La Capitaine met les pieds dans le plat

le 04 août 2010. dans La une, France

La Capitaine met les pieds dans le plat

Avec une vigueur et une énergie particulières, (Eric W.) a nié avoir reçu un quelconque financement politique qui eût été contraire à la Loi", a déclaré récemment Maître Leborgne. Prompt à dénoncer des "fantasmes", l'avocat a encouragé la presse à mettre un terme à ces illusions, ces allégations, ces mensonges qui ont nourri une chronique pendant trop longtemps."

Voilà qui est dit, et bien dit, avec ce mélange de dignité, d'éloquence et d'outrage contenu qui distingue le bon avocat parisien du ténor de province. C'est aussi avec un réel plaisir que nous avons retrouvé dans le timbre et phrasé de Maître Leborgne la noblesse, la gravité, l'impeccable élégance que nous aimions tant chez les tragédiens du Français dans les années cinquante.

Pourtant, il s'en est fallu de peu que la longue "audition" du Ministre ne tournât à la catastrophe. RDT a pu se procurer, à grands frais, un compte rendu verbatim qui fait froid dans le dos. Nous en livrons ci-dessous la substance.

Tout avait bien commencé. Le Ministre, piaffant d'impatience, espérait déjà depuis plusieurs jours la visite des implacables argousins de la Brigade financière. Ayant déjà poussé un premier "ouf" de soulagement, il avait hâte d'en pousser un second, encore plus sonore, ce qui est bien compréhensible dans une "histoire d'ouf" comme celle-là.

M. Eric attendait donc les enquêteurs sur le pas de la porte. "Ah, vous voilà enfin. C'est encore plus dur de vous avoir qu'un plombier le 15 août ! Mais non, je rigole !"

Le ton était donné. Le reste de la matinée fut consacré à discuter autour d'un verre de la conjoncture économique, des placements les plus judicieux en période récessive, de l'évolution des Marchés (et plus spécialement des Marchés aux Fleurs et aux Oiseaux du quartier Notre-Dame).

L'après-midi, on remit les couverts, car il s'agissait de tenir huit heures. Pas facile lorsque chacun connaît par cœur les questions et les réponses. Mais bon, il ne fallait pas que le soufflé retombât avant le JT de 20 heures.

On était arrivé à la sixième heure, et, je le répète, tout se passait fort bien, lorsque la porte du bureau ministériel s'ouvrit à la volée et que surgit, telle une furie, une femme hagarde : la Capitaine de police Laure Berthaud.

La Capitaine est bien connue au "36" pour son tempérament impulsif et vindicatif. Certains de ses collègues se plaignent qu'elle prend trop à cœur ses enquêtes, qu'elle joue perso comme si elle avait un compte à régler avec la société. Toujours est-il que Berthaud était, ce jour-là, plus remontée que Jack Bauer, et décidée à se "faire" le premier qui lui tomberait sous la main. Brandissant un Taser sous le nez d'un Eric W. pétrifié, elle se mit à vociférer : "Tu me prends pour une bille ? Tu vas parler, dis, ou j' te…" (La décence nous interdit de retranscrire la suite de ses propos.)

N'écoutant que leur courage, les enquêteurs de la Brigade lui tombèrent à six dessus, et réussirent à la maîtriser. Il fallut encore un bon quart d'heure pour lui faire comprendre qu'elle s'était trompée de bureau, qu'elle n'était pas au sous-sol du "36", mais en train de perturber une réunion d'amis.

La Capitaine s'étant retirée – sans un mot d'excuse, mais personne n'en attendait d'elle – le Ministre, encore sous le choc, changea soudain de stratégie. Il se déclara prêt à tout dire aux enquêteurs.

On imagine la consternation. Il fallait aussitôt trouver la parade. Un vice de forme permettrait d'invalider la déposition. "Laure est la mieux placée pour ça", assura Maître Leborgne. On rattrapa la Capitaine, encore fulminante, dans le couloir pour lui demander de reprendre l'interrogatoire.

