Les lieux de domination

Ecrit par Mohammed Yefsah le 27 janvier 2012. dans Monde, La une, Politique

Les lieux de domination


A l’ombre du mur est une remarquable étude, réalisée sous la direction de Latte Abdallah et Cédric Parizot, regroupant les contributions de plusieurs chercheurs, sur la problématique des espaces dans la politique de colonisation de la Palestine et les changements qu’elle opère dans le régime de séparation. Ce livre s’est proposé d’étudier le sujet en axant l’approche sur l’analyse spatiale, afin de comprendre ses enjeux politiques, sociologiques, anthropologiques et les répercussions du mur sur les deux populations, palestinienne et israélienne.

Pour les auteurs de A l’ombre du mur, les observateurs et chercheurs qui suivent la situation de cette région « font souvent preuve d’un certain degré d’aveuglement par rapport au présent » (p. 31) dans l’analyse du contexte en tant que période transitoire allant d’une étape d’affrontement à « une issue politique sous la forme de deux États » (p. 31). L’échec des accords, dont les négociations d’Oslo, le déclenchement de la seconde Intifada et la situation sur le terrain ne peuvent que renforcer le caractère hypothétique, voire impossible, d’un futur État palestinien, dans le contexte actuel.

Si une séparation renvoie à une barrière, à des frontières claires, dans le cas d’Israël, elle est mouvante, instable, mais se consolide dans la gestion d’une population considérée comme dangereuse et inférieure à l’image de tout système de domination coloniale. Ce mur est le plus gros investissement de construction en terme de budget en Israël depuis sa création. Le mur, qui s’étend sur plus de 700 km, crée un morcellement des espaces habités par les Palestiniens et ce qui n’est pas sans conséquence sur la vie de cette population, dans ses déplacements, dans son contrôle. Les passages de personnes et de la main d’œuvre dans les territoires d’Israël créent des « réaménagements sociaux, économiques et politiques… sous l’effet de la contrainte » (p. 39).

Le livre propose par ailleurs l’analyse de la sémantique de l’occupation, au fil des contributions, en montrant les changements dans les mots utilisés afin d’atténuer dans le langage la violence concrète de l’oppression. Les check points par exemple sont baptisés du nom de « terminaux frontaliers », « simulant une frontière, là même où il n’y en a pas » (p. 53). Israël suivant le flux mondial de la domination du modèle néolibéral connaît aussi des changements, entamés notamment à partir des années quatre-vingt. La privatisation par exemple des check points entre dans cette logique de délégation de l’occupation au secteur privé, par laquelle l’Etat en tant que tel se désengage de ses responsabilités politiques directes dans certaines formes de répressions et de violences qui s’exercent sur les Palestiniens, accompagnée de tout un arsenal juridique qui le protège. La violence dans les check points, métamorphosés avec l’introduction de technologies sophistiquées et coupant court à une possible révolte, est exercée de manière à ce qu’elle  ne soit pas visible. On est passé du modèle où les Palestiniens pouvaient négocier, se révolter face à un soldat, à un autre modèle où le passager se trouve isolé dans une chambre ayant affaire à une voix qui lui dicte ce qu’il doit faire, condamnant ainsi l’occupé au mutisme. La responsabilité individuelle de l’agent privé, d’ailleurs souvent d’anciens soldats embauchés avec contrats précaires, remplace celle de l’armée, par conséquent celle de l’État. L’auteure de l’article La privatisation des check points : quand l’occupation militaire rencontre le néolibéralisme, Shira Havkin, signale que « la gestion de l’occupation [dans les check points] a été progressivement déchargée vers des individus issus de la marge de la société, des classes populaires, des périphéries géographiques, vers les “orientaux” (mizrahim – i.e. juifs issus de pays arabes) et les druzes, les nouveaux immigrés, notamment de l’ex-Union soviétique et de d’Éthiopie) (pp. 69-70) ». Elle s’appuie pour sa démonstration sur des informations tirées de l’étude de Yagil Levy, De l’armée du peuple à l’armée des périphéries.

L’ouvrage se divise en quatre grandes parties, Géographies de l’occupation, Économies de la séparation, Quotidien aux marges de la nation, et enfin Tourisme et construction du conflit. Une dizaine de contributions rendent ainsi compte des ombres qui se propagent du mur pour transformer de fond en comble la société israélienne et palestinienne. A l’ombre du mur tout s’exacerbe : les formes de dominations et de répressions, les évolutions de l’occupation et ses répercussions dans le quotidien. L’essai met également en lumière les illusions et les apparences que cache la réalité du terrain. C’est ainsi que la « toile carcérale » israélienne est mise à nue et élucidée dans ses changements, la mobilité humaine et de la marchandise sont orientées sur des « sentiers » de manière à rendre quasiment impossible l’économie palestinienne autonome. Une autre contribution met l’accent sur la dépendance économique des Palestiniens vis-à-vis d’une politique israélienne planifiée qui rend la main-d’œuvre corvéable selon les besoins et le marché de l’occupant. L’intervention de l’Autorité Palestinienne dans la gestion de ce que devrait être son espace ne signifie pas son contrôle. « Cette déterritorialisation n’est pas synonyme de pouvoir : elle ne fait pas référence à la capacité de s’affranchir de l’espace, mais, plutôt, à l’incapacité de l’Autorité Palestinienne à projeter ce contrôle sur son territoire et le stabiliser dans le temps » (p. 182). Le sujet des clichés sur les Palestiniens construits par les colons est abordé par l’exemple de la « construction de l’image de l’ennemi arabe dans le sud d’Israël ».

