Tout ce dont vous vous doutiez à propos de l'économie sans avoir jamais su ou osé (vous) le dire

Ecrit par Pierre Windecker le 20 janvier 2012. dans Monde, La une, France, Politique

Tout ce dont vous vous doutiez à propos de l'économie sans avoir jamais su ou osé (vous) le dire

 

A propos d’André Orléan, L’Empire de la valeur, Seuil, 2011

 

 

Vous avez l’impression de ne pas comprendre grand-chose à l’économie et d’être trop souvent d’accord avec le dernier article que vous avez lu sur le sujet et c’est, il faut l’avouer, par les temps qui courent, une impression désagréable pour le citoyen du monde. Pourtant, vous êtes persuadé qu’il n’y a rien de mystérieux là-dedans. Vous êtes convaincu que les processus les plus complexes de l’économie financière se ramènent à une logique très simple, qu’on peut appeler spéculative : c’est une logique paradoxale, qui contraint ceux qui lui sont soumis à prendre leurs décisions à chaque instant en fonction d’anticipations de l’avenir qui résultent des conjectures qu’ils forment sur les anticipations des autres… dont ils savent, évidemment, qu’elles sont établies de la même façon. Vous êtes également convaincu que ceux qui utilisent cette logique (les détenteurs de capitaux) ne le font pas d’abord pour allouer des biens au service du public, mais pour leur profit.

Vous pensez donc, au fond, disposer d’une boussole en économie, mais vous voudriez en vérifier la justesse. Pourquoi ce besoin ? Eh bien, précisément, parce que vous êtes surpris et déçu de ne pas vraiment savoir vous en servir, au point qu’au lieu de l’utiliser pour essayer de comprendre par vous-même où les différents voyagistes de l’économie veulent nous emmener, vous devez la laisser au fond de votre poche et vous en êtes réduit à comparer leurs prospectus – en penchant toujours un peu trop pour le dernier que vous avez lu. Si vous en êtes là, alors il est temps pour vous de lire L’Empire de la valeur. Vous aurez le sentiment de pouvoir juger un peu mieux les discours des théoriciens, des entrepreneurs, des financiers, des politiques à propos de l’économie. Et de mieux comprendre pourquoi plusieurs économistes – dont l’auteur de ce livre – se sont regroupés pour alerter l’opinion en publiant divers manifestes et travaux à l’enseigne des « économistes atterrés ».

Vous aurez peut-être l’impression au début qu’on vous contraint à un détour inutile. Pourquoi cette critique des théories marxiste et marginaliste (ou utilitariste) de la valeur ? Pourquoi cette critique de la « théorie quantitative de la monnaie » ? C’est la troisième partie qu’on voudrait lire tout de suite : La Finance de marché, ça, ça nous concerne, ou alors, c’est que nous avons réussi à migrer vers une exoplanète. Mais, patience ! S’il faut commencer par questionner la valeur, le marché des biens, la monnaie, tout comme si nous étions des contemporains d’Aristote, avant d’en venir enfin à l’examen des marchés financiers, ce n’est pas seulement parce qu’il est toujours nécessaire de suivre l’ordre des raisons pour s’assurer qu’on comprend ce qu’on comprend et qu’on progresse sur le chemin d’un savoir véritable. C’est aussi parce que notre difficulté à comprendre l’économie vient probablement moins de nos ignorances (si c’était le cas, qu’est-ce qui aurait pu nous empêcher aussi régulièrement, aussi répétitivement, de les combler ?) que des obstacles multiples qui traînent sur la route, égarent notre boussole, produisent la confusion, découragent l’effort même de comprendre : et ces obstacles, ce sont précisément de fausses théories de la valeur, du marché, de la monnaie, etc. Sans doute ne sont-elles pas fausses en un sens absolu, mais elles le sont au sens de Spinoza : ce sont des théories « mutilées et confuses », – mais assurément propres à satisfaire ceux qui y croient. Ces représentations partielles, équivoques, dont se tirent des conséquences parfois franchement erronées, forment le fond de ce qu’on appelle le « modèle néoclassique ». Elles motivent des stratégies aux conséquences catastrophiques ou leur servent d’alibi. Mais elles empêchent en même temps de comprendre les catastrophes qu’elles encouragent et de juger de la pertinence des remèdes proposés.

