Face à la chute des siens

Ecrit par Martine L. Petauton le 24 juin 2017. dans France, La une, Politique

Face à la chute des siens

« Ne vous inquiétez pas, nous sommes immortels… »

Christiane Taubira, mai 2017

 

On va dire « chute » parce que « fin » aurait une sonorité Martin Gray trop grave, et que « mort » – que diantre – n’est pas encore de saison.

Une famille politique – de pensée qui plus est – cela n’a rien à voir avec l’opinion posée au comptoir du coin, le p'tit ballon de blanc dans la main droite ou gauche, ou le « je vote pour » de tout le monde à la table familiale. Il y a de l’engagement, un contrat de confiance mutuelle, des sentiments – et pardi, bien sûr ! – de l’émotionnel à revendre : « - tu te rappelles, ce meeting épatant de Mitterrand dans le Nord, c’était quand au juste ? - bien avant Mai 81, tellement avant les Hauts de France… ». Un cœur qui battait les soirs d’élections, qui pleurait les lendemains qui ne chantaient pas – ce fut souvent. Une vie qui pensait le boulot, le rapport aux gens, le quotidien, de ce côté-là du chemin. Nous étions militants.

 Les idées, les valeurs, la route qu’on fait, de réunion de section en meeting, pour qu’un jour, ces idées, ces valeurs s’incarnent et changent la vie, juste un peu, la nôtre, la vôtre, encore davantage… Des itinéraires personnels ? Vous voulez rire. Des fêtes de famille, celles des roses – la nôtre au bord de l’étang, sous les fleurs douceâtres des châtaigniers de Juillet, valaient tous les Noëls d’antan – Bref, marcher aux côtés de… mes chers voisins d’« En Marche », nous aussi, on savait faire.

Adhérer à un Parti, y travailler, c’est quelque chose qui habite, une peau de plus qui nous définit, nous colore, et bien entendu, nous fait mal (si je n’écrivais pas ça, on me regarderait comme la simplette du coin, ou pire, la sectaire embrigadée). Une culture, à l’évidence, une façon d’être au monde, du plus quotidien : « t’en penses quoi, toi, la socialiste ? »,autre manière de me dire bonjour pendant… ben, oui, des décennies – à l’altitude – au prisme – des plus grands évènements.

Je ne sais si je devrais – un peu faciloche, peut-être – faire dans le : « on ne naît pas socialiste, on le devient ». Mai 68, pour moi, en date de naissance, mais à l’ombre d’une ville ouvrière ; celle de deux très grands du socialisme, les Dormoy, Jean et Marx, dont j’ai souvent parlé ici. Comme une façon d’être et de voir les choses cousues d’avance au pas des sillons familiaux ; d’aucuns diraient presque méchamment ; une théologie, une légende, auxquels je répondrai, une appartenance. Puis des études d’Histoire ; ça aide vraiment ; des copains, des débats, des repas qui n’en finissaient pas… la politique, un langage, une facette du projet de vie. Et le chemin ouvert, de cette génération Mitterrand à laquelle si naturellement on a appartenu, via Pierre Bérégovoy, puis surtout notre François de Corrèze – un bail, une histoire, surtout pas une aventure. Parce que comme en amour, j’en ai connu qui « tâtaient » d’un petit bout de route au PS, comme on pioche deux olives sur la table du buffet froid, puis s’en allaient, pas tellement ailleurs que chez soi, cachés derrière la une de Libé. Faciles, ces moitiés d’engagements, ces drapeaux au fond des poches… facile, lisse, presque économique. Les mêmes que j’entends aujourd’hui glapir en se bouchant le nez : mort, le PS est mort ! Ajoutant en se léchant la babine : on l’enterre demain, viens-tu ?

Beaucoup fréquenté, ces années durant, le hall du PS, plus qu’habité ; vrai ; rafraîchi ? Vous avez raison, pas assez. Nos murs ont salement vieilli – vague odeur de moisissure, les portes ferment mal, tant de choses à réhabiliter, tant, qu’on passe son chemin – qui ne le comprendrait… Et puis peut-être une mode qui a passé ; ce temps où PS rimait avec presque tout n'est plus – du tout – de saison.

