Société

La mauvaise interprétation : le terrorisme au prisme de l’art

Ecrit par Marianne Braux le 19 mai 2018. dans La une, Ecrits, Actualité, Société

La mauvaise interprétation : le terrorisme au prisme de l’art

Point de vue

On aurait voulu s’en passer, que ce ne soit jamais à nouveau arrivé, mais la tragédie du 13 mai à Paris nous aura au moins appris ceci : qu’il est urgent de rééduquer les plus jeunes à la poésie. Pourquoi ? Car seule la poésie est plus forte que les fanatismes religieux. Seule la poésie, et derrière elle tous les arts, la Beauté, peut garder un jeune Français influençable et déraciné, en rage contre la vie et en quête de maîtres et d’infini, d’égorger son concitoyen. Seule la poésie peut lui donner les armes pour dépasser son inavouable désespoir et ôter de ses mains le couteau qui a tué son semblable et partant, l’aura tué lui-même. Pourquoi ? Parce la poésie enseigne à l’être parlant qu’est l’être humain à ne pas croire à ce qu’on lui dit. A ne pas prendre toutes choses au pied de la lettre, surtout lorsqu’il s’agit d’une parole imagée et opaque comme celles des textes religieux. La parole dite « divine » n’est telle que parce qu’elle est interprétable au-delà du sens commun des mots. Si elle vient d’un « dieu », d’une figure invisible donc, c’est précisément parce que son sens est cachéet qu’il est du devoir de l’homme de le maintenir tel, à l’abri des regards bien au chaud dans ce que l’on appelle communément le « cœur », le « for intérieur » ou, comme on disait autrefois : « l’âme ». Fixer, plaquer le sens d’une parole biblique ou poétique – car c’est au fond la même chose – sur le monde extérieur est pour ainsi dire sacrilège. « Dieu » n’est pas un politicien, il ignore les discours, il parle une langue singulière et privée… Une parole n’est « sacrée » que tant que l’ON ne l’aura pas complètement comprise, tant que JE, et non pas le troupeau des MOI, peut s’y sentir directement et exclusivement concerné. Ainsi, comprendre l’ordre violent d’un verset du Coran comme un ordre à la violence entre les hommes sur Terre va à l’encontre du principe même de « Dieu ». Les terroristes sont leurs pires ennemis : des mécréants ! Lorsque le prophète dit :

Sr2. 190. Combattez dans le sentier d’Allah ceux qui vous combattent, et ne transgressez pas. Certes. Allah n’aime pas les transgresseurs !

Sr2. 191. Et tuez-les, où que vous les rencontriez ;et chassez-les d’où ils vous ont chassés : l’association est plus grave que le meurtre.

Lorsqu’il répète cela qu’il a appris de « Dieu », le prophète s’adresse à l’homme intérieur. Il engage chacun à vaincre ses démons, à garder espoir dans une vie meilleure non pas au ciel, mais ici et maintenant. A se débarrasser de son ego tout-puissant pour suivre la voie de l’autre puissance : celle qui mène au paradis sur Terre. Le cœur, l’esprit. La parole « divine » invite l’homme à devenir autre pour pouvoir accepter l’autre autre : son frère, son voisin, l’étranger de passage, l’étranger qui s’installe.

RDT / 68 : Mai 68 : service après-vente

Ecrit par Johann Lefebvre le 19 mai 2018. dans La une, France, Politique, Société

RDT / 68 : Mai 68 : service après-vente

Après avoir évoqué, dans un premier texte, les causes et les circonstances des événements de mai 68, nous allons tenter maintenant de comprendre comment l’image de cette agitation a été construite, colportée et transformée, vendue, dès son apparition. Il ne s’agit pas pour autant d’en énumérer les conséquences et de les commenter : mais les conséquences de mai 68, quantitativement et qualitativement considérables, à elles seules démentent le fait qu’il s’est agi seulement et principalement d’une insurrection étudiante. Un tel impact, politique, culturel, psycho-social ne peut pas être le seul résultat d’une fête de jeunes désœuvrés voulant juste s’amuser, choquer le bourgeois et dénoncer les austérités d’une vieille société paternaliste, réactionnaire, immobile. Cette vision simpliste a dès le début été entretenue, à la fois par l’Etat et les médias (à l’époque, les deux sont souvent les mêmes), par une très grande partie des forces politiques officielles et, bien sûr, par les entités syndicales.

