Alexandre le malheureux

Ecrit par Martine L. Petauton le 15 août 2011. dans France, La une, Education, Société

Alexandre le malheureux

« Mais qu'est ce qu'on va faire, madame ! » disait-il, avec dans ses yeux noirs d'écureuil, intéressés - très - toute l'inquiétude du monde... Alexandre le passionné - « le bienheureux », on verrait plus tard - était, en 5ème, puis en 4ème, il y a déjà si longtemps,  le plus actif, mais aussi le plus déprimé de mes petits élèves.

Quand il venait en HG, lui, ce n'était pas pour s'entendre raconter les amours de Louis XIV, mais pour que ces «  petites matières » - au dire d'un collègue assis avec prétention sur «  sa grande littérature » -  lui donnent les clés de lecture d'un monde «  moderne, mais dangereux », comme il disait, Alexandre...

Faut voir que la famille était dans «  la fraise de Beaulieu », ces gariguettes un peu sucrées, un brin acides qui prospèrent sur notre Riviera Corrézienne, aux doux murmures de la Dordogne... L'entrée dans l'UE de l'Espagne et ses lourdes fraises rouges et pas chères à défaut d'être toujours savoureuses, avait produit illico, un premier tombé de «  qu'est ce qu'on va faire... ? » ; le raisonnement autour de : - on achètera leurs kiwis pas cher (il en raffolait, le 5ème) ; nos gariguettes sont différentes et se vendront quand même -  avait calmé l'affaire - un temps - jusqu'à ces TP de géo,  visant, avec des documents sur la Corée / petit dragon en plein essor, à tenter de comprendre «  un NPI, nouveau pays industriel, comment ça marche ? » ;

il s'agissait de faire le portrait de ceux, qui, loin dans «  les sud », à coups de main d'œuvre bon marché que ne menaçaient aucun droits sociaux, ni d'ailleurs syndicaux, fabriquaient, puis nous vendaient le «  made in Corea » qu'allait suivre, plus bruyamment le «  made in China ». Ils avaient du reste, apporté, pour l'occasion, de ces objets venus d'ailleurs, et, médusés, constataient qu'il y en avait beaucoup, et d'espèces inattendues. Tout ça nous avait valu - vous vous en doutez - un gros coup de déprime d'Alexandre : «  mais qu'est ce qu'on ... » ; à cette époque - un Moyen Age de la fin de l'autre siècle - la plaie avait pu être pansée : ils fabriquent certaines choses, leur pouvoir d'achat monte, ils consomment plus, des clients en vue ; nous - pays de technologies avancées - on fabrique d'autres choses, «  à part », pré - carré rassurant. Travaille bien, Alexandre, fais de bonnes études, il y a de la place pour tout et tous. Généreux, et dans la facilité de l'empathie propre à sa classe d'âge, Alexandre opinait et continuait - bon an, mal an - à fabriquer sa pelote sécurisante et qui plus est, de bonnes valeurs.

Et puis, j'ai perdu Alexandre de vue - ça fait hélas partie du métier de professeur - mais tout le monde comprendra que c'est son visage et son «  mais qu'est ce qu'on va faire, madame ! » qui sont revenus, en flash, ces jours ci, en même temps que la crise économico - financière, la mondialisation libérale à la dérive et, comme un sinistre bruit de machine à sous qui déraille, le fracas du crash boursier ; partout, il me semblait entendre des millions d'Alexandre «  mais qu'est ce que ... » et, là dessus, un silence de fin du monde... Car, que dire à Alexandre, aujourd'hui, en HG - la plus exposée des matières, et c'est un honneur - comment hisser le fanal éclairant la tempête ? Urgent d'appliquer ce qu'on leur fait écrire sur la première page de leur cahier, chaque rentrée : «  celui qui ignore le passé, est condamné à le revivre dans l'avenir » ; expliquer, rassurer, s'appuyer une fois de plus sur l'homme, son histoire et son vécu ailleurs, pour liquider les vieilles peurs... donner du sens, vaille que vaille, à ce tout fou de monde, qu'on a tant de mal à lire soi même.

C'est que c'est inquiet, un petit élève ; ça porte les représentations familiales - parfois, catastrophiques - si l'école ne redresse pas, qui le fera ; ça cauchemarde aussi ; et le Dow-Jones et le Nasdaq ont depuis belle lurette la vedette à la place du tyrex de « Jurassic Park » ; ça bruisse ( cacophonie assourdissante ) de tous les échos mal digérés, si ce n'est inassimilables, des média déchaînés : voilà qu'on nous parle de «  la dette des états » ! Dans nos campagnes, où, quelque part, l'état c'est le père symbolique, est-ce seulement écoutable, brutalement déversé, sans bouée ?  Le monde serait livré à une poignée d'experts des agences de notation ! (ignorées d'Alexandre et de vous, peut-être, il y a peu) ; les USA, sont menacés de redoublement avec 19 / 20 ! Mais que dit l'élève de base !!

Alors, leur faire, peut-être passer un message simple, qui fait respirer : le monde a toujours survécu aux pires chambardements ; 1929, ça saignait pourtant, et on avait moins de moyens d'anticiper que maintenant. Examiner - ils aiment les films catastrophes - ce qu'on pourrait faire de pire : le repli sur soi, le refus autiste de ce qui est autour , «  que pas un sou français n'aille aux pays d'Europe du sud ! » a braillé l'autre jour, « la blonde » à la TV; sortir des autres, de tout, de l'euro, de la mondialisation … aller sur Mars, peut-être ? Quand «  c'est débile », disent-ils, ils rigolent sainement... Ou alors, se demander si plus «  d'Europe », mais autrement, se serrer les coudes, avoir plus chaud, partager la note ? Inventer une autre mondialisation - remettre l'homme au centre, ça leur cause - qu'ils voient que - on n'invente jamais tout - on a fait déjà  ça, ailleurs, et même là bas, dans les tréfonds de l'Histoire, quand on cherchait le feu, aux bords du grand Rift …

Parce qu'il y en aura, des Alexandre, mes collègues, à la rentrée prochaine, il y en aura des «  mais qu'est ce qu'on va faire, madame ! » et qu'il faudra répondre ; on annonce un gros grain...