Mais pour autant, nous, nous encore ; tenir ce mauvais temps, peser ce qui vaut et ce qu’on balancera ; ce à quoi on peut légitimement s’accrocher, ce qui fait encore lien. Fidèle au nom des espoirs et des bonheurs passés, au nom de cette histoire commune. Quelque chose d'un vieux couple. Au nom évidemment des erreurs et des malhonnêtetés, des lâchetés petites et grandes, des fautes sans doute et de tout ce temps perdu. Être encore là, avec ceux qui coulent – mon propos de ce jour, de ce soir, n’étant pas de répondre aux pourquoi. Dire encore présent à cette famille de pensée-là, et vouloir qu’elle parle encore, qu’elle ait encore un nom, quand bien même elle ne serait pas hyper visible demain dans l’Assemblée. Voilà ce qui nous anime encore un peu, moi et pas mal d’autres.

Pas complètement le fond du pot, voilà ce que nous dit le couperet du 18 au soir. Tout petit groupe mais groupe, face à ses demains ; la fin du premier Planète des singes, la musique en moins. Cependant, dans la masse bien filandreuse, les inquiétudes : qui là-dedans va loucher au plus vite vers la rentabilité reposante d’une adhésion En Marche (adhésion, non soutien) ; qui va, non moins vite, se laisser fasciner par la Fronde, ce qu’il en reste, et les Insoumis – au PS, la geste de la rue protestataire demeure une musique alléchante… Bref, qui, les pieds bien à plat sur le sol, dur, certes, va entamer le chantier qui s’annonce immense, de même que les leçons à tirer ?

Retroussons-nous les manches, ce ne sera pas la première fois ; mais si ce refrain sent par trop pour certains les vieux films d’avant-guerre, un Renoir, par exemple, je veux bien opter pour un : « le vieux, la crise, le neuf… ».

 

je veux dédier ce petit texte à mon ami Bernard Combes, éminent maire socialiste de Tulle en Corrèze, à la tête d'une équipe union de la gauche, qui vient de s'incliner aux élections de Dimanche. D'abord pour saluer ses compétences, son travail, son souci du terrain et son intégrité, mais aussi pour souligner la structure de son échec ; celle qu'on débusque peu ou prou un peu partout dans la disparition de la carte rose. Laminé par un « En Marche » qui, pour l'électeur dont le « moi, moi, moi » aboie à grands bruits, représente la prébende, les sous, les emplois escomptés, et le toutim ; chez nous, en Corrèze, le cher et sempiternel plaçou . A quoi bon un vote PS, quand le parapluie s'ouvre énorme, ailleurs. Et puis, sans vouloir plonger trop profond dans l'histoire politique récente de la Corrèze, les ressentiments, les embrouilles, les jalousies recuites contre un PS triomphant à ses heures qui aligna le reste de la Gauche, plus radicale dans l'ombre. Manière de tuer Hollande, à l'évidence, et en creux, à moins que de s'en venger...  

A propos de l'auteur

Martine L. Petauton

Martine L. Petauton

Rédactrice en chef

 

Professeur d'Histoire-Géographie

Auteure de publications régionales (Corrèze/Limousin)

 

Commentaires (5)

  • Lilou

    Lilou

    25 juin 2017 à 22:06 |
    Non, non, non, le socialisme n'est pas mort. Ce code moral est immortel, (merci Mme Taubira). Les Socialistes, par contre, le sont. Martine, je vous interdis de porter le deuil de ces gens qui ont enterré Jean et Max Dormoy, et pas que! Vous me faîtes penser à Léon Blum à l'issue du congrès de Tours. Mais si vous ne restez pas garder la vielle maison, avec moi et certainement avec les Socialistes de la rue qui ne veulent plus des chimères de BFM, qui le fera? Non, je vous interdis de porter le deuil. Le socialisme dort un peu, c'est tout...

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    • Martine L

      Martine L

      26 juin 2017 à 11:50 |
      Oui, cher Lilou, et c'est toujours comme ça en politique, et en religions aussi ; les idées et les hommes ; pour nous, ces - petits, mais pôvres !! là. Nonobstant, je porte un deuil, celui de mes années militantes et de ma jeunesse pas moins, mais l'avenir est ouvert et ces idées là, tellement simples au fond ne quitteront pas l'homme ; il faut pour autant des mains pour porter tout ça à nouveau, et Manuel - ouf, habitera l'assemblée - j'espère, de son souffle conventionnel...

