Les mouvements identitaires préfigurent-ils un renouveau du conservatisme ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 27 janvier 2018. dans Monde, La une, France, Politique

Les mouvements identitaires préfigurent-ils un renouveau du conservatisme ?

C’est un fait, l’époque a fait sienne le thème de l’identité, certes sous l’impulsion de Nicolas Sarkozy et de son conseiller occulte, Patrick Buisson ; mais n’y-a-t-il pas en profondeur quelque chose de plus, une vague de fond indicatrice, comme l’affirme l’universitaire catholique Guillaume Bernard, d’un « mouvement dextrogyre » ?

Le terreau « identitariste », rien qu’en France, brille par le nombre et la diversité de ses représentants : Bloc Identitaire, Français de souche, Troisième voie, Terre et peuple ; ce dernier groupuscule, étant animé par un admirateur d’Hitler, Pierre Vial, revendiquant des liens avec le parti grec néo-nazi, Aube dorée, et, brocardant la « tiédeur » du Front National en défilant par défi, une semaine après lui, au pied de la statue de Jeanne d’Arc.

Serait-ce là l’avant-garde « révolutionnaire » d’une idéologie, en réalité conservatrice ?

Conserver ou changer, le débat agite et divise la France depuis la révolution. « Le questionnement identitaire, écrit le pape de ce qu’on a appelé la “nouvelle droite” dans les années 70, Alain de Benoist, est bien un phénomène moderne. Il se développe à partir du XVIIIème siècle sur la base de l’individualisme naissant ». Frédéric Rouvillois, professeur de droit constitutionnel à l’université René Descartes, à Paris, et co-auteur d’un monumental Dictionnaire du conservatisme, récemment paru aux Editions du Cerf, précise : « L’attitude conservatrice, même lorsqu’elle n’est pas à proprement parler “réactionnaire”, s’analyse toujours comme une réaction à une menace pesant sur ce qui est (voire sur ce qui était) : elle ne se conçoit pas sinon ».

La « conservation » cherche, en effet, à poser des limites à des bouleversements dont le caractère illimité porte en lui les germes de la subversion de l’ordre ancien. « A partir des Lumières, note Zygmunt Bauman, philosophe et sociologue d’origine polonaise ayant enseigné à l’université de Leeds, on a considéré comme une vérité de bon sens le fait que l’émancipation de l’homme exigeait la rupture des liens des communautés, et que les individus soient affranchis des circonstances de leur naissance ». Sortie hors d’un cadre préconstitué, émancipation, affranchissement. Au XVIIIème siècle, le sujet devient – enfin ! – autonome. « Dans cette optique, poursuit Alain de Benoist dans son livre Problématique de l’identité, l’idéal d’« autonomie », hâtivement converti en idéal d’indépendance, implique le rejet de toute racine, mais aussi de tout lien social hérité », ce que Patrick Buisson nomme les « cadres normatifs des sociétés traditionnelles » et que l’universitaire souverainiste québécois Mathieu Bock-Côté résume par la formule « le pôle anthropologique de l’enracinement et de la limite ».

La problématique ne date pas d’hier. Déjà, au XVème siècle, Pic de la Mirandole, ne proclamait-il pas, dans son Discours sur la dignité de l’homme (1486), parlant fictivement en lieu et place de Dieu Himself : « je ne t’ai donné ni place déterminée, ni visage propre, ni don particulier, ô Adam, pour que ta place, ton visage et tes dons, tu les veuilles, les conquières et les possèdes par toi-même, toi que ne limite aucune borne » ? C’était – déjà ! – ce que Marcel Gauchet appelle la « sortie de la religion », le passage de l’hétéronomie – d’une règle venue d’en haut et imposée de l’extérieur – à l’autonomie, c’est-à-dire à une autorégulation de l’homme devenu ainsi son seul et unique maître. Toutefois, précise Gauchet dans son dernier ouvrage Le nouveau monde, un changement de nature s’est produit : « l’aspiration à l’indépendance individuelle s’affirmait dans le cadre d’une appartenance qui la limitait et dont, à ce titre, elle combattait les contraintes ; mais qui lui fournissait en même temps un support et qui guidait largement sa participation à la chose commune ». Apparaît alors une abstraction : l’Homme contemporain, prométhéen et libre de toute chaîne, pur produit de la rationalité dix-huitièmiste, accentuée par l’individualisme propre à notre temps, « cette nouvelle créature, dit le philologue Rémi Soulié, détachée de ses appartenances jugées aliénantes, mais à qui sont avantageusement attachés des droits naturels ».

