L’exode des juifs de France : la réalité et les peurs

Ecrit par Jean-François Vincent le 22 février 2014. dans Monde, La une, France, Politique

L’exode des juifs de France : la réalité et les peurs

Cet exode est une réalité ; voici les chiffres officiels du nombre d’alyoth (de départs pour Israël) de ressortissants français, tels que rapportés par le Jerusalem Post : 3120 en 2013, contre 1916 en 2012, soit une augmentation de 37%.

C’est considérable, mais le gouvernement Netanyahou voudrait en arriver à 40.000 ! Commentaire du site (très sérieux) Juif.org : « Israël vit toujours dans l’illusion d’une immigration de masse depuis la France, presque à l’égale de celle venue de l’ex-URSS dans les années 1990. Amener 40.000 Juifs français à rejoindre l’État hébreu, comme l’ambitionne le gouvernement israélien, qui, selon le quotidien Maariv du 31 janvier, veut faire venir près de 10% de la communauté juive française en Israël dans un délai de quatre ans, reste cependant un fantasme. L’idée est simple, voire simplissime. Exploiter la furie d’un clown antisémite comme Dieudonné pour faire croire à une panique généralisée dans la communauté juive de France et pousser les Juifs à fuir un pays où ils sont intégrés et où ils jouissent de tous les droits. La France condamne et combat pourtant les dérives d’un autre temps, du temps de la haine organisée. Elle n’est pas la Tunisie, qui a laissé partir ses 100.000 Juifs en trois vagues successives en 1956, en 1962 et en 1967 ». Mais dans la Communauté, les esprits s’échauffent, car la peur règne. Un exemple – parmi beaucoup d’autres – de réaction au texte suscité : « Les juifs de France sont d’abord et avant toute autre chose des juifs, dont des israélites comme on les appelait dans le temps. Ils sont certes français, bien intégrés dans la société française, mais ils restent des fils et des filles d’Avraham, c’est toute la différence, leur mental est différent de celui du franchouillard, ce qui les transcende du monde français c’est la Torah qu’ils portent dans leur ADN, ce n’est pas un choix, c’est une réalité. Dès lors que tout ce qui précède est vrai, le reste l’est aussi. Il faut certes pas céder à la panique, il n’y a pas encore le feu au moulin, mais les flammes de l’islam s’en rapprochent ».

S’il existe une certaine paranoïa, voire une paranoïa certaine, c’est que des incidents quotidiens stigmatisent les élèves juifs dans les écoles ; être traité de « sale juif » par ses camarades beurs ou blacks, solidaires de leurs « frères » palestiniens, est devenu chose tellement courante qu’on n’en parle même plus. Ainsi, cet incident récent, rapporté par le site jssnews.com, dirigé par Arno Klarsfeld : « Selon les parents des victimes, et d’après les témoignages des élèves de l’école juive qui ont alerté le BNVCA (Bureau National de Vigilance Contre l’Antisémitisme), les élèves du Lycée Pailleron ont provoqué une bagarre, en prétextant “l’occupation du terrain” par les enfants juifs, du terrain de sport commun aux classes des deux établissements. Les agresseurs, décrits comme d’origine africaine et nord-africaine, ont frappé plusieurs élèves juifs, tout en les insultant de « sales juifs, Hitler n’a pas fini son travail… Vive la Palestine ».

Face à cela, la classe politique – gauche et droite confondues – reste muette : ce sont des jeunes issus de l’immigration ; donc il faut comprendre, excuser, « resituer » dans le contexte familial ou sociologique. En gros, les victimes potentielles du racisme ne peuvent pas être racistes elles-mêmes. Le raciste type, dans un certain imaginaire de gauche, est un homme, blanc, de droite et bourgeois de préférence. Comme hier l’ouvrier, l’immigré (ou ses descendants) bénéficie d’une mansuétude, découlant d’un manichéisme primaire : il y a les bons et les la mauvais ; les bourreaux et les victimes. On est soit l’un, soit l’autre ; et si – par malheur – il se trouve de « mauvais » ouvriers ou de « mauvais » immigrés, c’est par un accident, parfaitement explicable, donc excusable.

