Ubi et orbi à Garissa…

Ecrit par Sabine Aussenac le 11 avril 2015. dans Monde, La une, Politique, Actualité

Ubi et orbi à Garissa…

Pour un peu, on guetterait les hirondelles… Un ciel bleu d’azur, le lilas presque sorti du bois, et toutes ces jonquilles embrassant les timides violettes, en chaque recoin des jardins de notre Ville Rose… Oui, ce sont de belles Pâques, les enfants iront gaiment quêter les œufs après mille agapes dominicales, et parfois même on ira à la messe pascale, ou, simplement, on allumera le poste pour regarder urbi et orbi, et le grand monsieur calotté nous parlera de Dieu, de ses ouailles et de ses Saints – et de son fiston, aussi, fraîchement revenu parmi les siens.

Étrangement, pourtant, je n’ai pas le cœur à la fête. N’allez pas me demander pourquoi je me sens plus meurtrie qu’il y a quelques mois, quand, pourtant, les chaînes d’info nous faisaient entrevoir en boucle les grands yeux noirs des enfants yazidis et des chrétiens persécutés à travers un Moyen Orient à feu et à sang… Plus encore que lors de la précédente attaque contre une école, où, pourtant, là aussi, une centaine d’étudiants avaient été massacrés par des talibans, à Peshawar… Devant les images de l’horreur souillant l’enfance, je m’étais sentie anéantie, tout comme après la boucherie perpétrée par le barbare de Norvège…

Cependant, sans doute parce que la tuerie de Garissa me renvoie à la fois à ma condition de chrétienne et d’enseignante, aujourd’hui, je pleure en pleine conscience ces 149 victimes de Garissa… Car en tant que professeur, je suis toujours effondrée quand des barbares s’en prennent sciemment à la jeunesse. Et en tant que chrétienne, en pleine conscience de ce qui est en train de se produire à travers le monde, je partage les mots du Saint-Père lorsqu’il harangue le peuple du monde en pointant du doigt l’Innommable : les chrétiens meurent par milliers, dans l’indifférence générale, assassinés simplement au nom de leur Foi.

Il faut lire les épouvantables récits des survivants. J’en veux énormément aux médias pour avoir, même localement, occulté dans un premier temps le paramètre ontologique du massacre, parlant simplement de la tuerie « dans une université », sans en expliquer les causes et les détails…

Il faut lire et relire les témoignages de ces jeunes qui ont été soumis à des barbaries d’un autre âge, les femmes parfois obligées de se baigner dans le sang de leurs camarades, ou épargnées dans un premier temps, par leurs meurtriers lisant le Coran et psalmodiant qu’ils épargneraient les femmes, avant de les achever malgré tout, exactement comme lors de la tuerie de Charlie-Hebdo.

Il faut lire et relire les récits de tris sélectifs auxquels ont été soumis les étudiants, dans cette file assassine ramenant l’humanité à la lie des méthodes nazies, quand sur de sombres quais de gare on séparait, devant des bouleaux muets et blancs, les enfants de leurs mères.

Il faut oser regarder les images de cette salle de classe ensanglantée, où deux jeunes filles s’étreignent dans le baiser de la mort, quand nous, Européens, nous sommes affectivement identifiés des semaines durant aux cris des victimes de l’Airbus dont les journalistes-vautours abreuvaient nos soirées ; pas question ici de sombrer dans l’immonde comparaison des souffrances, mais force est de reconnaître que là où le monde entier a, en 48 heures, pris des mesures pour éviter un nouveau carnage aérien, en changeant le fonctionnement des portes de cockpit, ce même monde est en train en ce dimanche de festoyer tranquillement, qui pour Pâques, qui pour Pessah, ignorant superbement les corps mutilés et les âmes broyées de Garissa.

À l’heure où j’écris ce texte, le Souverain Pontife prononce sa bénédiction d’urbi et orbi. « Ce n’est pas de la faiblesse, mais la force véritable. Celui qui porte en soi la force de Dieu n’a pas besoin de la violence, mais il parle et il agit avec la force de la beauté, de la vérité et de l’amour ».

J’aimerais qu’il ait raison, j’aimerais tant qu’il ait raison. De parler de pardon, de parler des souffrances à accepter, mais je doute. Oh combien je doute, de cette paix qui tarde tant à venir, et de l’intelligence des hommes. Je doute et je vous demande, vous qui me lirez, de réfléchir, chacun à votre mesure, à ce que nous pourrions faire pour que cessent les barbaries. Commençons par nous sourire, à nous comprendre, à nous respecter, ici, en Pays de France où hier encore de jeunes étudiants voulaient violenter une mosquée. Commençons par cesser de vilipender les « kébabs », à cesser de vouloir mettre au pouvoir une blonde dont les mots doucereux sont aussi dangereux que les dérapages de son connard de révisionniste de père.

