Entretien avec le poète algérien Djamel Benmerad

Ecrit par Mohammed Yefsah le 03 février 2012. dans Monde, La une, Politique, Littérature

Entretien avec le poète algérien Djamel Benmerad

 

Entretien avec le poète algérien Djamel Benmerad au sujet d’un autre poète

 

 

« Être poète, c’est une attitude envers le monde »

 

 

Djamel Benmerad, journaliste et poète algérien, vivant en Belgique, « cueilleur de mots » qu’il transforme en pavés dans ses vers et exprimant souvent sa colère avec ironie, évoque, ici, son ami l’écrivain et frère de poésie Tahar Djaout, assassiné en 1993, en pleine tragédie algérienne. La poésie de Benmerad se veut le rêve, l’utopie de transformer le monde, lui qui, à l’époque du parti unique en Algérie – avant les années 1990 – ronéotypait et distribuait discrètement ses poèmes. Auteur des recueils Chants d’impatience, Perdre le Nord, Abrasion, Chants d’exil, Chants d’amour et de combat, Benmerad situe le contexte, non sans son égale provocation, de sa rencontre avec Djaout et se souvient de lui avec des mots doux, en racontant des anecdotes et en livrant sa lecture des œuvres de son complice des rimes.

 

Ton amitié avec Djaout, ton confrère en journalisme et frère de poésie est connue.  Comment a eu lieu la rencontre avec lui ? Et comment vos relations se sont développées ?

 

 

Ma rencontre avec Tahar a été occasionnée par ce que nous appelions Hizb frança, le Parti de la France. Il était composé de Déserteurs de l’Armée Française (DAF). Certains désertèrent par patriotisme, d’autres le firent sur instigation du SDECE à la fin de 1961 au moment des négociations algéro-françaises en attendant une opportunité. Parmi ces derniers, Chadli Benjeddid, et surtout le « décideur » Larbi Belkheir, accessoirement directeur de cabinet du président et réellement le patron du « Cabinet noir ». Il a à son actif d’avoir commandité les assassinats, à Paris, de l’opposant Me Ali Mecili, de Kasdi Merbah, ancien patron des services secrets algériens, et celui de Boudiaf avec la complicité de Mohamed Mediene, à l’époque conseiller à la sécurité de la Présidence. Pour « service rendu » il intrigua pour être nommé patron du DRS (Département des Renseignement et de la Sécurité, actuelle dénomination des services secrets algérien). C’est aussi lui qui a désigné Bouteflika à la présidence de la république. Mais Bouteflika choisit la carte étasunienne au lieu de la France, et Mediene envoya la première fournée d’agents en formation à Tel Aviv, dans L’Institut, l’école du Mossad, appelée ainsi dans le jargon du Mossad.

Larbi Belkheir avait commandité l’interview de Bigeard par l’hebdomadaire Algérie Actualités, à l’époque dirigé par Kamel Belkacem, un chaud militant du « Parti de la France ». Un criminel de guerre en Algérie interviewé par un journal algérien ! Imagine-toi Eichmann interviewé par le Haaretz ! Un collectif de journalistes, dont je faisais partie, rédigea une pétition-condamnation, que je fus chargé de faire signer d’abord par les journalistes d’Algérie Actualités. Je connaissais Tahar par ses livres, mais c’est à cette occasion que je le connus personnellement. Il s’offrit de prendre en charge la pétition. Le lendemain, il me ramena les signatures de toute l’équipe, y compris celle du service technique, des chauffeurs et du planton ! Seuls le directeur et le rédacteur en chef, Abdelkrim Djaâd, n’avaient évidemment pas signé.