Le résultat de cette coupable inertie, c’est qu’une partie de l’électorat juif se tourne vers le Front National. On estime que 18% de cet électorat a voté Marine Le Pen au premier tour de la présidentielle de 2012. « Ne comptez pas sur moi pour vous expliquer ce qui se dit parmi les dirigeants du BNVCA, mais ce que je pense, c’est qu’il est naturel de se tourner vers Marine Le Pen quand on est juif. Elle lutte contre la criminalité et contre l’islam, ce qui signifie qu’elle défend les Juifs », explique Michel Thooris, un ancien officier de police, qui travaillait pour le BNVCA, et qui fut candidat FN pour la huitième circonscription des Français de l’étranger.

Cette « lepénisation » d’une partie de la Communauté – très visible dans les propos tenus sur certains sites, propos que n’oserait jamais tenir Marine Le Pen elle-même (comme cette dame qui propose de « déporter » les Palestiniens de Cisjordanie vers la Jordanie) – est certes le fruit d’une paranoïa ; mais cette paranoïa s’explique par un sentiment de colère, d’impuissance et, par conséquent, de désespoir : on nous insulte, on nous agresse et personne ne nous écoute, personne sauf… qui l’on sait. Les dirigeants du parti multiplient les voyages en Israël. L’antisémitisme passé – toujours présent et à peine dissimulé (cf. le soutien frontiste à Dieudonné) – du FN s’efface devant une islamophobie partagée.

Il faut réagir – sans faiblesse – face à tous les actes d’antisémitisme, d’où qu’ils viennent, et prendre les mesures disciplinaires qui s’imposent au niveau scolaire. En un mot comme en cent : il ne faut plus RIEN laisser passer.

A propos de l'auteur

Jean-François Vincent

Jean-François Vincent

Directeur de publication

Membre du Comité de Rédaction et rédacteur

Traducteur au Conseil de l'Europe

Ancien professeur certifié d'anglais

Ancien diacre à la cathédrale russe saint-Alexandre Nevski de Paris

Maîtrise d’anglais

Licence de philosophie

Licence de droit

Diplômé de l’institut de théologie orthodoxe Saint-Serge

Commentaires (4)

  • Martine L

    Martine L

    22 février 2014 à 17:30 |
    L'Alya est le fait pour un juif, d'émigrer en Israël ; les motifs sont religieux, politiques ou économiques et, ont varié depuis avant 48, et après. Pour mémoire, se souvenir, dans l'époque récente des afflux les plus importants : de 48 à 52, l'apport double la population préexistante ; de 56 à 66, 500000 nouveaux arrivants viennent d'Afrique du Nord ; de 90 à 2005, c'est 1 million de personnes qui arrivent, en provenance des anciens territoires de l'Union Soviétique. Plusieurs sources et témoignages font état depuis 2007, d'une stabilisation, voire baisse constante de l'Alya. Le site «  Terre d'Israël » précise aussi l'importance des retours de déçus, de gens qui ne s'intègrent pas, de problèmes de langue ( 1 Israélien /5 parle Russe). Il semblerait que l'Alya soit aujourd'hui en grande part constituée de pauvres, origine Europe centrale et Afrique.
    Alors, votre « exode de juifs de France » - titre que je trouve bien inadapté, et un peu pompeux, n'est probablement pas aussi «  gonflé » que vous le laissez entendre, et, bien plus que farouchement religieux, on peut se demander – ce serait si naturel, si des jeunes fortement diplômés, plutôt que d'aller tenter leur chance au Canada, choisissent Israël – représentation de la nation start-up, pour de banales raisons économiques. Mais, la Crise y battant son plein, le flux, risque de se tarir de lui même. Votre «  exode », me semble t-il, n'est pas prêt de vider notre communauté juive française.
    • Jean-François Vincent

      Jean-François Vincent

      22 février 2014 à 18:46 |
      C'est ce que dit Juif.org lui-même, mais la peur est là....et la radicalisation - excessive mais compréhensible - aussi !
      • Jean-Luc Lamouché