Le conservatisme, en réaction à tout ceci, se définirait donc comme un « holà ! », une volonté d’encadrement, « la réhabilitation de la notion de limites, comme le dit Jean-Baptiste d’Albaret, rédacteur-en-chef de Politique Magazine ; des limites qui dessinent les contours de mœurs politiques, éthiques, sociales dont la légitimité s’enracine dans des coutumes et des institutions léguées, intactes ou sagement réformées au cours des siècles ». Aux élites « déterritorialisées et mondialisées » qu’évoquent Zygmunt Bauman ou le géographe Christophe Guilluy s’opposerait la vision heideggérienne de l’identité, telle que décrite dans une de ses conférences de 1951 : « bâtir, habiter, penser : en vieil allemand, buan signifie aussi habiter, demeurer, séjourner ; c’est ce mot que l’on retrouve dans le bin de Ich bin, je suis. Dire « je suis », c’est donc dire « j’habite ».

Le « mouvement dextrogyre » amorce par conséquent une reconquête, une révolte contre une doxa encore dominante. Patrick Buisson, promoteur d’un gramscisme de droite, déclarait dans une interview au Figaro du 9 juin 2017 : « A l’ère de la communication, ainsi que l’avait prévu Gramsci, la relation de domination ne repose plus sur la propriété des moyens de production. Elle dépend de l’aliénation culturelle que le pouvoir est en mesure d’imposer via la représentation des évènements produite par le système politico-médiatique dont le rôle est de fabriquer de la pensée conforme et des comportements appropriés ». Buisson rêve, de manière tout à fait explicite, à une alliance du populisme anti-élitaire et du conservatisme bourgeois, à l’instar de ce qu’avait réalisé De Gaulle en 1958 ; et Marcel Gauchet de prophétiser, dans une autre interview au Figaro, datant du 13 mai de l’année dernière : « Nous sommes dans ce qui ressemble à une fin de cycle où la question politique revient en force. On assiste à un retour du vieux monde pré-moderne ».

Ce que Buisson explique par un besoin de transcendance, « le mystère chrétien, affirme-t-il dans l’interview sus-citée, est disponible pour une nouvelle aventure de l’esprit », qu’il n’hésite pas à qualifier de « recivilisation ». L’on pense alors à ce qu’écrivait le philosophe russe très lié à l’Eglise orthodoxe, Nicolas Berdiaev : « La pensée conservatrice voit dans les rapports humains le retour vers ce qui est éternel, non pas le retour des choses déjà créées, mais le retour de ce qui est permanent en elles. Mais cet éternel doit toujours être recréé spirituellement dans le temporel » (Cinq méditations sur l’existence, 1936).

Le résultat politique de ce néo-conservatisme identitaire pourrait être une sorte de programme commun des droites, sur le modèle du programme commun de la gauche de 1972. Les médias « alternatifs » y travaillent d’ores et déjà d’arrache pied : Martial Bild et sa TV Libertés, Arnaud Stephan et Charlotte d’Ornellas, fondateurs de L’incorrect, et Alexandre Devecchio, l’interviewer de Buisson et Gaucher pour le Figaro, qui va bientôt diriger une revue dont le titre en dit long : Recomposition !