C’est pourquoi l’économie, comme l’écrit André Orléan au début de son livre, « traverse une grave crise de légitimité ». « En son nom a été menée une politique suicidaire de dérégulation financière sans que jamais l’ampleur des dangers encourus n’ait fait l’objet d’une mise en garde appropriée. Au lieu d’éveiller les esprits, elle les a endormis ; au lieu de les éclairer, elle les a obscurcis ». Mais ce que propose André Orléan va au-delà des autocritiques habituelles. Celles-ci se contentent d’ajouter toujours de nouvelles prémisses pour compléter ou corriger les anciennes et tenter d’amender un paradigme néoclassique perpétuellement dépassé par les faits mais néanmoins tenu pour indépassable. Lui entreprend de (re)fonder l’économie sur des prémisses entièrement nouvelles, par rapport auxquelles les prémisses néoclassiques ne valent plus que sous des conditions particulières extrêmement restrictives (un peu comme la physique newtonienne au sein de la physique relativiste).

On n’essaiera pas de résumer le propos du livre, mais seulement de dégager un fil conducteur pour sa lecture.

André Orléan montre que presque toute l’économie classique, puis néoclassique, repose sur le postulat d’une objectivité des réalités économiques. Elle suppose qu’il existe une valeur « fondamentale » ou « intrinsèque » des biens marchands, des monnaies, des titres financiers, autour de laquelle oscillent les prix. Cela implique que la fonction d’utilité de tous les produits marchands, ou – moyennant l’intervention du calcul des probabilités – l’espérance de gain attachée à tous les titres, peuvent être mesurées en elles-mêmes et faire l’objet d’un accord commun indépendamment du marché. Sans doute les prix varient-ils dans le temps et selon une multitude d’ajustements interindividuels. Mais ces oscillations ne se comprennent que du point de vue – entièrement virtuel et fictif – d’une totalisation instantanée et synchronique de l’ensemble des marchés, et elles ne sont qu’un moyen d’approcher ce que celle-ci pourrait nous révéler : c’est leur fonction à la fois régulatrice et cognitive. Le jeu de l’offre et de la demande tend d’ailleurs à annuler par ses rétroactions négatives les écarts qui se produisent entre la valeur fondamentale et le prix. D’un point de vue théorique, il s’ensuit que l’économie est une science des grandeurs mesurables ou calculables, entièrement soluble dans les mathématiques, et une science autonome, entièrement indépendante des autres sciences sociales. D’un point de vue pratique, la vie économique apparaît comme constitutive d’un monde ordonné et pacifié, puisque fondé sur l’hypothèse d’un consensus objectif possible et toujours recherché. D’un monde, aussi, où la question de la justice sociale est forclose, définitivement, puisque chacun y trouve toujours l’optimum de ses « utilités ».

