Ballons d'essai ou dérapages ?

Ecrit par Jean Le Mosellan le 15 juillet 2010. dans Economie, France

Ballons d'essai ou dérapages ?

Les articles du Monde.fr LA MORT ET LE PIB (1er juillet) et LA VIE HUMAINE A UN PRIX OU LA POULE AUX OEUFS D’OR (6 juillet) se succèdent à la Une du site. C’est un lâcher de ballons d’essai, précédé d’un très gros, véritable dirigeable, accompagné d’un battage médiatique remarqué au mois de mai.

Il s’agissait de supprimer les cadeaux à l’œil afin d’équilibrer les comptes de la Sécu, conseil de l’aéronaute  Alain Minc sur France info, le 8 mai, anniversaire de la victoire des démocraties sur le totalitarisme. Qu’est-ce un cadeau à l’œil ? Le maintien en vie de très vieux retraités par esprit de solidarité. Ceux qui douteraient des propos qui suivent feraient bien d’écouter au préalable l’émission en question « La proposition d’Alain Minc pour financer les dépenses médicales des très vieux. » Dans les archives de la station de radio.

 

Le conseil a été illustré d’une histoire vraie. Celle de son père, 102 ans, qui a creusé le déficit de la Sécu de 100000 € à l’issue d’une hospitalisation en service de haute spécialisation. Pour quel bénéfice se demande Alain Minc ? Un espoir de vivre quelque mois de plus, ou ce qu’il souhaite, lui en qualité de fils, quelques années. Le trou de la Sécu risquant alors de s’élargir davantage encore, avec la perspective d’autres hospitalisations. Est-ce une invitation à le laisser mourir ? Chacun a cette question en tête à l’issue de l’émission. Et une autre aussi : à quel âge devient-on très vieux ?

Comment empêcher ce très vieil homme de vouloir empocher ce « cadeau à l’œil » offert par l’État ? L’obliger tout simplement à financer ses frais de maladie par prélèvement sur son patrimoine. Alain Minc trouve même son propos textuellement progressiste. Conseillant dans la foulée au PS de l’inscrire dans son programme, du moment que cette suggestion viendrait d’un syndicaliste qu’il s’est gardé de nommer. Chacun de se poser une autre question : et ceux dont le patrimoine n’est pas à la hauteur de la dépense, ou ceux qui n’ont pas de patrimoine du tout ?

Sur insistance de l’animateur, il consent à révéler qu’il soumettra cette idée à Nicolas Sarkozy, dont on sait qu’il est un conseiller très écouté. Peut-être que le Président lui rappellerait que les retraités, pas toujours arrivés en parachute doré dans les maisons de retraite ou restés chez eux après une vie de lève-tôt, ont voté en masse pour lui aux présidentielles, mais un peu moins déjà aux régionales, ne vont pas du tout apprécier.

D’autant que cette idée autoproclamée originale ne l’est pas du tout. Elle vient tout droit de l’Amérique, où on vend son patrimoine pour accéder aux soins. Malgré la réforme d‘Obama du système de santé, c’est encore le cas. Nous croyons en Dieu, mais en l’homme ? Pas assez encore pour l’écrire sur nos dollars. Payez d’abord, on vous soignera ensuite.

Sans sortir de l’ENA chacun imagine facilement où un tel impératif catégorique peut conduire. Pour le moment c’est juste pour nier la solidarité intergénérationnelle. C’est une forme de discrimination mise en œuvre pour l’équilibre des comptes, un jeu d’écriture si l’on ose dire. Après on pourrait saborder d’autres pans de la solidarité, les retraites par exemple. La retraite par répartition tiendrait-elle longtemps devant ce genre de sophisme ?

On ne peut s’empêcher de penser que la proposition d’Alain Minc a déjà été expérimentée dans l’histoire par le totalitarisme vaincu en 1945, année de naissance de la Sécu aussi.

Sous l’égide du Général de Gaulle, le Conseil national de la Résistance n’a t-il pas œuvré pour « un plan complet de sécurité sociale, visant à assurer à tous les citoyens des moyens d’existence dans tous les cas où ils sont incapables de se le procurer par le travail ? »

Sommes-nous donc invités à entrer de nouveau en résistance ? En attendant, l’aéronaute s’est gardé de proposer une solution très simple : payer lui-même, et se donner ainsi magnifiquement en exemple, les frais d’hospitalisation de son vieux père, sans attendre qu’une loi ne l’y oblige.

A propos de l'auteur

Jean Le Mosellan

Jean Le Mosellan

Membre du Comité de rédaction et rédacteur

Médecin

Auteur de nombreuses chroniques au "Monde.fr"

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