Bref, du gramscisme puissance dix…

A propos de l'auteur

Jean-François Vincent

Jean-François Vincent

Directeur de publication

Membre du Comité de Rédaction et rédacteur

Traducteur au Conseil de l'Europe

Ancien professeur certifié d'anglais

Ancien diacre à la cathédrale russe saint-Alexandre Nevski de Paris

Maîtrise d’anglais

Licence de philosophie

Licence de droit

Diplômé de l’institut de théologie orthodoxe Saint-Serge

Commentaires (4)

  • Jean-Luc Lamouché

    Jean-Luc Lamouché

    01 février 2018 à 17:57 |
    En tout premier lieu, JFV, je voudrais vous dire que j'ai trouvé votre chronique intéressante et surtout fort bien documentée. Cela dit, je constate de prime abord un désaccord sémantique relativement important avec vous. C'est que, pour moi, il ne s'agit pas vraiment d'une idéologie "conservatrice", en tout cas au sens du titre du livre que Guy Sorman écrivit au début des années 1980 : "La révolution conservatrice américaine", et qui était fondé sur des éléments de dérégulation du rôle de l'Etat dans la vie économique et sociale (l'ultra-libéralisme) et la "moral majority" (majorité morale) sur le plan des valeurs chrétiennes protestantes évangéliques fondamentalistes en particulier et des mœurs en général. Nous étions à l'époque de Margaret Thatcher pour la Grande-Bretagne et de Ronald Reagan en ce qui concernait les Etats-Unis. Les mouvements extrémistes identitaristes actuels auxquels vous faites allusion dans votre chronique sont avant tout des réactionnaires, ce qui est bien différent, en réalité, des conservateurs - et ceci même si la vague du thatchérisme et du reaganisme comprenait effectivement une large dose de réaction. En fait, qu'est-ce-qu'une "réaction" ? Voyons comment les historiens français, par exemple, ont pu définir cette notion, au moins depuis la vague contre-révolutionnaire, au sens de la longue durée (par rapport à ce qu'avait été la Révolution de 1789, jusqu'à la fin du Consulat). Une réaction est une révolution à l'envers. Mais alors, une réaction par rapport à quoi de nos jours ? Bien évidemment contre la globalisation, à travers la montée du nationalisme, voire de la "tribalisation" - comme tout récemment en Catalogne, où une bonne partie de l'extrême gauche a fait alliance avec l'extrême droite au nom de l'ultra-nationalisme, et aussi réaction contre "l'esprit de mai 1968". Rappelons au passage que Patrick Buisson avait convaincu Nicolas Sarkozy, alors Président de la République, de partir en guerre contre mai 68...
    J'ai deux autres points à relever par rapport à votre article. Le premier point, c'est que, contrairement au Général De Gaulle (bien que celui-ci fut à l'origine un monarchiste légitimiste), Patrick Buisson non seulement ne combattit jamais l'extrême droite, mais en fit partie, jouant même un rôle important au sein de la presse frontiste ; de plus, on connaît son projet de création d'un grand parti identitariste de la France, situé à mi-chemin entre le Front National de Marine Le Pen (ou de Marion Maréchal Le Pen ?) et le parti Les Républicains de Laurent Wauquiez (replié sur son noyau le plus à droite). Le second point correspond à votre formule à propos de l'éventuel "Programme commun des droites". D'abord, pour cela, il faudrait une alliance au sommet entre Les Républicains de Laurent Wauquiez et le Front National ; soit deux têtes de gondole possibles, et, comme on le sait, dans ces cas, il y en a toujours une qui cherche à "manger" l'autre... Ensuite, la radicalisation de plus en plus marquée des thématiques développées par Laurent Wauquiez ne pourra que lui faire perdre - par peur de l’aventure économique avant tout (ne vient-il pas de parler tout récemment de "protectionnisme" ?) - au moins encore une partie (celle modérée) de ce qui reste au sein de son parti et de l'électorat conservateur. En somme, ce "conservatisme" a face à lui une sorte de mur, dans la mesure où ce que j'appelle la tectonique des plaques politique qui a eu lieu dans notre pays depuis les élections de 2017 n'est pas tout à fait terminée ; ce mur, pour Buisson, Wauquiez, et le Front National, c'est la majorité à quatre jambes qui soutient l'action de l'Exécutif français actuel...