Les espaces, notamment dans les villes, dans leurs découpages et leurs périphéries, ont toujours constitué un objet de représentations, d’enjeux politiques et de classes, engendrant des luttes directes ou indirectes, prenant plus d’acuité avec l’avènement de la société industrielle moderne. Les banlieues sont les lieux où sont reléguées les classes populaires, et dans les systèmes de colonisation, la création de « villages nègres », bidonvilles où s’entassent les colonisés après un dur labeur dans la ville du colonisateur, participe du phénomène de domination, véritable apartheid avec ses politiques raciales de séparations territoriales. Le mur israélien est un cas atypique dans l’histoire de la gestion de l’espace, de par son contrôle, ses structures et ses routes. Les topographies de la domination sont ainsi questionnées et dévoilées dans ce précieux ouvrage qui aurait pu introduire aussi une étude de l’espace aérien, complètement sous contrôle israélien, ce qui permet à Israël d’attaquer à son gré maisons, voitures et personnes.

Après la chute du mur de Berlin, le monde croyait ne plus jamais avoir affaire à ce genre de réalité. Cette vérité, tant chantée par les média et les démocraties, a été contredite avec le temps par l’instauration du mur américain aux frontières mexicaines et celle du mur israélien. Ce dernier, contrairement au précédent, est comme un reptile qui entoure sa proie pour ensuite l’attaquer, l’étouffer et la tuer. Le mur est ainsi le visage glacial en béton d’un monde où la domination crée de nouvelles barbaries. A l’ombre du mur présente les invisibilités de la violence que la colonisation engendre dans le corps et l’esprit des opprimés. Ce livre a le mérite de faire tomber le masque de la répression dans ses endroits les moins explorés.


Mohammed Yefsah


A propos de l'auteur

Mohammed Yefsah

Mohammed Yefsah

Rédacteur

Journaliste et doctorant en Lettres Modernes, Mohammed Yefsah écrit des critiques pour divers magazines, dont celui des cultures de la méditerranéewww.babelmed.net

Commentaires (4)

  • Lévy Maurice

    Lévy Maurice

    28 janvier 2012 à 14:37 |
    Tout a été dit et bien commenté.
    Il nous faut ajouter que la division même des Palestiniens en deux territoires et leur différence de point de vues quant à une entente commune face aux Israéliens rend le problème presu'insoluble.
    Il faudrait que, d'abord et avant tout, espéref que les Palestiniens se rassemblent sur l'idée d'engager des discussions ensemble avec Israël. Or pour le moment même ce point là est encore plus qu'aléatoire.
    Deux peuples en souffrance, voilà la situation. Et tout le monde en souffre ...

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  • Jean Le Mosellan

    Jean Le Mosellan

    28 janvier 2012 à 11:06 |
    Selon ses adversaires le plus résolus,il s’agit du Mur de la Honte,ou même du Mur de l’Apartheid. Les réalistes parlent du Mur,simplement. Certains de mur de sécurité,en reprenant l’argument de l’Etat d’Israël : barrière de protection contre les incursions des terroristes. Ce fait semble absent de votre chronique. D’ailleurs les murs,que vous citez,ont été érigés par leurs bâtisseurs au nom de la sécurité. On peut expliquer ainsi la philosophie des Murs,de la Muraille de Chine au Mur d’Adrien,du Mur de Berlin au Mur de protection israélien,ou au Mur de Chypre appelé Ligne Verte tracée entre les communautés grecque et turque,après l’opération Attila menée par Ankara. L’opinion est différente suivant que l’on se situe de ce côté ou de l’autre côté du Mur.

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  • Matthieu Delorme

    Matthieu Delorme

    28 janvier 2012 à 00:28 |
    Très belle présentation d'un livre qui explore ce qui me semble un cul-de-sac absolu. Deux états ? Comment ? Où ? Avec qui ? Un état ? Lequel ? comment ? Avec qui ?
    Y a-t-il eu dans l'histoire de situation aussi absurde et sans issue ? Dans tous les cas l'histoire est claire au moins sur un point : aucune guerre n'aboutira à une solution durable.

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    27 janvier 2012 à 19:05 |
    La comparaison avec le mur de Berlin est évidemment tentante. Mais comparaison n’est pas raison. Le mur de Berlin a été érigé pour des raisons purement idéologiques : il s’agissait d’isoler cette enclave du monde libre que constituait Berlin ouest et d’empêcher les berlinois de l’est d’y accéder. Le mur séparant Israël des territoires fut, lui, une simple mesure de sauvegarde : il fallait – j’insiste, il fallait - mettre un terme aux attentats suicide à répétition, à cette angoisse qui étreignait des millions de gens allant à leur travail et se demandant si eux-mêmes ou leur famille allaient rentrer le soir…De fait, depuis la construction du mur, les attentats ont pratiquement cessé ; et non seulement les attentats mais aussi la criminalité de droit commun…
    Le jour où la police palestinienne pourra (voudra ?) juguler efficacement le terrorisme, alors il sera possible de démolir le mur, et – enfin – de procéder au tracé définitif de la frontière internationale, qui, contrairement à ce qu’on entend un peu partout, ne peut pas être la fameuse ligne verte, ligne de cessez-le-feu du conflit de 1949, décidée non par la volonté des hommes mais les hasards de la guerre.

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