Décompositions démocratiques Revue de Politique Étrangère de l’IFRI

Ecrit par Martine L. Petauton le 08 avril 2017. dans Monde, La une, Politique

Décompositions démocratiques Revue de Politique Étrangère de l’IFRI

Remarquable(s) contenu(s) pour ce numéro de printemps de PE. Deux très forts angles d’attaque sur des préoccupations de chacun de tout premier plan : les décompositions démocratiques – Europe et USA, et la Russie, ou plutôt nous et la Russie. Les deux dossiers étant fondamentaux, ce sera donc deux recensions pour Reflets du temps, cette semaine et la suivante.

Quatre articles nourris sont consacrés à ces « décompositions démocratiques », titre fort pertinent, dont tous les jours ou presque, on entend le bruit de la menace, des peurs qui accompagnent, plus peut-être que les analyses distanciées. D’où le précieux du dossier.

Laurence Nardon(Trump et la crise de la démocratie américaine), spécialiste des USA, cale son téléobjectif dans les recoins d’une Amérique devenue Trumpiste. Elle revient sur les causes de ce qu’on présente comme « l’échec du système politique américain avec l’élection de cet homme d’affaires à la personnalité narcissique et impulsive », prouvant que de fait le dysfonctionnement était à l’œuvre depuis plus d’une décennie, par les institutions et le rôle de l’argent. Blocage du mécanisme de séparation des pouvoirs, morcellement du paysage médiatique, et montée en puissance des réseaux sociaux, dérive droitière du parti républicain, tandis que les démocrates évoluaient, eux, vers la gauche, « captation du processus démocratique par les plus riches, et mobilité sociale entravée, au point que la société serait aussi inégalitaire à présent qu’à la veille de la crise de 29 »… C’est donc sur ce « terreau » que les thèmes populistes et protestataires de Trump ont pu prospérer auprès de petits blancs déclassés, subissant de plein fouet les effets de la désindustrialisation, et goûtant aux thèmes identitaires. Fort intéressante est l’analyse d’un éventuel « fascisme » de l’épopée Trump, « révolutionnaire » en période 1, puis réactionnaire et conservateur, une fois au pouvoir. Les références historiques ne manquant pas, les éléments comparatifs, ailleurs qu’aux States, s’invitant presque naturellement dans la lecture, l’outil de réflexion sur notre réel que propose L. Nardon devient d’une brûlante actualité, en associant Trump et son élection au « post verity », soulignant notamment combien les faits (qu’on dit d’usage têtus) semblent n’avoir que peu d’importance au regard du récit véhiculé par Trump lui même. Et l’Europe et notre campagne présidentielle de s’afficher en fond d’écran…

Sabine Sauruggers’attaque à un gros morceau, celui de L’Union Européenne (Crise de l’Union Européenne ou crises de la démocratie ?). Utile déroulé historique démontrant que les crises de la démocratie sont anciennes dans l’UE, que les choix ont privilégié le recours aux experts, et les politiques de régulation, que l’élection du Parlement européen, et la complexité aggravée des institutions, n’ont pas enrayé l’abstention des Européens électeurs (58% en 2014). La citoyenneté européenne a été mal saisie et a mal fonctionné. La volonté d’inclure d’autres acteurs non étatiques, économiques et civiques, par exemple, originalité qui aurait pu déboucher sur une démocratie associative, n’a que peu réussi. Bref, l’UE, contrairement à l’image que nous véhiculons, ou qu’on veut nous donner, a tenté de remédier à ses difficultés. Europe vivante jusque dans ses maladies. Ce qui creuse si dangereusement son déficit démocratique actuel c’est « la politique d’asile et d’immigration, et le système économique et financier », autant dire la perception de la « passoire » et du « gouffre ». Il nous suffit de voir à quel point l’image dégradée de l’Union, son utilité interrogée, alimentent les colères des partis protestataires, « chez nous », et ailleurs, pour comprendre que la partition raisonnable et hiérarchisée entre fantasmes et réalité risque d’avoir du mal face aux opinions : « dès lors que la démocratie est critiquée et rejetée dans ses fondements mêmes, les perfectionnements apportés au système démocratique ne suffisent pas à susciter l’adhésion citoyenne ».

« Orban et le souverainisme obsidional » est le sujet décliné par Paul Gradvohl, élargissant son propos à la Pologne et la Tchéquie. Obsidional se disant d’une ville assiégée, on a là une composante d’impression de menaces extérieures, se « consolant » par le recours à un passé mythique et s’articulant à des pratiques des temps communistes, sans négliger des résurgences religieuses chrétiennes. « Exceptions propres à l’Europe centrale, ou éléments précurseurs qui se diffusent ailleurs ? », voilà la problématique de l’article, examinant le retour au passé et l’identitarisme forcené (« l’humain n’est plus le nord magnétique, il est remplacé par le national ») qui renforce la politique férocement anti-réfugiés. Est observée l’importance de la paranoïa face aux média ; est souligné dans les heures récentes le rapprochement économique avec la Russie. Autre façon de narguer et de s’éloigner de l’UE, à laquelle on est pourtant rattaché ! L’auteur, dans une longue conclusion, appelle à soutenir les résistants d’Europe centrale (« le contrat Hongrois nucléaire avec la Russie pourrait être bloqué »), et demande à l’UE une vigilance particulière face à ces territoires du souverainisme obsidional.