Mais en même temps, osons partager ouvertement et fortement le deuil de ces milliers de chrétiens persécutés à travers le monde, au lieu de simplement nous gaver d’agneau pascal et de lapins en chocolat, héritiers d’une tradition qui nous semble immuable mais qui, si nous réfléchissions un peu plus loin que le bout de notre nez déjà rougi par l’apéro pascal, est réellement menacée par les barbaries de l’EI, de Boko Haram et des immondes Shebab.

Pour les jeunes étudiants de Garissa, pour les jeunes garçons et les jeunes filles fauchés en plein bonheur, moi qui ne sais plus prier, j’écris. Je crie.

Pensez à eux.

Soyons Kenya.

 

« À quoi pensaient-elles ?

L’image a beaucoup défilé sur nos fils d’actualité, un nouveau massacre, un nouvel acte barbare perpétré par des monstres sanguinaires, un nouveau crime contre l’humanité. Cette fois ci au Kenya.

Un détail a cependant attiré mon attention et j’ai zoomé sur les corps du fond, deux jeunes étudiantes qui s’enlacent durant leur dernier moment.

Du coup ces deux victimes ne sont plus des anonymes, des inconnues, des chiffres sans visages, des statistiques sans noms. Ce sont deux jeunes filles avec une histoire, une vie, une famille, des amis, des rêves et des envies.

Des sœurs ou des copines, les meilleures amies au monde ou de parfaites étrangères réunies l’instant où la fatalité a frappé.

A propos de l'auteur

Sabine Aussenac

Rédactrice

Née en 1961, Sabine Aussenac est un professeur et écrivain français.

Auteur de romans, de nouvelles et de poèmes plusieurs fois primés, elle s'attache aussi à faire connaître et aimer la poésie en dehors des sentiers battus de la modernité, sa langue étant proche de celle des auteurs du dix-neuvième siècle. Elle combat le minimalisme des formes actuelles et l’intelligentsia des revues et des grandes maisons d'édition, les premières n'acceptant qu'une certaine forme de poésie, les secondes ne publiant que des auteurs disparus. Son crédo est que les Français sont de grands lecteurs et auteurs de poésie - on le voit à l'implosion des blogs et forums consacrés à cette forme de littérature - mais que l'édition demeure un terrain réservé. Elle en appelle à une poésie vivante et libérée des diktats littéraires et éditoriaux.

 

(Source Wikipédia)

Commentaires (2)

  • Jean-Francois Vincent

    Jean-Francois Vincent

    12 avril 2015 à 10:53 |
    Retrospectivement la situation des Chretiens en terre d´Islam ressemble a une descente aux enfers. Au VIIIeme siecle, sous les Omeyyades, le pere de saint Jean Damascene (un des plus grands saints de l`Orient), etait rien moins que vizir du calife, respecte, puissant et riche.
    Les califats ulterieurs en revinrent a une lecture plus stricte du Coran : les non musulmans sont toleres, mais soumis a la dhimma, impot assorti de toute une serie de clauses humiliantes (interdiction de monter a cheval ou de porter des armes).
    De toleres, les Chretiens deviennent desormais intolerables : il n`y a presque plus de Maronites au Liban, les Chaldeens, catholoques ou orhodoxes, de Syrie ou d`Irak sont partis et les Coptes d`Egypte font leur valises...bref, une « purification religieuse » . On ne croit pas si bien dire : au Pakistan (litt. « le pays des purs »), le parti islamiste JUI-S a depose une requete – heureusement rejetee - devant la cour supreme , visant a interdire la Bible jugee blaphematoire.
    Apres la fin du Judaisme au Moyen-Orient, c`est au tour des Chretiens de disparaitre. On fremit en pensant au sort reserve aux Chretiens de Cisjordanie, en cas de gouvernance du Hamas : La « Palestine » deja promise a etre « judenfrei » serait-elle egalement « christenfrei » ? Rien de bien nouveau cependant, les nazis, freres des islamistes dans le crime et le sang, avaient le meme projet....

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  • Martine L

    Martine L

    11 avril 2015 à 16:44 |
    Garissa, dont on a – cela n'a échappé à personne – pas vraiment autant parlé que de l'avion de l'autre jour... médiatisation différente ; pour le même nombre de victimes... Pas autant parlé – non plus – que du Terrorisme d'hiver ( le nôtre, celui des voisins européens). Y aurait-il des modes ? Des séquences de même type qu'on nous servirait à satiété au risque de la contre production, et ( la même structure, exactement), mais si loin, touchant des Noirs ( c'est où, le Kenya déjà ? Ah, bon, des chrétiens ! Sont pas tous anthropophages, ces fourmis là ?? )
    Pourtant, même grille de la funeste toile : des Shebabs ici, venus de Somalie ; la même procédure, mêmes objectifs, langage identique que les «  nôtres » ; se réveiller vite pour au moins prendre conscience de l'amplitude des menaces. Un film catastrophe ? Croyez-vous !

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