Monde

Tuez-les tous… mais pas ici, Pierre Pouchairet

Ecrit par Catherine Dutigny le 10 février 2018. dans Monde, La une, Politique, Littérature

Plon, Coll. Sang neuf, janvier 2018, 468 pages, 19 €

Tuez-les tous… mais pas ici, Pierre Pouchairet

Toujours en prise directe avec l’actualité dans ce qu’elle recèle de plus sombre, les romans de Pierre Pouchairet donnent une lecture de la société qui parfois glace le sang.

Auréolé de son récent prix du Quai des Orfèvres 2017 pour son roman Mortels Trafics, l’auteur, en fin analyste de la criminalité contemporaine se penche une nouvelle fois (cf. par exemple son roman de 2015 La filière afghane http://www.lacauselitteraire.fr/la-filiere-afghane-pierre-pouchairet) sur les réseaux djihadistes et plus particulièrement sur le sort de ces jeunes gens qui quittent la France pour gagner la Syrie, mus soit par l’envie de combattre dans les rangs de Daesh, soit par souci humanitaire ou par amour comme dans le cas de la jeune Julie Loubriac partie rejoindre le garçon dont elle est éprise.

Les parents, divorcés, de Julie, après avoir écarté la possibilité d’une fugue, ne se résignent pas à la disparition de leur fille et vont tout entreprendre pour tenter de retrouver sa trace. Le père, Louis, un ex-flic, au parcours chaotique, a gardé des contacts dans la police qu’il compte exploiter, mais ne s’attend pas à ce que ce soit une puis deux anciennes connaissances, agents de la DGSI, qui le contactent en premier et lui procurent les informations lui permettant de remonter jusqu’à une filière de recrutement basée en Bretagne.

Ainsi s’organise peu à peu l’enquête qui conduira le père et son ex-femme de Quimper en Turquie, sur les traces de leur fille.

On retrouve dans Tuez-les tous, mais pas ici la maîtrise de la construction des romans de Pierre Pouchairet qui dans cet opus se décline autour des thèmes suivants :

– Celui de l’incompréhension et du sentiment de culpabilité des parents confrontés au départ pour la Syrie d’un enfant dont ils n’ont pas soupçonné la détresse, ou la fascination pour l’État Islamique. Celui de leur confrontation au manque d’empressement, voire au mur de silence du côté des autorités qui renforcent leur détermination à découvrir ce qui est advenu à leur progéniture. Le drame familial est pimenté par l’introduction d’un tiers personnage en la personne de Jenifer, la nouvelle compagne de Louis, exacerbant l’équilibre instable de ce trio dévasté par l’angoisse.

– Celui des luttes intestines à l’intérieur même des Services de renseignements, luttes d’influence entre la DGSE dont les activités sont définies par l’autorité politique et la DGSI avec d’un côté des hommes de pouvoir et de l’autre des hommes « de terrain ». La complexité de la lutte anti-terroriste où l’ego de certains hauts responsables, de conseillers, se confond parfois avec la raison d’Etat.

– Celui des relations internationales troubles entre la Turquie la Syrie et la France. Compromissions, marchandages, alliances dictées par l’opportunité, l’appât du gain, volonté de sauvegarder à n’importe quel prix la sécurité d’un État, de ne pas perdre la face. Un maelstrom diplomatique où ces jeunes gens partis pour « une nouvelle vie » voient la leur s’arrêter quelques kilomètres après avoir franchi la frontière turco-syrienne.

Les mouvements identitaires préfigurent-ils un renouveau du conservatisme ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 27 janvier 2018. dans Monde, La une, France, Politique

Les mouvements identitaires préfigurent-ils un renouveau du conservatisme ?

C’est un fait, l’époque a fait sienne le thème de l’identité, certes sous l’impulsion de Nicolas Sarkozy et de son conseiller occulte, Patrick Buisson ; mais n’y-a-t-il pas en profondeur quelque chose de plus, une vague de fond indicatrice, comme l’affirme l’universitaire catholique Guillaume Bernard, d’un « mouvement dextrogyre » ?

Le terreau « identitariste », rien qu’en France, brille par le nombre et la diversité de ses représentants : Bloc Identitaire, Français de souche, Troisième voie, Terre et peuple ; ce dernier groupuscule, étant animé par un admirateur d’Hitler, Pierre Vial, revendiquant des liens avec le parti grec néo-nazi, Aube dorée, et, brocardant la « tiédeur » du Front National en défilant par défi, une semaine après lui, au pied de la statue de Jeanne d’Arc.

