Etats : Quel nouveau souffle ?

Ecrit par Martine L. Petauton le 28 avril 2018. dans Monde, La une, Politique

Revue de Politique Etrangère de l’IFRI, Printemps 2018

Etats : Quel nouveau souffle ?

Les Etats, leur concept, leur évolution récente et actuelle ; quel sujet phare pour une revue de géopolitique…

« Les Etats n’étaient plus à la mode. Au soir du siècle qui les avait installés, par la décolonisation, jusqu’aux confins du monde habité, après une bipolarité qui avait porté au paroxysme leur concentration de puissance, voici qu’ils semblaient être les empêcheurs d’accueillir la nouveauté ; et que les empires étaient cloués au pilori comme hystéries des perversités étatiques. C’étaient les sociétés civiles qui désormais imposaient leurs logiques à des politiques démonétisées. Qui tissaient sur la toile des solidarités d’un nouveau type. Qui annonçaient la naissance d’une opinion publique mondiale, dont les ONG garantiraient le sens moral et l’efficacité. Les années 1990 voyaient ainsi fleurir les débats sur le dépassement des Etats » (éditorial PE).

Où en sommes-nous, où en sont les débats sur la question : les Etats sont-ils en perte de vitesse (thèse décliniste) ou redressent-ils la tête (thèse de la résistance) ?

« Danser avec les Etats »(Serge Sur) dresse depuis les années 90 le tableau de la fragmentation des Etats, en Europe notamment, happés parfois par des empires « mal disparus ou renaissants », alors que de nombreuses tentations de sécessions secouent d’autres Etats européens. Tableau étendu à l’évolution de la notion d’Etat en Asie, Afrique.

Mais qu’est-ce qu’un Etat ? « Remplir pour sa population des missions telles qu’éduquer, protéger, favoriser son emploi, garantir la santé publique, reconnaître ses droits, assurer sa vie paisible, et l’épanouissement individuel de ses membres, dans un cadre juridique et politique, accepté sans discriminations par tous ».Ensemble fragile – Serge Sur parle de l’Etat Titanic – multipliant les défaillances, précipitant moins les sécessions par attaques extérieures que par faiblesses intérieures. Riche article faisant un point très précis et clair sur l’historique, fourmillant de notions définies ; ainsi du rappel de l’Etat nation dont le creuset intègre, et dont l’appartenance est de l’ordre d’une solidarité subjective, librement consentie (conception française ou américaine). Modèle qui cède souvent à présent le pas à une conception d’origine germanique, reposant sur une communauté ethnique.

« Les débats contemporains sur la fin des Etats »(Frédéric Ramel) : remarquable éclairage sur la somme des débats d’experts sur la thématique de « la fin des Etats » depuis la fin des années 70, alimentés par la fin de la guerre froide, relancés par le 11 Septembre, la crise économique et financière de 2008, le Brexit, bien sûr, et la victoire de D. Trump en 2016. Traversés par la crise des migrants dès 2015 en Europe, la montée des populismes. Où en sont les Etats dans ces difficultés et profondes modifications ? L’auteur examine ces débats à travers trois prismes : stratégique – désétatisation du fait guerrier, mais aussi retour des guerres entre Etats – économique – du G20, et de son utilisation – et morphologique – entendons, où en est le désir d’Etat aujourd’hui, et les représentations qui l’accompagnent ? De très utiles repères notionnels nourrissent l’article ; ainsi de l’évolution de l’Etat gendarme, de l’Etat providence, mais aussi de l’Etat virtuel, ou de l’Etat région. La mondialisation – élément fondamental dans le jeu étatique, oblige de fait à des adaptations incessantes (l’exemple éclairant est pris du Brexit dans ses origines, mécanismes, conséquences). Les Etats n’ont donc pas disparu, mais leur tectonique agitée, leur façon de se mouvoir dans le système international fait l’objet de constants changements.

Ce sont aux empires (l’ensemble varié avec centre, sous la direction d’une ethnie ou d’un groupe national dominant) que s’intéresse Georges-Henri Soutou (Des empires dans tous leurs Etats). Large rappel historique des empires européens du passé, leur facteur paix en internalisant les conflits, ou guerre, comme au siècle dernier. Leur dissolution (fin de l’URSS) et l’instabilité qui en découla(e) souvent. La problématique développée par l’auteur : « Leur mode de fonctionnement pré-national pourrait aider à penser le post-national » est fort intéressante.

Le dernier article du thème principal de la revue PE de printemps, signé de la spécialiste du Moyen–Orient de l’IFRI, Dorothée Schmid, est consacré aux « Etats du Moyen-Orient, crise et retour ». Article brillant qui traite du concept d’Etat sur ces territoires, si mouvants et instables à nos yeux. « Revitalisation d’une demande d’Etat » dans cette partie du monde ébranlée par les révolutions arabes de 2011, qui a, depuis, travaillé à de multiples réformes. Comme une vaste conclusion au thème, un chantier – crises multiples, menaces d’éclatements, violences, puis chemins de retour : « L’Etat connaît dans la région une vie nouvelle même si elle est mouvementée », appliqué à des territoires, leur histoire, leurs minorités.

Signalons que d’autres sujets et articles de ce numéro de la revue ont en fil rouge le concept d’Etat ; ainsi : « L’Ecosse, nationalisme, immigration, retour des frontières ».« La crise en Catalogne, une fracture décisive ». Ou « Liban, entre clientélisme régional et carcan national ».

Car un concept comme celui des Etats n’a pas fini d’animer le regard, et la réflexion des géopoliticiens…

 

IFRI revue de Politique Etrangère, printemps 2018, 23 €

A propos de l'auteur

Martine L. Petauton

Martine L. Petauton

Rédactrice en chef

 

Professeur d'Histoire-Géographie

Auteure de publications régionales (Corrèze/Limousin)

 

Commentaires (1)

  • Jean-Francois Vincent

    Jean-Francois Vincent

    28 avril 2018 à 13:02 |
    Le problème, me semble-t-il, se situe dans la définition des contours de l’état. Est-ce la région (cf. les irrédentismes catalan et corse, ainsi que les Länder allemands – « der Freistaat Bayern », par exemple) ? La nation, jacobine et centralisée, à la française ? Ou bien encore, l’unité d’une diversité multinationale, à la suisse (au choix, confédérale ou impériale, peu importe) ? La question vaut particulièrement d’être posée en ce qui concerne la France, dont l’hétérogénéité historique (linguistique, voire désormais ethnique) a imposé, sous peine de décomposition, le modèle colbertiste puis jacobin. C’est probablement LE point d’achoppement qui bloque jusqu’à maintenant la construction d’une Europe véritablement politique…

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