« Les ouvriers, qui avaient naturellement – comme toujours et comme partout – d’excellents motifs de mécontentement, ont commencé la grève sauvage parce qu’ils ont senti la situation révolutionnaire créée par les nouvelles formes de sabotage dans l’Université, et les erreurs successives du gouvernement dans ses réactions. Ils étaient évidemment aussi indifférents que nous aux formes ou réformes de l’institution universitaire, mais certainement pas à la critique de la culture, du paysage et de la vie quotidienne du capitalisme avancé, critique qui s’étendit si vite à partir de la première déchirure de ce voile universitaire » (1). Naturellement, une fraction remarquable de la population étudiante, particulièrement sur Paris et sa région, fut partie prenante du mouvement contestataire et insurrectionnel, c’est indéniable, mais il n’en demeure pas moins que jamais il n’a été question d’un déferlement considérable. Des 150.000 étudiants de Paris, jamais plus de 20% d’entre eux n’ont été présents ensemble, en même temps, lors des manifestations les plus massives, et ce pourcentage chute grandement si l’on considère les échauffourées les plus ardentes. Par ailleurs le statut social de l’étudiant, futur agent de la bureaucratie, cadre à venir de la production, le mettait avant tout dans une posture davantage discursive, typique de la (petite)-bourgeoisie, que pratique et active, et sa vision anxieuse à l’égard de cette perspective détestable était du pain béni pour toutes les mouvances d’extrême-gauche qui cherchaient des clients, non pour réaliser la révolution concrète, mais pour la maintenir uniquement comme perspective afin de n’en pas risquer l’épreuve, laquelle viendrait à rendre inutile la place sociale qui est visée quand on poursuit des études supérieures. Souvent il a été benoîtement opposé les étudiants en rébellion contre la société dite de consommation (sic, comme si elle n’était que cela) et les ouvriers, « qui seraient encore avides d’y accéder ». « La baisse et la falsification de la valeur d’usage sont présentes pour tous, quoique inégalement, dans la marchandise moderne. Tout le monde vit cette consommation des marchandises spectaculaires et réelles dans une pauvreté fondamentale, parce qu’elle n’est pas elle-même au-delà de la privation, mais qu’elle est la privation devenue plus riche. Les ouvriers aussi passent leur vie à consommer le spectacle, la passivité, le mensonge idéologique et marchand. Mais en outre ils ont moins d’illusions que personne sur les conditions concrètes que leur impose, sur ce que leur coûte, dans tous les moments de leur vie, la production de tout ceci. Pour cet ensemble de raisons, les étudiants, comme couche sociale elle aussi en crise, n’ont rien été d’autre, en mai 1968, que l’arrière-garde de tout le mouvement » (2).

RDT / 68 - Que la fête finisse…

Ecrit par Jean-François Vincent le 12 mai 2018. dans La une, Société

RDT / 68 - Que la fête finisse…

La fête. C’est, au fond, ce qui définit le mieux mai 68 ; un moment de défoulement, saturnales de printemps, monôme joyeux et jouissif, levée totale des inhibitions… en un mot et pour reprendre une expression de l’époque : « le pied ! ». Mais 68 clôt un cycle débuté beaucoup plus tôt.

 

Mai 68 dans le temps long

Toute guerre – en particulier mondiale – débouche sur une explosion festive, défoulement jubilatoire faisant suite à la peur de mourir. Ce fut le cas dans les années 20 – années dites « folles » ! – et, pour une brève période, en 1945, à la libération ; mais voilà, les réjouissances très vite prirent fin. La confrontation est-ouest imposa pour une décennie entière ce que l’on appela, en Italie, « gli anni di piombo », les années de plomb, hantées par le spectre d’une nouvelle conflagration, cette fois-ci atomique. Pourtant déjà des germes de ce qui sera 68 se firent jour : le film emblématique de ce temps, La fureur de vivre (1955) – titre original : A rebel without a cause – en dit long sur la frustration diffuse, informulée et radicalement apolitique d’une jeunesse en déshérence. Une absence de « cause » qui se retrouva également chez un Kerouac, On the road again (1957) et, d’une manière générale, dans la « beat generation », chère à notre ami Ricker Winsor : mal être de « jeunes » voulant les droits des adultes sans en avoir les devoirs et qui ne savaient pas trop quoi faire desdits droits… L’émergence de la musique rock ou du « yéyé » – que salua l’émission radiophonique Salut les copains ! (1959), suivie par la revue du même nom (1962) – annoncera l’ère des hippies et de Woodstock (1969).