Serait-ce là l’avant-garde « révolutionnaire » d’une idéologie, en réalité conservatrice ?

Conserver ou changer, le débat agite et divise la France depuis la révolution. « Le questionnement identitaire, écrit le pape de ce qu’on a appelé la “nouvelle droite” dans les années 70, Alain de Benoist, est bien un phénomène moderne. Il se développe à partir du XVIIIème siècle sur la base de l’individualisme naissant ». Frédéric Rouvillois, professeur de droit constitutionnel à l’université René Descartes, à Paris, et co-auteur d’un monumental Dictionnaire du conservatisme, récemment paru aux Editions du Cerf, précise : « L’attitude conservatrice, même lorsqu’elle n’est pas à proprement parler “réactionnaire”, s’analyse toujours comme une réaction à une menace pesant sur ce qui est (voire sur ce qui était) : elle ne se conçoit pas sinon ».

La « conservation » cherche, en effet, à poser des limites à des bouleversements dont le caractère illimité porte en lui les germes de la subversion de l’ordre ancien. « A partir des Lumières, note Zygmunt Bauman, philosophe et sociologue d’origine polonaise ayant enseigné à l’université de Leeds, on a considéré comme une vérité de bon sens le fait que l’émancipation de l’homme exigeait la rupture des liens des communautés, et que les individus soient affranchis des circonstances de leur naissance ». Sortie hors d’un cadre préconstitué, émancipation, affranchissement. Au XVIIIème siècle, le sujet devient – enfin ! – autonome. « Dans cette optique, poursuit Alain de Benoist dans son livre Problématique de l’identité, l’idéal d’« autonomie », hâtivement converti en idéal d’indépendance, implique le rejet de toute racine, mais aussi de tout lien social hérité », ce que Patrick Buisson nomme les « cadres normatifs des sociétés traditionnelles » et que l’universitaire souverainiste québécois Mathieu Bock-Côté résume par la formule « le pôle anthropologique de l’enracinement et de la limite ».

La problématique ne date pas d’hier. Déjà, au XVème siècle, Pic de la Mirandole, ne proclamait-il pas, dans son Discours sur la dignité de l’homme (1486), parlant fictivement en lieu et place de Dieu Himself : « je ne t’ai donné ni place déterminée, ni visage propre, ni don particulier, ô Adam, pour que ta place, ton visage et tes dons, tu les veuilles, les conquières et les possèdes par toi-même, toi que ne limite aucune borne » ? C’était – déjà ! – ce que Marcel Gauchet appelle la « sortie de la religion », le passage de l’hétéronomie – d’une règle venue d’en haut et imposée de l’extérieur – à l’autonomie, c’est-à-dire à une autorégulation de l’homme devenu ainsi son seul et unique maître. Toutefois, précise Gauchet dans son dernier ouvrage Le nouveau monde, un changement de nature s’est produit : « l’aspiration à l’indépendance individuelle s’affirmait dans le cadre d’une appartenance qui la limitait et dont, à ce titre, elle combattait les contraintes ; mais qui lui fournissait en même temps un support et qui guidait largement sa participation à la chose commune ». Apparaît alors une abstraction : l’Homme contemporain, prométhéen et libre de toute chaîne, pur produit de la rationalité dix-huitièmiste, accentuée par l’individualisme propre à notre temps, « cette nouvelle créature, dit le philologue Rémi Soulié, détachée de ses appartenances jugées aliénantes, mais à qui sont avantageusement attachés des droits naturels ».

Une histoire d’esclavage !

Ecrit par Michel Tagne Foko le 27 janvier 2018. dans Monde, La une, Politique

Une histoire d’esclavage !

Aujourd’hui, j’ai ri. Oui, oui, j’ai ri. J’ai bien ri. J’ai ri et j’avais mal aux côtes ! C’était tellement intense qu’on pouvait voir mes dents. Ça a débuté imperceptiblement, progressivement, comme à l’écoute d’une chanson qui nous emporte graduellement. Semblable à lorsqu’on s’endort éternellement… Il y avait certainement un peu de nervosité, ça ressemblait sûrement à l’état de ces gens, qui, prêts à offrir le monde à une personne, parce que très amoureux, se rendent compte qu’ils sont en face d’une tromperie…

J’étais en pleins préparatifs de voyage. Je venais de recevoir le nouveau Dan Brown. Je me désolais de ne pas trouver un petit moment pour le déguster avant mon départ. Il y a un ami qui m’appelle à trois heures du matin. Apeuré, je décroche. Il dit : « Les Arabes sont en train de nous vendre en Libye ». Après ça, plus rien. Il s’est ensuivi quelques interminables minutes de silence, et puis je l’entendis pleurer pendant une bonne quinzaine de minutes. Je ne comprenais pas ce qui se passait. J’étais gêné, peiné, exténué. « Les Arabes » et « nous vendre » avaient enlevé du crédit à son propos. Ce lexique me heurtait. Lorsqu’il s’est décidé à raccrocher, c’était un soulagement. Je me suis empressé d’éteindre mon téléphone et de me vautrer dans mon lit.