        Jean-Luc Lamouché

        24 février 2014 à 19:20 |
        Même si je puis reconnaître avec vous qu'il y a bien évidemment une forte inquiétude chez les Français juifs, je voudrais justement commencer par dire que, certes, ces derniers sont intégrés en France, car, avant d'être juifs, ils sont et se sentent avant tout Français - comme tous les sondages le montrent ! Vous avez, pour les juifs (et c'est vraiment ce qui nous oppose totalement vous et moi), une conception essentiellement religieuse (voir lorsque vous parlez de la « Torah », par opposition au « franchouillard » !). Le matin du 23 février dernier (lors du JT), France 24 annonçait qu'en Israël, d'après le dernier sondage réalisé dans ce pays, seulement 51% (environ) des Israéliens se considéraient comme croyants, même si un peu plus de 80% d'entre eux pratiquaient le « shabbat » - mais par simple respect de la tradition, et avant tout familiale... !
        Quand vous faites allusion aux « flammes de l'islam... », je pense que vous êtes (objectivement... ?) dans l'amalgame... ! Pour ce qui me concerne, je ne dirais évidemment pas « de l'islam », mais « de l'islamisme » ! Ce qui n'a rien à voir... ! N'importe quel historien de métier (universitaire) le dira (je pense avant tout à Gilles Kepel, qui fait autorité sur ces questions)... Par ailleurs, le vieil antisémitisme d'extrême droite continue de couver sous la cendre, et je crains que vous ne le sous-estimiez ! De plus, ces jeunes « beurs », ou « blacks », dont vous parlez, ne sont pas une généralité telle que vous la décrivez... Par ailleurs, que voit-on dans les médias, à propos de la « mise en scène télévisuelle » du problème israélo-palestinien ? Pensons-y ! Surtout pour ces jeunes sans repères, ni boussoles, et qui - pour les moins de 25 ans - connaissent actuellement un taux de chômage de 41% (contre 25 pour la moyenne des jeunes Français, toutes origines confondues) ; ce qui n'excuse rien (je suis opposé à la « politique de l'excuse »), mais peut expliquer un mécanisme (certes simpliste et dangereux) de rejet sous la forme d'un réflexe viscéral...
        Votre présentation des aspects « politiques » intérieurs français de la question montre à quel point vous risquez de tomber, selon moi, dans la caricature ! Votre argument à propos des juifs qui votent Front National ne tient pas vraiment la route (ou tout au moins uniquement de manière relative), car on pourrait dire exactement, en cette période de repères très perturbés, la même chose pour des personnes qui votaient pour la gauche et l'extrême gauche ! Savez-vous, par exemple, que d'anciens militants du NPA (Nouveau Parti Anticapitaliste) ont rejoint le parti de MLP ? Ceci est « normal », car l'extrême droite, en cette époque de crise multiforme, tente de coaguler toutes les peurs, d'où qu'elles viennent ! Plus fort encore, il y a longtemps déjà que le Front National compte en son sein des militants, et même des responsables Français (pas au premier rang, certes) de confession musulmane ! Cela dit, bien d'accord avec vous pour dire qu'il ne « faut... rien laisser passer » ! Mais, quels que soient la xénophobie ou le racisme en question ! Ceci d'autant plus que ce dernier n'a pas de couleur de peau, comme l'a très bien montré, dans un ouvrage remarquable (« Le racisme expliqué à ma fille »), le grand humaniste qu'est Tahar Ben Jelloun...
        • Jean-François Vincent

          Jean-François Vincent

          24 février 2014 à 20:16 |
          Les "flammes de l'Islam" ne sont pas de moi, ni même du site Juif.org, mais d'un commentaire fait sur ce site, commentaire révélateur. Je n'ai pas besoin d'historiens "professionnels" pour en percevoir l'outrance.
          Quant à l'antisémitisme blacks/beurs, il est infiniment plus nocif et dangereux pour les élèves juifs des "zones sensibles" que le vieil antisémitisme d'extrême droite, d'ailleurs désormais davantage islamophobe qu'antisémite.

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