Je venais de publier Chants d’impatience chez l’Enal et Tracts pour rêver en édition clandestine. En discutant avec Tahar, je fus surpris, mais heureux, d’apprendre qu’il avait lu Tracts pour rêver, dont la diffusion était pourtant confidentielle. A partir de là, on se rencontra plus ou moins régulièrement. Les seuls établissements qu’il fréquentait étaient la cafétéria de son journal et la Librairie des Beaux Arts, dont le libraire fut d’ailleurs assassiné après Tahar. Je l’invitai à la Brasserie des facultés qui, à l’époque, était quasiment une institution culturelle, fréquentée par les journalistes, les écrivains, les cinéastes… On pouvait y lire le scénario du prochain film d’untel, comme le manuscrit du prochain bouquin de tel autre. C’est pourquoi La Brass’ fut, en Algérie, et jusqu’à aujourd’hui, le seul établissement vendant des boissons alcoolisées qui fut l’objet d’un attentat par les islamo-fascistes.

On était désormais copains, et ce qui devait arriver arriva. On devint complices, avec toute la profondeur que pouvait prendre ce mot. Notre écriture était pourtant différente. Autant ma poésie est jugée violente, autant je trouvais la sienne comme une promenade sereine, mais une promenade qui ne fatigue jamais, une promenade pavée de beautés, mais sans halte aucune. Pourtant c’était moi qu’il traitait de poète au long cours. Échange de bons procédés, je lui dis que sa poésie avait du souffle, et je le pensais.

 

 

Quels sont les souvenirs les plus marquants de votre relation ?

 

 

Je lui avais présenté un balayeur qu’on appelait aâmmi (tonton) Ali et qui venait de temps à autre prendre une bière à la Brass’. Ce balayeur aimait son travail et s’en vantait. Il disait à qui veut l’entendre « je suis le meilleur balayeur d’Algérie ». Tahar l’admirait et se prit d’amitié pour lui. Ainsi, il dit au barman de mettre sur son compte tout ce que pouvait consommer dorénavant aâmmi Ali.

L’autre souvenir qui m’a particulièrement marqué était la lecture d’un reportage qu’avait fait Tahar à Bougie, ma ville natale. Il avait écrit, entre autres, que « La langue arabe est comme un vautour : il faut que la langue berbère meure pour que l’arabe vive en en faisant son repas ». Je lui avais reproché sur un ton taquin : « Pourquoi as-tu trouvé cette formulation avant moi !? ». Il me répondit, conciliant, avec son sourire éternel : « Ce n’est pas grave puisque c’est ta ville natale qui me l’a inspirée ».

 

 

Djaout était connu pour son calme, une sorte de force tranquille, et sa probité intellectuelle. D’après toi, quelles sont les caractéristiques de sa personnalité ?

 

 

Je lui ai dit un jour, sur le ton de la plaisanterie : « Tu n’es pas sérieux : tu ne bois pas (d’alcool) et tu n’as pas d’ennemis. Comment peut-on vivre sans ennemis ? ». Il m’a répondu : « Si, j’ai un ennemi : la LaideurLe comportement du Président est laid. Un article bâclé est laid. Une journée sans poésie ou sans entendre le rire de Kenza (sa fille) est une journée laide. Je ne me rappelle pas si c’est Breton ou Eluard qui a dit que La terre est bleue comme un orange. Peu de gens ont compris qu’une orange devient bleue lorsqu’elle pourrit ».

En politique, ce qui était pour nous « réactionnaire »était pour lui laid. Il avait horreur des formules politiques.

 

 

Est-il possible de retracer brièvement son parcours, ses origines familiales, ses origines sociales ? Ses relations avec son père, ses frères et sœurs, sa famille ?

 

 

Le moins qu’on puisse dire est que Tahar n’était pas prolixe en ce qui concerne sa famille. Je connais son frère,  médecin, sa femme Ferroudja et sa fille Kenza. Il avait pour eux un amour discret, discipliné, mais fort comme une lame de fond.

 

 

Djaout se considérait-il de gauche radicale ou plutôt social-démocrate ?

 

 

Je te répondrais par une anecdote. Je militais à l’époque dans la clandestinité, au sein du Parti d’Avant-Garde Socialiste (PAGS, l’équivalent du parti communiste français). Connaissant ma relation avec Tahar, on m’avait chargé de le recruter au Parti. Ce que je tentai de faire avec moult précautions. Tahar m’avait répondu qu’il était déjà engagé : « Je suis militant du mondeLe PAGS est trop petit pour l’espoir ». Et lorsque à cause de la réaction honteuse du PAGS lors du Printemps berbère (le premier grand soulèvement populaire en Algérie après l’indépendance au printemps 1980), j’en ai démissionné avec éclat. Tahar m’avait dit d’un air narquois : « Tu vois ? Si j’étais rentré au PAGS, nous aurions été deux à en démissionner ! ».