Le lendemain, sur les réseaux sociaux, et sur le téléphone, les gens s’indignaient et diffusaient des images immondes, où on voyait des êtres humains détenus de manière inacceptable et vendus aux enchères. Dans certaines vidéos, on pouvait voir des personnes de type subsaharien se faire tabasser à mort par des personnes de type magrébin…

Tout à coup, le monde se réveillait et les gens semblaient découvrir les horreurs qu’un être humain peut infliger à un autre être humain. Chacun s’excitait, il y a eu des appels à manifester. Il y a quelqu’un qui a dit : « Michel, rendez-vous à l’ambassade de Libye à 15 heures ». J’ai ri, et ensuite j’ai décliné l’invitation en disant : « je me refuse de manifester comme ça, il faut qu’il y ait un contenu ». La personne, vexée, m’a insulté. On aurait cru que j’étais celui qui vendait les gens aux enchères. Elle a même dit : « Nègre complexé et prétentieux ! » J’ai acquiescé et je suis resté calme…

Il y a eu une annonce, celle du président Alpha Condé, de la République de Guinée Conakry, demandant à la Libye de revoir les conditions de détention des migrants. J’ai éclaté de rire. Oui, c’est à ce moment-là que j’ai eu mal aux côtes. Je n’ai pas ri des migrants, mais de l’hypocrisie de ce président. Oui, hypocrisie. Il y a quelques années, en 2014, à Conakry, après le rapport de l’ONU du 27 octobre, dénonçant les conditions effroyables dans les lieux de détention en Guinée, j’en avais appelé à l’humain qui réside en chacun de nous. J’avais milité en dénonçant le fait que les êtres humains sont parqués comme du bétail, dans les cellules, des commissariats, et là, je ne parlais même pas encore des prisons, qui sont dans des états scandaleuses. Il y a un Guinéen, très fier de sa personne, qui a dit : « Il ne faut pas avoir pitié des prisonniers. Ce sont des hors-la-loi, ils doivent mourir en prison ». Je n’en croyais pas mes oreilles…

Au sud du Bénin, j’ai entendu les gens dire : « je n’aime pas les musulmans ». Au nord du Togo, dans la zone à forte population musulmane, j’ai entendu dire : « je n’aime pas les Arabes, ils sont racistes ». Oui, c’est la chanson que l’on pouvait entendre ici et là en ces temps-là. Il suffisait de tendre l’oreille pour surprendre ces absurdités. Ce qui se passe en Libye n’est ni une histoire d’Arabe ni une histoire de musulman, ce n’est en fait qu’une histoire d’opportunisme. De manière abjecte, bien sûr, mais ce n’est qu’une affaire de l’appât du gain.

Revue de politique étrangère IFRI : face aux interrogations les plus sombres du début 2018

Ecrit par Martine L. Petauton le 20 janvier 2018. dans Monde, La une, Politique

Revue de politique étrangère IFRI : face aux interrogations les plus sombres du début 2018

La revue Hiver 2017-2018 nous guide comme toujours, via ce « savant » qu’on comprend facilement, dans plusieurs chemins pouvant s’inscrire comme un « faire le point » sur les inquiétudes majeures, nous guettant en ce début 2018.

Nous avons du coup lu la revue un peu différemment de notre façon habituelle, utilisant certes le dossier phare (L’Irak après Daech) et certains points du dossier second (Trump, une rupture de l’ordre mondial ?), mais approfondissant aussi deux forts articles de la partie Actualités, chacun comprendra pourquoi : Yémen, imbroglio politico juridique, désastre humanitaire, impasse militaire ; et Corée du Nord/États-Unis, jusqu’où ira la confrontation ?

Antoine Bondaz éclaire – et c’est difficile de poser des jalons sur l’incertitude, les contradictions, les rebondissements d’une telle situation – la question que tout un chacun se pose en ce début d’année : La confrontation Corée du Nord/États-Unis, avec dès le titre le mot-clef de la problématique – jusqu’où.