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      • Martine L

        Martine L

        27 juin 2017 à 18:55 |
        le souffle conventionnel attendu de M Valls aura du mal à émerger de la masse des En Marche, qui, de plus ne l'avaient même pas invité et auprès desquels il ne jouera aucune carte d'appoint. Ses ressentis personnels, ses ressentiments évidemment fort bouillants avec lui, ont donné un chemin que je n'apprécie pas ; ce n'est pas par là qu'il lui fallait agir, diriger, puis peser. J'en suis triste.

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    24 juin 2017 à 13:08 |
    Je comprends votre deuil – partiellement, bien sûr, car je n’ai jamais été encarté ; mais nous partageons un pan entier d’histoire électorale depuis mon premier vote Mitterrand en 81, jusqu’à mon abstention au second tour des législatives de cette année – car c’est bien de deuil qu’il s’agit pour vous : d’un parti, d’un ami (Hollande), d’une certaine manière d’être au monde. J’ai personnellement ressenti un peu la même chose en 2002, lors de l’élimination de Jospin (pour lequel j’avais une réelle affection) dès le premier tour.
    Quant à la prospective, elle me paraît bien sombre. Certes, à la différence des individus, les partis ne meurent jamais vraiment. Tel le phénix, ils réssuscitent. A cet égard, la situation – l’agonie actuelle - du PS d’Epinay ressemble beaucoup à celle de SFIO de 1969 : 5% pour Defferre à l’époque, 6% pour Hamon aujourd’hui. Alors vers une énième résurrection ? Pas si sûr. Il faut tenir compte – d’un point de vue gramscien – du mouvement des idées. 1969, mort de la vieille SFIO d’avant guerre, mais la gauche, portée par mai 68, a le vent en poupe : la transformation sociale, le changement – « changer la vie » ! – correspondent à de réelles et profondes aspirations qui ne demandent qu’à s’incarner à nouveau. Désormais, ce qui domine, ce n’est pas un désir de changement – ou alors à minima, à la Macron : on change les hommes, pas la politique ; le « dégagisme », pas la révolution – mais un désir de protection : économique (rejet du libre échange) ou sociétale (la laïcité comme rempart contre la « diversité » multiculturelle). Bref, repli sur soi, calfeutrement et non ouverture. C’est la raison pour laquelle, à potentiel de radicalité protestataire égale, le Front National se situe beaucoup plus dans l’air du temps que les Insoumis. L’émancipation, l’égalité ne font recette que marginalement (le total des gauches n’atteint pas les 25%) ; Mélenchon ne convainc qu’une minorité quand il clame que « votre ennemi, ce n’est pas l’immigré, c’est le banquier ». Pour un gros tiers de l’opinion, l’inverse prévaut ! Patrick Buisson a raison quand il dit que le « destrisme », avec ses thèmes identitaires et protectionnistes, a gagné la bataille des idées.
    La social-démocratie traditionnelle – quelles que soient ses étiquettes, SFIO ou PS – se voit prise en étau entre le centrisme néo-libéral hégémonique d’un Macron et le néo-marxisme (avatar du Guédisme, tiens encore une réincarnation !) ripoliné de vert écologique d’un Mélenchon. La voie est étroite. Tant que la baudruche macronienne n’aura pas éclaté (ce sera chose faite d’ici un à deux ans), la renaissance restera problématique.

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    • Martine L

      Martine L

      24 juin 2017 à 17:43 |
      Bien des choses sont justes dans ce que vous dîtes et particulièrement la nature des attentes des gens. Pour presque tout le monde, le Socialisme de tous poils était une sorte d'instrument de justice , genre religion laïque, qui prônait la morale et rectifiait les étiages. Tout le monde était d'accord pour vivre avec lui, qu'on soit de sa famille ou extérieur. La Sociale démocratie si douce à chanter faisait face aux renverseurs de table ; chacun se situait dans ce monde ordonné. Mais – et le quinquennat Hollande en est le porte étendard et la victime, voilà qu'a surgi un os d'importance : la Sociale Démocratie n'a plus grand chose à redistribuer, sauf quelques noisettes au fond des poches à protéger. Qu'est-ce qu'un socialisme qui ne peut distribuer ? Le malheur Hollande, son rêve scandinave, est là, et la gloire actuelle de Macron, faisant accepter des contraintes à des électeurs moins gourmands que naguère ( pour le moment, en tous cas) pas moins. Mais – cycles économiques aidant – la croissance, celle que Macron doit à Hollande, pourrait changer la donne et là, les Socialistes-Sociaux démocrates sortir de leur geôle. Il est donc urgent d'attendre et... d'exister.

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