 

 

Djaout, dans sa littérature, plus particulièrement ses romans, exprime une relation instable avec le monde paysan. D’un côté, il explore l’imaginaire populaire et lui donne une place dans sa création romanesque et de l’autre côté conçoit l’espace rural comme lieu de décadence. C’est ma lecture de ses romans. Qu’en penses-tu ?

 

 

Tahar était, selon le bon mot du sociologue Mustapha Lacheraf, un « rurbain », c’est-à-dire un rural urbanisé. Il n’était pas très à l’aise dans cette condition. Pour lui, le village, c’était les bardes sur les crêtes et les contes autour du kanoun (l’âtre), mais aussi l’instinct de propriété. « Ces kabyloches capables de s’entretuer pour un bout de terre juste suffisant pour y creuser une tombe », ce sont à peu près ses mots. Ce sont ces deux ruralités qui s’entrechoquaient, il me semble, chez Tahar. Mais « c’est la côte qui nous a civilisés » m’a-t-il dit en parlant d’Azzefoun, son bourg natal du littoral où il se rendait au moins une fois par mois.

 

 

Tahar Djaout a toujours placé la poésie au plus haut degré de la création littéraire. Il pensait qu’on pouvait tricher (je reprends ses mots) avec le roman, mais qu’avec la poésie cela est quasi impossible. Que peux-tu dire à propos de ce raisonnement ? Est-ce seulement la place de la poésie dans la culture orale maghrébine qui le laisse penser cela ou bien il y a-t-il d’autres raisons ?

 

 

Dans l’écriture d’un roman, il y a un plan, puis l’élaboration. L’écriture automatique dans la rédaction d’un roman n’existe pas, malgré ce qu’en disent les snobs, qui d’ailleurs n’ont jamais produit quoi que ce soit. Un roman, c’est une fiction, même inspirée de faits réels, mais la poésie ne l’est pas ; elle est vérité. Je crois que c’est Lautréamont qui a écrit que « Le but de la poésie est la vérité pratique ». Être romancier est un métier, mais être poète c’est une attitude par rapport à la vie. La poésie n’est pas seulement écriture mais aussi un regard que l’on porte sur le cosmos. Et Tahar était cela. En travaillant un roman, il était un romancier, mais dans la création poétique, il était Homme.

 

 

Si tu compares ta création poétique, plus directe, plus ironique, avec celle de Djaout, quels sont vos lieux communs et quels sont les points de divergence, plutôt les regards qui s’éloignent, les horizons qui vous éloignent l’un de l’autre ?

 

 

Sérénité, c’est le mot qui vient à l’esprit lorsqu’on ouvre la porte, sans loquet, de la poésie djaoutienne. Il vivait une houle intérieure, mais qui ne ressort pas dans sa poésie. Cette houle le stimulait, mais se traduisait dans sa poésie par la sérénité faite écriture. Il avait confiance en l’Homme. Moi, au contraire, j’estime qu’il faut bousculer, voire violenter l’Homme, pour l’éveiller ; le salut vient de l’éveil. Tahar était effectivement une force tranquille, mais je n’aime pas appliquer à Tahar cette expression qui fut le slogan électoral d’un autre criminel de guerre, ou qui, en tant que Ministre de l’Intérieur, avait transféré à l’armée les pouvoirs de police et en tant que Ministre de la Justice a fait guillotiner des dizaines de patriotes algériens. J’ai nommé François Mitterrand. Alors, Tahar Djaout et François Mitterrand, c’est l’Homme et la Laideur. Je ne comprenais pas son calme, ni son sourire éternel et rassurant. Lorsqu’on était en présence de Tahar, on avait envie de parler. Et il savait écouter. C’est plus tard que je compris que ce calme et ce sourire lui servaient à cacher « le bruit et la fureur », comme dirait Faulkner. Sincèrement, j’ai cherché un prétexte à dispute avec Tahar, de ces disputes amicales qui ont lieu entre confrères. Je n’en ai jamais trouvé. Il me dit un jour : « J’aime ta poésie car elle différente de la mienne… même si elle veut la même chose ». Et pan sur le bec ! Il m’a dit « elle veut » et non pas « veut dire » !