Depuis l’arrivée au pouvoir de Kim Jong Un, la militarisation à marche forcée appuyée sur un très fort développement de l’arsenal nucléaire, et des capacités balistiques l’accompagnant, ne font plus aucun doute ; pas plus que l’escalade verbale foncièrement menaçante de D. Trump. Le face à face s’incarne aussi du reste dans ces deux personnalités – particulières – et dans les échos spécifiques sur leur population-public. L’article a le mérite de reposer la chronologie de la confrontation, et de souligner – certes, seulement hic et nunc dans cette géopolitique changeante – les stratégies possibles, les objectifs probables, les hypothèses de « solutions » se dessinant. Ainsi, ce sont d’armes sécuritaires, certes, dont il est question pour la Corée avec cette hausse (et ce perfectionnement) de son arsenal nucléaire, mais bien autant d’armes identitaires répondant à des champs politiques tournés vers la population. Outil « indispensable au juche » recherche de l’indépendance politique, « s’opposant au sadae » ayant défini par le passé la dépendance par rapport à l’empire Chinois. Contrairement à nos représentions occidentales, la RPDC aligne certaines réussites économiques notamment en croissance, sous l’égide d’une réelle autorité du dictateur dirigeant. Si les USA veulent à terme contraindre les Coréens à la dénucléarisation, à l’instar de la communauté internationale – ce qui passe par la table des négociations – il faudrait mesurer et trier dans les sanctions à l’œuvre actuellement, et ne jamais négliger la Chine, ni comme acteur de futures négociations, ni même comme inhérente à tous les concepts sur la confrontation (principal client de 90% des exportations nord-coréennes). Quant à l’éventualité de ripostes militaires dont des frappes nucléaires, l’article montre combien ce serait d’un coût considérable, notamment humain, et d’un résultat plus qu’incertain…

Alles ist Hin ?/Tout est foutu ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 13 janvier 2018. dans Monde, La une, Politique

Alles ist Hin ?/Tout est foutu ?

« Ein Rechtsrutsch ! » titre la Neue Zürcher Zeitung, un coup de barre à droite ; tel est bien le verdict des urnes en Autriche : 31,5% pour l’ÖVP (chrétien-démocrate), 26% pour le FPÖ (Freiheitliche Partei Österreichs, officiellement « libéral », en fait, depuis sa fondation, en 1956, par Georg Haider – lui-même fils de SS – refuge des anciens du parti nazi). Une coalition ÖVP/FPÖ s’est formée, scellée à Kahlenberg, cette colline du Wienerwald qui domine Vienne et la vallée du Danube, et où – symbole ô combien parlant ! – Jean III Sobiewski, roi de Pologne, battit, en 1683, les armées ottomanes, mettant fin ainsi au siège de la capitale… A la tête du nouveau gouvernement, Sebastian Kurz, 31 ans, plus jeune encore que Macron ; il assume sans complexe l’alliance bleu-noir et a offert à ses partenaires des ministères régaliens : l’intérieur, les affaires étrangères et la défense ; plus, pour le leader du FPÖ, Heinz-Christian Strache, un poste de vice-chancelier.

Strache représente la ligne dure du parti. Il a fréquenté 17 années durant la « Burschenschaft » Vandalia. Burschenschaften, ces associations pangermanistes d’étudiants, nées au XIXème siècle, et pratiquant les « Mensuren », des simulacres de duels, où les deux adversaires s’affrontent sans casque protecteur (à la différence de l’escrime classique), mais sans intention de tuer ou de blesser grièvement. Une école de courage et de virilité dont les traces sur le visage – les balafres – sont arborées avec fierté. Lors de présentation de l’équipe au président fédéral, Alexander van der Bellen, un écologiste, celui-ci refusa de serrer la main de Strache…

Le programme ? Avant tout xénophobe. « Islam ist kein Teil Österreichs » vocifère Strache, l’Islam ne fait pas partie de l’Autriche. L’hostilité aux migrants d’ailleurs fait ici consensus, et ce bien au-delà de l’extrême droite ; cette hostilité constitue la raison majeure, fondamentale de la victoire de la coalition droitière : les envahisseurs, toujours venus de l’est, hantent les mémoires. Toujours ils assiègent et doivent être repoussés. Par conséquent, parmi les propositions de Sebastian Kurz, figurent, en première position, un renforcement des contrôles aux frontières et une diminution de l’aide sociale aux réfugiés, laquelle va passer de 924 à 520 euros. Vienne, de la sorte, se rapproche du groupe de Višegrad, comprenant la République tchèque, la Slovaquie, la Pologne et la Hongrie, nations appelant à une fermeture complète de leurs frontières, sous l’égide de régimes autoritaires, tels ceux de Jaroslaw Kaczynski, à Varsovie, ou de Viktor Orbàn, à Budapest.