N'ayant qu'une connaissance très approximative du dossier, celle-ci se focalisa sur le fameux repas du Ministre à l'Hôtel B. Voici, mot pour mot, ce qui se dit…

LB : "OK, tu vas me raconter tout ce qui s'est passé ce soir-là."

EW : "Je suis arrivé à 19 h pile dans un taxi G7, appelé une demi-heure plus tôt depuis mon portable. J'ai retrouvé trois personnes dans le salon, dont un Américain de chez Goldman Sachs et un autre de la Lehmann Brothers. Le premier faisait 1, 90 mètre, le second, un peu moins. Il y avait aussi Patrice de Maistre. On nous a servi des rafraîchissements : un Vittel menthe pour moi, des coupes de champagne pour les trois autres. Un excellent Piper-Heidsieck cuvée 1999 (*). Ensuite, on est passé à table."

LB : "Abrège. Parle-moi des entrées."

EW : "Pâté, cailles, ortolans, une douzaine d'huîtres par convive. J'ai préféré attendre la suite, car j'ai le foie fragile."

LB : "Qu'est-ce qui se disait pendant ce temps-là ?"

EW : "On a échangé des blagues sur Ségolène. Un type a raconté une histoire corse : "C'est Antonio qui va avec sa chèvre à Bastia…"

LB : "Fais court, on n'a pas toute la nuit."

EW : "J'ai engagé la conversation avec M. de Maistre. En passant, on a parlé de mon épouse."

LB : "Et de sa carrière ?"

EW : "Non, je voulais savoir s'il ne connaissait pas un bon pédicure dans le quartier. Florence n'était pas contente du sien."

LB : "Ah, on avance. Alors qu'est-ce qu'il t'a dit ?"

EW : "Qu'il n'avait personne à me recommander, mais qu'il y réfléchirait."

LB : "La suite ?"

EW : "Un brochet à la gelée de groseille, pour faire plaisir aux Américains. J'ai préféré passer mon tour. Finalement, je me suis contenté de piocher dans les fromages."

LB : "Et puis…"

EW : "J'avais tellement faim que je me suis excusé aussitôt après le dessert (un flan), et suis rentré dare-dare chez moi pour vider le frigo."

LB : "Et c'est là, mon salaud, au fond du bac à légumes, que t'as PLANQUÉ L'ENVELOPPE !"

EW : "Hein ? Mais quelle enveloppe ?"

"C'est bon, Messieurs, nous tenons notre vice de forme", déclara alors Maître Leborgne. "Nous pouvons remercier la Capitaine pour sa précieuse collaboration".

À 19 heures, le Ministre sortit de son bureau, les traits tirés, mais visiblement soulagé de cet heureux dénouement.

N'empêche qu'on avait eu chaud…

P. S. La Capitaine Berthaud est le seul personnage réel de cette histoire. Ses exploits ont fait l'objet de la meilleure série policière française : "Engrenages", où Caroline Proust lui prête ses traits.

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(*) Je glisse, à la demande des administrateurs de RDT, ce discret placement de produit à titre gracieux. Les prochains seront payants.

Commentaires (4)

  • Pouzard

    Pouzard

    04 août 2010 à 17:47 |
    Mais c’est qu’on s’y croirait!!

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  • Elisabeth Guerrier

    Elisabeth Guerrier

    04 août 2010 à 17:42 |
    Il ne manque rien.
    Ou alors il manquera toujours quelque chose !
    J’ai beaucoup ri.

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  • lmlevy

    lmlevy

    04 août 2010 à 17:39 |
    Je rappelle que la rédaction de “Reflets du Temps” s’opposera à toute entreprise lucrative prenant le webmag pour plate-forme. Cependant, la renommée de la maison citée et l’excellence du millésime, pourraient nous amener à envisager un partenariat disons…rémunéré.
    ;-)

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  • Jacques Petit

    Jacques Petit

    04 août 2010 à 17:36 |
    Pour faire cruel,il manquerait une touche de Simenon que ça…..

    Chapeau bas,sans rancune

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