A ce postulat objectiviste, André Orléan oppose l’idée que les processus économiques sont fondamentalement subjectifs. Il ne faut pas l’entendre en un sens psychologique et comportementaliste (bien qu’émotions et fantasmes « irrationnels » jouent aussi leur rôle en économie), mais d’abord au sens où ils mettent en œuvre une véritable logique de l’(inter)subjectivité. La valeur marchande d’un bien n’est pas constatée sur le marché, mais elle est une réalisation performative des interactions marchandes elles-mêmes, rendues possibles par l’existence d’une liquidité (la monnaie). Quant à l’évaluation d’un titre financier, elle dépend entièrement du raisonnement que chacun effectue sur le raisonnement d’autrui, pour anticiper ses anticipations, en sachant qu’autrui raisonne de la même façon sur le sien. Aucun calcul probabiliste ne permet de cerner le point d’arrêt de cette relation spéculaire (relation entre miroirs qui se font face) qui, d’elle-même, ne peut produire qu’un renvoi à l’infini : tout ce qu’on peut dire, ainsi que le montre André Orléan, est que ce point d’arrêt, ou d’équilibre, est en lui-même indéterminé ; il se fixe, temporairement, au moment où se produit une polarisation mimétique, d’où se dégage une croyance commune à tous les spéculateurs qui devient, de ce fait, autoréalisatrice. Les bulles sont donc normales, puisqu’elles résultent des rétroactions positives, opposées en tout point à ce que laisse prévoir la description classique de l’économie marchande, qui sont à l’œuvre dans les relations mimétiques. Et ce n’est jamais le rappel direct d’une quelconque « valeur fondamentale » qui finit par faire crever la bulle : cela se produit quand le doute qui hante le fond de toute croyance jaillit soudain à la surface. On mesure les conséquences. Théoriques d’abord : quoiqu’elle obéisse à une rationalité (une logique intertemporelle et intersubjective, dont Lacan a sans doute tracé l’épure dans Le Temps logique et l’assertion de certitude anticipée), l’économie ne peut être intégralement mathématisée, même de manière probabiliste, que par des illusionnistes et des charlatans : tel événement monétaire qui s’est produit en 1986 n’avait-il pas d’ailleurs 1/1047 chances de se produire ? Nom de nom, quelle déveine !… En revanche, elle réintègre à part entière le champ des sciences sociales, selon un paradigme unidisciplinaire. Conséquences pratiques ensuite. Loin d’être « efficients », les marchés financiers n’apportent aucune information valable sur les ressources productives ; en revanche, ils peuvent être terriblement destructeurs quant à l’allocation de ces ressources. Laissons parler André Orléan : « Il faut interpréter la liquidité financière, non pas comme étant au service de la production, mais comme constituant, par sa nature même, une transgression de l’économie productive, transgression conçue dans l’intérêt des détenteurs de titres… Les bourses de valeurs sont des créations institutionnelles inventées pour répondre à une exigence spécifique des créanciers et des propriétaires : rendre liquides les droits de propriété. Ils n’ont pas pour but de “refléter la production” ».

 

 

Pierre Windecker

 

A propos de l'auteur

Pierre Windecker

Rédacteur

Agrégé de philosophie


Commentaires (9)

  • Windecker

    Windecker

    25 janvier 2012 à 16:13 |
    Entièrement d'accord avec cette rétrospective historique. Quel temps nous a-t-il fallu (je parle pour moi) pour comprendre la portée immense de la révolution néo-libérale de la fin des années 70 ! Le livre de J. Stiglitz La grande Désillusion permet ainsi de mesurer l'étendue des désastres provoqués par les injonctions du FMI. Lui en juge depuis la Banque Mondiale qui, centrée sur des projets de développement, n'a jamais suivi exactement la même politique. Quelle que soit la situation économique, sociale, politique, culturelle des pays concernés, le FMI a partout posé les mêmes exigences : macrostabilité (ce qui signifie concrètement baisse de la dépense publique et des salaires), libéralisation (y compris, systématiquement, dérégulation financière), privatisation. Sinon, pas de prêt ! De nombreux Etats ont dû consentir tout en sachant qu'ils allaient vers une dépression durable et une augmentation de la pauvreté. Le désastre absolu, cela a été, évidemment, la complicité active, activiste même, du FMI dans la mainmise maffieuse des oligarques russes sur l'économie de l'ex-URSS, qui a produit une régression économique et une misère sociale d'une durée et d'une gravité qu'on a peine à imaginer. Qui n'a pas appliqué les consignes du FMI ? L'administration Clinton, par exemple, à plusieurs reprises. La Chine et les principaux "émergents", bien sûr, qui n'ont appliqué que la première partie du programme (pression sur les salaires), mais ont freiné considérablement la dérégulation financière et n'ont pas tout privatisé. Ce ne sont pas des modèles politiques certes, mais la comparaison avec le traitement de la crise orientale, de la crise argentine ou de la fin de l'URSS est éloquente. Pour finir, on peut ajouter que Stiglitz précise toujours que les gens qui ont imposé ces politiques avec une extrême arrogance n'étaient pas seulement des idéologues fanatiques : c'étaient aussi des imbéciles, assez ignares en économie, incapables d'analyser de manière un peu fine une situation, mais appliquant toujours aveuglément la même recette.

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    • Jean-Luc Lamouché

      Jean-Luc Lamouché

      25 janvier 2012 à 22:53 |
      Oui, "des idéologues fanatiques" et aussi "des imbéciles" (comme vous dîtes) ! Tout à fait comparables - à mon avis -, en politique étrangère, aux "néoconservateurs" américains (anciens militants très à gauche dans leur jeunesse, par ailleurs) qui entouraient Busch fils ! On connait la suite..., dans cet autre domaine...