RAMSES 2018 : La guerre de l’information aura-t-elle lieu ?

Ecrit par Martine L. Petauton le 09 décembre 2017. dans Monde, La une, Politique

RAMSES 2018 : La guerre de l’information aura-t-elle lieu ?

Comme chaque année, RAMSES (entendez : Rapport Annuel Mondial sur le Système Economique et les Stratégies). Juste avant les fêtes ; un cadeau – absolument obligatoire – pour tout citoyen digne de ce nom. Tous, ceux qui croient savoir, ceux qui sont perdus, ceux qui ont peur – encore plus.

Le principe : à la fois un bilan de l’année d’où l’on sort et, bâti là-dessus, une prospective de ce qui arrive. Exercice parfaitement casse-cou, exigeant le professionnalisme rigoureux et abouti des chercheurs de l’IFRI. Réussite d’envergure chaque année. Trois branches à ce triptyque ; les interrogations sur l’année à venir, en articles-thèmes fouillés et ciblés ; ce qui va caractériser l’évolution de plusieurs endroits du monde : état des lieux, problèmes, risques, interactions, et enfin, une somme de chiffres et cartes pour mieux visualiser les problématiques en cours. Pas moins de 8 vidéos l’accompagnent (QR code à télécharger). Autant dire, un outil indispensable que ce RAMSES, rôle qu’il remplit auprès des chercheurs, journalistes, universitaires et autres étudiants. Mais cela ne serait qu’ordinaire en pays savant, s’il n’y avait que la chose se lit comme roman passionnant – ce n’est jamais que notre monde, demain – en langue pédagogique à la portée du citoyen de base, pour au bout s’installer là où est l’important de l’écriture : au côté de nos nuits, et être ouvert, ré-ouvert, consulté là, vérifié ici, tel livre de chevet de l’honnête homme…

Trois enjeux majeurs se partagent cette ouverture sur 2018 : Un monde brisé ; un monde nouveau ? Où va la Russie ? ; et La guerre de l’information. Chacun de ces « yeux » sur demain se déclinant en nombreux articles fouillés, confiés aux meilleurs spécialistes de la question. Tout vaut la lecture, et bien plus, la méditation qui la suit.

Dans Un monde brisé ; quel monde nouveau ?, piloté par Dominique David et Philippe Moreau Defarges, s’attarder sur Un nouveau jeu de puissance (au singulier), La mondialisation à l’ère du populisme, sans oublier Démocraties, états, peuples en crise. Le premier article Un changement de temps étant une merveille au croisement de géopolitique et de philosophie.

Les articles autour de la Russie, sous la direction de Tatiana Kastoueva-Jean, posent des interrogations en termes de stratégie, choix, devenirs ; ainsi de : La Russie a-t-elle une grande stratégie ?, Quelle place pour la Russie au Moyen Orient ? ou Moscou/Pékin, un pivot russe vers l’Est.

Quant à La guerre de l’information, confiée à Julien Nocetti, que pas un débat en ville ou dans les médias ne saurait actuellement passer sous silence, on lira justement dans ce RAMSES ce qui évite les à-peu-près, les mal dits ou non dits, les erreurs qui foisonnent ailleurs. Ainsi : De l’utopie d’Internet aux défis du monde numérisé ; La diplomatie à l’heure du numérique, Internet renforce-t-il l’autoritarisme ? ; ou Lanceurs d’alerte, garde-fous ou perturbateurs.

La honte du désossement des grands navires

Ecrit par Martine L. Petauton le 02 décembre 2017. dans Monde, La une, Politique, Littérature

à propos du livre Les vaisseaux frères, Tahmima Anam, Actes Sud, octobre 2017, 384 pages, 23 €

La honte du désossement des grands navires

Heureusement, progressivement, la dureté du Moyen Age est sortie des pages écrites par l’Occident, principal pourvoyeur du grand commerce maritime, de ces navires immenses comme gratte-ciel, tankers, et autres paquebots de luxe. Nous avons peu ou prou engrangé une législation, tant dans le domaine du droit du travail, des droits de l’homme en général, que dans celui – immense chantier en gestation – de la protection de l’environnement. C’est ainsi qu’à présent, nous, Occidentaux de tous horizons géographiques, n’avons tout bonnement plus le droit de faire – vite, pas cher, et complètement – ce qu’il faut faire en matière de destruction, de désossement plutôt, des épaves colossales que sont les grands bateaux en retraite. « Ne m’appelez plus jamais France ; la France elle m’a laissé tomber… » chantait un certain…