Martine L. Petauton


A propos de l'auteur

Martine L. Petauton

Martine L. Petauton

Rédactrice en chef

 

Professeur d'Histoire-Géographie

Auteure de publications régionales (Corrèze/Limousin)

 

Commentaires (3)

  • Ficus Lissant

    Ficus Lissant

    18 août 2011 à 11:23 |
    Très bonne chronique, Mme - avec votre permission -, touchante et professionnellement militante (vous représentez peut-être ? - sans doute ? - une "espèce" d'enseignants en voie de disparition ?). Une leçon - par ailleurs - pour celles et ceux, au sein du peuple français, qui ne voient l'engagement personnel, la motivation et le dévouement QUE dans le secteur privé de notre "société d'économie mixte" (jusqu'à quand le restera-t-elle encore, d'ailleurs ?).
    Vous avez raison de dire que l'Histoire et la Géographie ne sont pas de "petites matières" ! Elles apparaissent même comme de plus en plus "fondamentales" dans ce monde si complexe et difficile à lire, au sein duquel nous vivons aujourd'hui, et qui faisait déjà si peur à "vôtre" "ALEXANDRE", il y a déjà un certain temps, dîtes-vous !
    Je suis également d'accord avec vous pour dire que le pire pourrait être le "repli sur soi" et qu'il faut redonner de l'espoir raisonnable, mais indispensable ; sinon, le pire est à craindre, et l'extrémisme (notamment celui de "la blonde" dont vous parlez) nous entraînerait inévitablement vers la catastrophe : sociétés sclérosées, de plus en plus fermées, frontières barricadées (de nouveaux "murs" !), nationalisme économique, puis nationalisme tout court, et - à terme - des tensions géopolitiques débouchant sur une nouvelle forme de guerre, puis sur la guerre tout court. Retour des années 30 du siècle dernier ? L'horreur !
    Nous devons donc effectivement - en tout cas j'en suis persuadé moi aussi - aller vers "mieux", et même plus, d'Europe et plus de vision politique globale (mondiale). Sorte d'Europe vraiment progressiste, "sociale", mondialisation "de gauche", largement à inventer, certes.
    C'est la seule façon d'essayer d'en sortir : par le haut, comme d'habitude dans l'histoire de l'humanité. Jusqu'à présent, l'Homme a toujours su réagir lorsqu'il était au bord du gouffre. Eh bien, nous y sommes, non ?
    Alors, essayons de contribuer à redonner cet espoir raisonnable, au moins pour tous les nouveaux petits "ALEXANDRE" que la rentrée scolaire va bientôt confier aux enseignants de ce pays. Et pourquoi pas aussi pour ceux des autres nations ?

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    15 août 2011 à 21:25 |
    Difficile, en effet, d’expliquer simplement ce qui est compliqué…Difficile également de tenir un raisonnement fondé sur le passé (du genre « on s’en est bien sorti en 29, donc on s’en sortira… ») ; car comparaison n’est pas raison : dans les années 30, un peu partout mais par des méthodes différentes, on a pratiqué une relance par la demande en injectant du pouvoir d’achat (ce que Roosevelt appelait « réamorcer la pompe »), politique inflationniste salutaire parce qu’anticyclique, la crise de 29 étant déflationniste….MAIS, à l’époque, les états n’étaient pas endettés, ils pouvaient donc, sans risque, faire du keynésianisme et de la dépense. Aujourd’hui la déflation qui s’annonce sera encore aggravée par les politiques de rigueur/d’austérité qui restreindront encore plus la demande, entrainant dans certains pays (Grèce, Portugal) une véritable paupérisation : problème ! Comment réamorcer la pompe alors que tout le monde, les états comme les ménages, est surendetté ? A la question : « qu’est-ce qu’on va faire madame ? », l’honnêteté commanderait de dire « je n’en sais rien, mais, en tout cas, on va souffrir… ».

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    • Martine L

      Martine L

      16 août 2011 à 10:28 |
      Tout juste, JF, sur 1929, comme souvent avec vous ; mais vous me permettrez d'apporter quelque chose en plus qui pourrait être de nature à nuancer votre conclusion : mon propos était le « dire » de l'enseignant, auprès d'enfants jeunes et fragiles - le pré ado des collèges - ce n'était donc pas une réponse d'adulte à adulte, où le «  je ne sais pas … trop »  est effectivement de mise ; l'angoisse des enfants appelle - qu'on le veuille ou non - un discours moins brutal ( le jeune qui perd espoir, fuit et quelquefois, se perd ), ce qui ne veut pas dire, le mensonge ou le conte ; d'où l'extrême difficulté de la manœuvre que je décris. Posture d'autant plus délicate, qu'en tant qu'enseignants, nous sommes gens de discours, de transcendance aussi et qu'on nous regarde en nous validant ou non … on a, en HG, la mission de donner à lire le monde et l'homme ( à peine rien !) ; dire que tout est «  cul par dessus tête" – discours des media – ça ne le fait pas, et du reste, ça ne l'est pas !

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