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    • Jean-François Vincent

      Jean-François Vincent

      01 février 2018 à 23:58 |
      Le néo-libéralisme n’est pas un conservatisme. L’école de Chicago (Milton Friedman), Ayn Rand, tout le courant « libertarian », partisan d’un Laisser-Faire intégral, sont « de droite », au sens où il sont anti-marxistes et anti-keynésiens ; mais il sont également libéraux/libertaires sur le plan des moeurs. Le libéralisme économique (le capitalisme) s’inscrit dans le sillage des Lumières (cf. Adam Smith, figue de proue du "Scottish enlightenment); il ne cherche en rien à « conserver », tout au contraire il s’efforce de « détruire », que ce soit l’absolutisme monarchique ou le welfare state. La « révolution conservatrice » dont parle Sorman n’est conservatrice que sur le plan sociétal (Reagan et la droite « religieuse »), elle ne l’est pas en économie. Le professeur Rouvillois et toute l’équipe du « Dictionnaire du conservatisme » – et je suis d’accord avec eux – définissent d’ailleurs expressément le conservatisme comme une « réaction », une réaction visant à protéger en les conservant les valeurs de la « tradition », en clair celles de la royauté sacrée d’Ancien Régime. Le conservatisme est donc viscéralement anti-libéral, et, sur le plan économique, protectionniste (là encore, conserver !).
      Quant au « programme commun des droites », il se heurte, en effet, à la frange « orléaniste » de ce qui reste de LR et il nécessiterait un nouveau saut idéologique : Wauquiez se dit de droite, sans complexe ; il lui faudrait dire à présent : « nous n’avons aucun ennemi à droite ». Il n’en est pas là, loin s’en faut ! Mais la « droite hors les murs » - les médias dont je parle dans ma chronique – travaillent activement à bâtir une hégémonie culturelle conservatrice, à la Gramsci, en vue d’une alliance politique. C’est un processus long et en profondeur…

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      • Jean-Luc Lamouché

        Jean-Luc Lamouché

        05 février 2018 à 14:41 |
        Il y a effectivement des points qui ne sont pas discutables dans votre commentaire. Cela dit, là où vous êtes dans l'erreur, c'est lorsque vous faites justement l'impasse sur ce qu'avaient été les aspects économiques et sociaux de la "révolution conservatrice américaine" reaganienne, précédée de très peu par le thatchérisme. En effet, elle était favorable - et vous n'avez donc pas lu attentivement mon long commentaire précédent - à la mise en cause du "welfare state", et voulait au contraire un "désengagement de l'Etat" (comme on disait à cette époque), une formulation qui fut remplacée ultérieurement par celle de "dérégulation" de l'organisation économique et sociale. Encore une chose que vous n'avez pas saisie : j'ai bien signalé, tout comme vous d'ailleurs (mais vous en contradiction totale avec le titre de votre chronique), le fait que la "révolution conservatrice américaine", qui prolongeait le thatchérisme (j'y insiste), était déjà en réalité bien plus une forme de "réaction" que de "conservatisme"... Manifestement, vous n'avez soit pas lu, soit pas vraiment assimilé, l'ouvrage-phare de René Rémond, à propos des "Droites en France" - à élargir bien sûr au niveau international, dans ce cas précis...

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        • Jean-François Vincent

          Jean-François Vincent

          05 février 2018 à 17:03 |
          Je ne suis pas, Monsieur, votre élève et vous n'êtes pas mon professeur; je vous prierai donc, à l'avenir, de prendre un ton un peu moins condescendant à mon endroit.
          Sachez, en outre, qu'il y a réaction et réaction. le progressisme des Lumières était une réaction contre l'Ancien Régime. Le néo-libéralisme "réagit" contre le keynésianisme des trente glorieuses; cela ne suffit pas à le caractériser comme un conservatisme, car l'appel à plus de libertés - économiques, il est vrai - s'oppose à l'idée même de conservation.
          Lisez donc le dictionnaire dont je parle, cela vaut bien René Rémond, que j'ai - contrairement à ce que vous dites - à la fois lu et compris.

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