Mais, comme toujours – voyez comme le monde est bien fait – dans le doux univers capitalistique, tout ne marchant pas du même pas, il suffit de (de nos jours on dirait « délocaliser ») faire glisser les chantiers gigantesques ailleurs. Entendons, là-bas, loin, en Asie du sud, car il y faut moult main-d’œuvre, et bien sûr, pas onéreuse ni bardée de législations, et de syndicats revendicateurs. Il suffit à l’affaire de gens qui – simple, voyons – ont besoin de travailler d’une heure sur l’autre et sont disposés à obtempérer ; une brutale flexibilité à hauteur de feu le Tiers Monde. Plus de 200.000 ouvriers à moins qu’esclaves, s’activent – en ce moment – au démontage à mains quasi nues des géants des mers, sur la côte du Bangladesh, entre autres, à Chittagong, par exemple ; drôle de carte de visite. Avant – des décennies que ça dure – c’était en Inde ou au Pakistan, pays plus développés, qui, peu à peu (sous la pression de l’international dans lequel ils entendent jouer un rôle, de la partie éclairée de leurs propres opinions largement autant scandalisées que nous) ont renoncé à ces pratiques, les faisant glisser, de fait, vers des voisins plus pauvres, plus démunis, plus affamés, qui ont dû accepter ce bien curieux fardeau…

La honte nous poursuit de ces images, ces statistiques (l’âge à la mort, le taux des maladies professionnelles, l’âge des ouvriers, avec pas mal d’enfants, le salaire octroyé). Le scandale nous hante des conditions de travail en tee-shirt et en tongs, auprès desquelles la construction des pyramides prend un sérieux coup de jeune…

Il n’est sans doute pas trop tard – il n’est jamais trop tard – pour signer une pétition dans le net ou ailleurs, et se souvenir que « ça existe » en lisant Les vaisseaux frères chez Actes Sud ; celle qui écrit et parle – une vigie à sa manière – sait de quoi il en retourne ; elle est de là-bas.

 

Le titre reste énigmatique, plus sûrement métaphorique, jusqu’au bout du livre. Le dessin de la couverture, fin et délié – montrant deux filles à la surface de la mer ou du monde, l’une attrapant un croissant de lune – campe lui aussi dans la boîte interrogation, la meilleure porte, on le sait, pour entrer dans une histoire…

Et pourtant, le Togo se réveillait !

Ecrit par Michel Tagne Foko le 25 novembre 2017. dans Monde, La une, Politique

Et pourtant, le Togo se réveillait !

À Kpalimé, il faisait beau et frais. Les touristes affluaient. Même en temps de pluie, les gens étaient contents de visiter la cascade de Yikpa, de Gbalédzé, le mont Agou, etc. Au grand marché de la ville, tout était fleuri. Il y avait même des gens qui riaient et se prenaient dans les bras. Les fruits et légumes se présentaient en abondance sur les étals. Dans les allées, on pouvait apercevoir les femmes faisant frire des bananes plantains… c’était circulant. Il y avait dans certains coins de bonnes odeurs qui s’échappaient des restaurants, la vie était présente. Il y avait un certain bien-être qui se distillait comme ça… c’était l’extase !

À Badou, lorsque les gens arrivaient, ils étaient parfois accueillis par des danses traditionnelles, les invités semblaient heureux d’être à cet endroit-là, d’être proches de cet univers luxuriant, de la chute d’eau d’Aklowa, des somptueuses termitières, des cacaoyers, des papayers, des corossoliers…

Dans la deuxième ville du pays, à Kara, la vie n’était pas si différente que ça, chacun cherchait à gagner son petit sou comme il pouvait. Les gens allaient en safari à la réserve de Sarakawa, ils visitaient aussi les Tata Somba en pays des Batammaribas, etc.

