imperator aux arènes, larguant comme autant de bombes la « honte » que nous aurions à passer sous le joug des américains, le ton de sa voix calée carrément sur celle d’un De Gaulle face au refus de l’OTAN…

Il y a, enfin, le boucan de tous ceux qui ne croient pas au gaz – le mythe du complot en a vu d’autres sur le net et les réseaux sociaux, où toutes les 5 minutes chacun donne son avis sur tout ; et de ceux qui, via les mêmes tuyaux percés, vous disent que ce n’est pas Bachar qui est à l’origine de cet énième massacre, mais d’autres fumeuses engeances, rejoignant en cela l’argumentaire inamovible du dictateur de Damas face à sa troupée de « terroristes » supposés. On entend – c’est curieux – par contre assez peu de tirades autour des participants à l’affaire côté occidental ; l’inexpérience ? d’un Macron, et bien plus, la présence d’un Trump, ses insuffisances, ses foucades, sa loyauté ?? sa détermination (nous ne parlons pas de son côté obsessionnel) et sa cohérence (ici, ne pas entendre de quelconque allusion à l’âne têtu) ???

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