 

 

Pour Djaout, écrire est quelque chose de physique, une souffrance qui n’exclut pas le plaisir. Est-ce que vous avez eu des discussions autour de vos façons d’écrire ?

 

 

Très peu, car ni lui ni moi ne théorisions notre façon d’écrire. Je lui ai dit un jour qu’« écrire était un plaisir, mais que la fin d’un poème était comme l’orgasme : l’orgasme est la fin du désir ». Il m’a répondu : « Tu n’as qu’à entretenir le désir ! »

 

 

Un mot de la fin ?

 

 

Pour finir cet entretien, je voudrais citer l’extrait d’un poème – peut-être prémonitoire – de Tahar : « Le printemps est le temps des décomptes/ et des cadavres qui questionnent/ La mort s’assied/ avec son broc et son visage familier/ Elle aussi aime le feu/ et la tristesse des vents chanteurs ». A la fin du printemps, il fut assassiné.

 

 

Entretien réalisé par Mohammed Yefsah

 

Extrait poétique de l’auteur

 

Chants d’impatience (1988)

 

 

Hardi saisonnier, le désir à fleur de geste

Je moissonne les frissons à la lisière de ton corps

Pour chaque matin m’éveiller fou

Du bonheur d’avoir cerné tes yeux

(Dans l’intervalle de tes gestesje tends les lèvrescomme s’il s’agissait encorede boire ton rire.)

 

 

Djamal Benmerad, âgé de 56 ans, est journaliste d’investigation. Il a collaboré en Algérie à plusieurs journaux dont Le Matin et Alger républicain. Il est aussi essayiste et homme engagé. Il fut emprisonné à l’âge de 19 ans pour « détention et diffusion de tracts subversifs ». En 1993, il fut l’un des signataires de l’Appel à la Résistance, en Algérie, contre le terrorisme islamiste et le régime, « deux têtes visibles de l’hydre ». Cet engagement l’a amené à troquer sa plume contre une arme à feu en rejoignant, en Kabylie, sa région natale, les groupes naissants des « Patriotes armés ». A la suite du kidnapping et de la délivrance de l’un de ses fils en décembre 1998, il s’exila en Belgique où il vit actuellement en qualité de réfugié politique. A Bruxelles, il a fait l’objet d’un attentat le 12 décembre 2001, qui lui a laissé des séquelles physiques. Si Benmerad a combattu, armes à la main, l’islamisme, dont les musulmans sont les premières victimes, il est toutefois critique envers l’islamophobie qui se développe en occident, notamment après les événements du 11 septembre 2001. Les éditions du journal Le Matin lui ont édité un essai socio-politique intitulé 421. Benmerad s’inscrit dans la tradition des poètes qui n’ont jamais écrit ou peu écrit de romans. Il a publié dans la clandestinité ce qu’il appelle Les cercueils poétiques, dont La céramiste et le poèteTracts pour rêverOn ne meurt bien qu’en AlgérieChants d’impatience.

 

Site de l’auteur : http://dbenmerad.free.fr/

 

 

Mohammed Yefsah

 

A propos de l'auteur

Mohammed Yefsah

Mohammed Yefsah

Rédacteur

Journaliste et doctorant en Lettres Modernes, Mohammed Yefsah écrit des critiques pour divers magazines, dont celui des cultures de la méditerranéewww.babelmed.net

Commentaires (1)

  • Ahmed

    Ahmed

    22 octobre 2012 à 17:13 |
    Je me souviens d'un Benmerad, soi-disant poète, très agressif avec les filles... Quelle imposture ce poète

    Répondre

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