Dans l’ensemble du pays, des associations s’activent, s’activaient, il y avait de jeunes Européens, Américains, Asiatiques et Océaniens qui débarquaient pour des missions humanitaires. Le bénévolat prenait tout son sens. Il y avait des échanges de connaissances. Les gens combattaient la pauvreté de la manière la plus digne possible, les ONG venaient en aide aux habitants de coins reculés où seul le tourisme est la source de revenus…

Soudainement, les gens sont allés rouvrir les vieilles plaies. Les politiques ont parlé de cérémonies de purification. Ils ont décidé d’exorciser ce qui s’est passé entre 1958 et 2005. À la place de la justice qui doit lire le droit et être l’arbitre d’une société démocratique, les politiques ont décidé que les croyances devraient régner. Il y a eu des cérémonies pour des catholiques, protestants, musulmans, vodoo, et même pour les buveurs de bière dans les boîtes de nuit, etc.

Le monde semblait beau, comme s’il n’y avait jamais eu de coupables, comme si les morts n’étaient pas morts. Mais tout le monde croit-il en la même chose ? Les victimes n’étaient pas des êtres humains ? Ce sont toujours des rêves collectifs et individuels brisés à tout jamais ! Des épouses, des époux, des parents, des frères, des sœurs, des cousins, des cousines, des enfants de…, des filles de…, les garçons de…, la mère de…, le père de…, lorsqu’un ami se fait tuer, ça ne s’oublie pas. Le reste du monde peut oublier les victimes, mais les familles n’oublieront jamais…

« Doctor Tariq and Mister Ramadan »

Ecrit par Jean-Luc Lamouché le 11 novembre 2017. dans Monde, La une, Politique, Actualité

« Doctor Tariq and Mister Ramadan »

Il y a longtemps que Tariq Ramadan fait parler de lui, avec la complicité d’un bon nombre d’émissions-débats du type « talk show » à la Télévision française, mais aussi sur internet, ce qui lui donna – auprès d’un certain nombre de personnes – le statut « d’homme de dialogue », correspondant à l’image d’un « islam ouvert », en opposition avec l’islamisme radical. Il devint ainsi une sorte de Monsieur fréquentable par opposition par exemple, avant tout, sur l’autre rive (si je puis m’exprimer ainsi), à un Manuel Valls vilipendé et considéré par certains comme un « islamophobe » proche des « dérives ethnicistes de l’extrême droite » (citation provenant d’une déclaration de Jean-Luc Mélenchon !). Ce Tariq Ramadan-là, c’est celui que j’appelle « Doctor Tariq »… Mais, il se trouve qu’il y en a un autre, en réalité cryto-islamiste à peine déguisé, et de plus vautré dans le harcèlement sexuel et même accusé de viols (tout ceci provenant de plaintes de femmes de plus en plus nombreuses). Et c’est bien sûr cet autre Tariq Ramadan que j’ai pu nommer « Mister Ramadan ». Il est temps maintenant de développer mon propos en passant à une démonstration argumentée par rapport à cette introduction.

Comment se présenta – et continue de se présenter – le « Doctor Tariq » ? Ce Monsieur naquit en Suisse, à Genève, en 1962, ce qui lui fait aujourd’hui l’âge de 55 ans. Après avoir passé un doctorat à l’université de Genève, sa thèse ayant porté sur son grand-père d’origine égyptienne (je reviendrai plus loin sur cette question), il s’adonna parallèlement à des études de littérature française, puis à l’université al-Azhar du Caire, qui lui conférèrent l’autorisation d’enseigner « les sciences de l’islam ». C’est dans ce contexte que ce Monsieur se présenta comme un « islamologue » et devint jusqu’à il y a quelques jours (puisqu’on vient de lui supprimer cette fonction en rapport avec les accusations de frasques de nature sexuelle) professeur d’études islamiques contemporaines à Oxford. Ceci l’amena d’ailleurs à être invité dans de multiples universités ! De plus, s’exprimant en plusieurs langues, le « Doctor Tariq » occupa le terrain en tant que conférencier, prédicateur, et auteur de divers ouvrages portant sur l’islam. J’ajoute que ce Monsieur est marié (depuis l’âge de 24 ans) à une française d’origine bretonne s’étant convertie à l’islam, avec laquelle il a eu quatre enfants. Soit un profil prétendument tout à fait honorable, affirmant passer des ponts « d’intégration » entre l’ensemble du monde occidental (essentiellement européen) et islamique.