Très long et riche article, pour finir, d’Héloïse Nez et Pascale Dufour, s’interrogeant sur « un renouvellement de la démocratie par le bas ? À travers les mouvements Indignés et Occupy ».

Vieux comme la Démocratie représentative, les débats autour des critiques qu’on lui porte, de ses nombreuses insuffisances et des théories autour de modèles alternatifs. Ces dernières années, des vagues importantes, sinon spectaculaires, des Indignados de la Puerta Del Sol (slogan : ils ne nous représentent pas), des Occupy américains, de Syriza à Podemos en passant par Nuit Debout, ont fait la part belle aux « places occupées », aux débats et aux revendications « d’une démocratie réelle ». Ceci appartient à notre paysage, et le mélange qui en résulte en nous, nécessite l’utile synthèse de PE. L’article s’appuie sur une enquête de terrain menée sur le mouvement du 15 mai à Madrid (15M), et sur l’ouvrage collectif de M. Ancelovici, P. Dufour et H. Nez – street politics in the age of austerity 2016. Dans les approches sociologiques successives utilisées pour rendre compte de ces mouvements mouvants, celle qui privilégiait le culturel au détriment du strict économique dans les années 70, a recédé sa place au contexte économique depuis 2008, tout en insistant sur« la divergence entre les aspirations au bien-être d’une population et ses conditions matérielles objectives ». Interrogeantes observations de certains pays durement maniés par la crise, et pourtant peu sujets aux mouvements, d’autres par contre assez protégés, largement fertiles en agitations. Hypothèse mise en avant par les auteures : « les modalités de la contestation sont liées aux régimes d’intervention publique dans certains secteurs, comme la protection des chômeurs ou les politiques de logement ».Les différents mouvements, s’ils signent d’évidentes différences, pas forcément géographiques, tiennent dans un dénominateur commun quant aux pratiques, objectifs de démocratie réelle, les formes du « do it yourself politics ». Pour autant, la méfiance vis à vis des structures partitaires ou syndicales varie, et certains de ces mouvements ont pu évoluer vers une participation au champ politique dont les expériences de Syriza en Grèce et Podemos en Espagne sont les exemples les plus connus. Une partie notable de l’article envisage les exemples et process de rôle des initiatives citoyennes dans l’action politique, en dehors du référendum classique ; Occupy a, aux USA d’Obama II, permis aux discours sur les inégalités sociales de trouver une place dans le débat politique « ordinaire ».

« L’action contestataire fait partie de l’action politique dans les démocraties représentatives » ; conclusion des auteures, en écho aux demandes fortes, acceptation sous forme de questions – modalités, dosage, ou rejet frileux ou plus autoritaire, qui émaillent notre campagne électorale française pour les Présidentielles.

« La crise démocratique que nous ressentons se développe au confluent de dynamiques multiples, qui renvoient toutes au rapport de soi aux autres, de l’intérieur à l’extérieur » écrit PE dans sa préface. On ne saurait mieux dire.

 

Revue de Politique étrangère IFRI, Printemps 2017, 23 €

A propos de l'auteur

Martine L. Petauton

Martine L. Petauton

Rédactrice en chef

 

Professeur d'Histoire-Géographie

Auteure de publications régionales (Corrèze/Limousin)

 

Commentaires (1)

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    08 avril 2017 à 14:16 |
    Crainte de la déchéance et affolement face à la submersion. Tels sont les leitmotivs des populismes de droite ; les populismes de gauche (Syriza, Podemos, Nuit Debout & co) s’en tenant, eux, au premier.

    Déchéance de l’Amérique (not « First » any more), déclin également de la Hongrie, depuis le royaume de Saint Etienne (cf. la sainte couronne du premier monarque magyar, de type byzantin – à la croix bancale ! - symbole du pays) jusqu’au petit état d’après guerre communisé et assujetti à l’URSS, en passant par la Transleithanie habsbourgeoise, co-impériale depuis le compromis de 1867.

    Déchéance, mais – et non moins - submersion : celle – démographique - des noirs et des hispaniques aux USA (ils deviendront majoritaires vers 2040 au grand dam des blancs) ; celle des migrants en Hongrie, assimilés aux hordes envahissantes - turques, puis russes - qui toujours sont venues de l’est…

    Pour les Podemos, Syriza ou Nuit Debout, par contre, point de submersion identitaire et xénophobe, mais la crainte du déclassement, oui ! De la part d’une jeunesse petite bourgeoise, mais précarisée, et qui réclame du pouvoir supplémentaire pour ne point tomber plus bas.

    Bref, ce qui unit et réunit les populistes droitiers ou gauchistes, c’est un sentiment, peu honorable il est vrai : la peur !

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