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      • Windecker

        Windecker

        27 janvier 2012 à 10:45 |
        Hélas !

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  • Jean-Luc Lamouché

    Jean-Luc Lamouché

    23 janvier 2012 à 17:30 |
    D'abord, merci pour votre chronique, que je vais tenter de prolonger sur quelques aspects me semblant essentiels, car je suis - moi aussi -, en tant que citoyen et historien, très intéressé par la démarche des "économistes atterrés".
    D'abord, c'est la vague "ultralibérale", déclenchant la dérégulation des marchés, à partir des années Thatcher-Reagan (dès 1979-1980), qui nous a emmenés progressivement dans le mur... Rappelons-nous, en effet, des économistes de "l’École de Chicago", organisés autour de leur "pape" : Milton Friedman.
    Ensuite, "l'économie-casino" s'est développée, associée à des "bulles" spéculatives ("bulle internet", "bulle des subprimes", etc.). Petit à petit, la "sphère financière" - devenant "hors-sol" en quelque sorte - a fait muter largement le capitalisme de production en capitalisme de rentiers.
    De plus, des modèles mathématiques mis en place par des "experts" ont développé des équations destinées à faire obtenir à de gros actionnaires des profits théoriquement sans fin. Avant 2008 déjà, ces fameux "experts" n'arrivaient plus à comprendre vraiment le système qu'ils avaient créé !
    Par la suite, les marchés financiers (les Bourses plus précisément) interconnectés(ées) sont devenus fous(folles). Ceci d'autant plus que ce sont des ordinateurs (et non plus des êtres humains) qui furent programmés pour gérer les petites - et parfois même les moyennes - fluctuations des marchés !
    Enfin, il est évident que la seule façon de passer à un système mettant, par étapes, l'économie au service de l'homme (et non pas de quelques hommes seulement...) consisterait à redonner du pouvoir au "politique", dans le cadre national, européen et mondial. Beau programme ! Totalement utopique... ?

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  • Martine L

    Martine L

    22 janvier 2012 à 16:12 |
    Pile ce à quoi je pensais en commençant votre texte : j'ai écouté, il y peu, un riche débat, sur LCP - la chaine qui pense encore - où parlait un économiste, prof à Bordeaux, appartenant aux " économistes atterrés" ; passionnant, car, compréhensible, pédagogique, et surtout ( c'est une urgence démocratique), montrant des solutions autres, ou, simplement des idées, qui sortent du marigot du " tout pareil en économie " salutaire ! depuis, j'en parle...

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  • Lévy Maurice

    Lévy Maurice

    21 janvier 2012 à 14:09 |
    D’un point de vue tout à fait pratique, tout individu réalisant des économies au cours de ses quarante à cinquante années d’activité, a tout intérêt à confier ses économies à des sociétés mutualistes auto-gérées : ces placements rapportent moins mais risquent moins de disparaître …
    A bon entendeur salut !
    Maurice Lévy

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    • Windecker

      Windecker

      21 janvier 2012 à 21:54 |
      Oui, mais que faire si 1) on est joueur et 2) on a le goût d'exploiter au maximum ses semblables (les travailleurs indiens, nigérians, boliviens, etc.) ?

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    20 janvier 2012 à 18:54 |
    Brillante découverte qui pourrait faire faire un saut qualitatif aux sciences économiques!
    De même que, dans la physique pré-quantique,l'univers était censé être vu "objectivement", de l'extérieur, par un observateur "objectif", de même les oscillations erratiques et spéculatives des marchés étaient mesurées à l'aune de la valeur "objective" des entreprises et de leurs actions. Désormais, dans les sciences exactes que dans les sciences sociales, le sujet et le "subjectif" sont devenus des paramètres indispensables de l'analyse.

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    • Windecker

      Windecker

      21 janvier 2012 à 21:47 |
      Tout à fait. Il reste pourtant une différence essentielle : dans la physique quantique, le "sujet" lui-même (l'instrument d'observation) peut être intégré en même temps que l'"objet" à une équation probabiliste qui exprime leurs variations corrélatives. En économie non ! Comme le dit A. Orléan, ce n'est pas une science paramétrique. D'un mot, les mathématiques financières (qui sont probabilistes), c'est du bidon !

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