Enfants de Raqqa…

Ecrit par Martine L. Petauton le 11 novembre 2017. dans Monde, La une, Politique

Enfants de Raqqa…

… Qu’en fait-on, maintenant, de ces petits, nombreux – combien ? vague – Français pour un bon nombre, abandonnés au fond des pick-up de la fuite des Djihadistes, sur le bord d’improbables fossés de ces terres de poussière, avec parent(s) ou sans ; je parle de ceux qui sont encore vivants, car combien pourrissent sous les pierres de la ville pilonnée…

On en parle si peu. L’autre soir, quelques images glacées au 20h, d’une ville détruite, miettes de maisons ouvertes sur un ciel dur et bien sûr silencieux, rues – ce qu’il en reste, images qui nous poursuivent du temps de la Seconde Guerre, en passant par Beyrouth, et finalement toutes les guerres contemporaines ; quelques chats efflanqués, dont on pouvait difficilement détourner le regard, tellement ils semblaient le souffle ténu de la vie. Ruines, après la bataille de Raqqa, suivant quelques mois avant, celle de Mossoul. Légitime soulagement de chacun, partout : car enfin ! des points décisifs marqués contre le cancer Daech, sur leur terrain, dans leur califat noir de tous les malheurs ; d’où partait l’ordre des attentats, où se déroulait leur ordre et leur terrible gouvernance, où allaient tant de nos jeunes, pour vivre ce Djihad, terreur à l’ancienne des temps de maintenant.

Deux ou trois journalistes TV, une pincée d’articles documentés, illustrés parfois d’entretiens cachés ou vaguement consentis de ces anciens habitants de Daqqah-côté Djihadistes, ont courageusement soulevé un coin de la couverture : que fait-on à présent de ces « ressortissants » français, pour ne parler que des nôtres, ayant un temps, plus ou moins long, volontaires, le plus souvent, été « citoyens de Daech en sa ville de Raqqa » si toutefois, on dit ainsi. Ces daechisés, comment les nommer à présent ? Prisonniers, à l’évidence, de ces troupes Kurdes (ceux qui, une fois encore, ont fait le travail, et qui campent en ce territoire revendiqué), de ces soldats Syriens, versant El Assad, prêts à toutes les vengeances contre Daech, soit, mais bien autant contre ces « occidentaux, versus droits de l’homme ». Des troupes de la coalition aussi, dont un pan de militaires français, qui du haut des avions et de la technologie de pointe est depuis si longtemps sur ce terrain d’opération, et qui, n’en doutons pas, a rassemblé la plus haute haine de ces djihadistes occidentaux, émigrés à leur façon, au Moyen Orient. Prisonniers, donc, à moins que terroristes, au titre de ce à quoi ils ont participé, de ce qu’ils ont signé en quelque sorte en arrivant là-bas. Responsables, du coup, partout où ils passeront et en particulier devant nos cours internationales… Évidemment. Passe pour les parents, encore que certains d’entre eux, certaines femmes entre autres, nécessiteraient forcément le cas par cas. Il semblerait que les adultes vont être remis aux juridictions locales (Syriennes, notamment) sous couvert de ces lois internationales qui accompagnent la fin des guerres, dont on connaît, de fin de bataille en balbutiement de paix, le cortège d’erreurs. Mais, les enfants ! il y avait dans ce simulacre infernal d’État beaucoup de jeunes ; des arrivés avec parents, à la suite d’une mère rejoignant le père, des nés sur place, avec place notoire occupée pour les accouchements des « fiancées des princes », esclaves sexuelles des combattants de l’EI. A peine enregistrés, du reste, ou perdus dans la flopée des archives de la débandade, ces enfants, au point que leur nombre et leur existence est plus qu’aléatoire. Pour autant, ayant vécu les restrictions, les apprentissages de secte autoritaire, le dur d’un pays en guerre, ces petits perdus de parents non moins perdus, pour une bonne partie d’entre eux. Ils ont grandi, joué, ri, évidemment, là-bas. Mais leurs yeux ont enregistré des exécutions en pleine rue, une violence à peine croyable, et le drapeau noir hissé sur les pick-up de Daech leur a servi de projection dans l’avenir. Alors, oui, qu’en fait-on ? On nous dit que bien entendu « on traitera les enfants à part », ce qu’on veut croire. Mais sera-ce si aisé que ça ? Ces petites bombes à retardement, petits fauves en devenir (formules dures mais de bon sens) font déjà frissonner nos « Une » ; à quel niveau sont-ils radicalisés, et plus tard radicalisables, au regard par exemple du sort subi par leurs parents ; ces orphelins d’un genre inédit finiront leur pousse où, comment, accompagnés ou laissés à leur sort… il faudra, là, porter la plus grande attention aux outils de déradicalisation dont on a vu que beaucoup étaient peu opérationnels. Enfin, que dire des familles d’ici qui voudront récupérer leurs petits-enfants ?

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