 

Une « révolution » culturelle et non politique

Telle fut la grande erreur commise par à peu près tout le monde, à commencer par le pouvoir gaulliste. Les étudiants voulaient-ils le prendre, ce pouvoir ? Que nenni ! Une anecdote l’illustre, s’il en était besoin : le 10 mai, les potaches s’amusaient ; ils dépavaient les rues adjacentes à la Sorbonne, bouclée par la police et dont ils réclamaient la réouverture, pour ériger des barricades. Le recteur essaya de parlementer, s’enquérant de leurs intentions : « que se passerait-il si la Sorbonne rouvrait ? ». Réponse de Cohn-Bendit : « rien ! je fais venir trois orchestres et on danse toute la nuit ! ».

RDT / 68 - Mai 68 : révolution, création, art…

Ecrit par Johann Lefebvre le 12 mai 2018. dans La une, Arts graphiques, Société, Histoire

RDT / 68 - Mai 68 : révolution, création, art…

En mai 68, l’expression artistique comme véhicule de la contestation et, d’une manière plus générale, du désir révolutionnaire, se trouve être à la jointure de deux lignées historiques jusque-là distantes, même si leur histoire sociale prend source, au cours du XIXe siècle, avec d’une part la « critique artiste » du capitalisme et, d’autre part, les différentes déclinaisons théoriques du marxisme. Ces dernières s’intéressent aux deux pôles essentiels qui articulent les modes de production modernes, à savoir l’aliénation et l’exploitation, et sont les plus entendues jusqu’à la fin de la première guerre mondiale et la révolution bolchévique, avec une pointe insurrectionnelle lors de la Commune de Paris. Elles constituent un ensemble complexe et varié, avec ses socialismes à géométrie variable, ses anarchismes à plusieurs branches ou ses syndicalismes catégoriels. Quant à la critique artiste, elle concentre davantage son propos sur les conséquences de l’aliénation et de l’exploitation, en particulier la transformation du décorum social et de la vie quotidienne, transformation générée par la marchandisation totale de toutes les zones de la vie, produisant à la fois falsification et séparation. Cette critique spécifique est d’abord la plus discrète, au sens où elle n’est déployée que par un groupe restreint de théoriciens et praticiens. Son apparition, c’est-à-dire son premier effleurement historique, est contemporain de la monarchie de juillet, elle s’attaque avant tout à un état d’esprit, à une morale, à une ambiance, et annonce déjà les attaques contre l’utilitarisme, la médiocrité des goûts bourgeois, les notions de confort, de réussite sociale, de carriérisme. Dans la pratique, elle invente les formes comme la bohème, le dandysme, avec la création autonome comme cœur de l’existence humaine, préfigurant à cet égard la notion à venir et toute proche d’art pour l’art.

Ces deux approches critiques vont progressivement converger au cours du XXe siècle. D’un coté les formes théoriques et pratiques du marxisme auront surgi réellement, mais dans l’ébauche et dans l’échec, et le processus de désintégration stalinienne (le marqueur étant la Hongrie en 56) va finir de déshabiller Marx sauvagement travesti en même temps que les conduits médiatiques, en plein essor, vont permettre la pleine diffusion des productions culturelles. Par ailleurs, dès la fin de la seconde guerre mondiale, l’intellectualisation de la jeunesse fait un bond en avant, les facultés de sciences humaines et de lettres connaissent un large succès, elles permettent des jonctions inédites, des transversalités entre domaines d’études, car elles contiennent le lectorat des théories naissantes : Benjamin, Adorno, Lefebvre, Marcuse, les situationnistes et autres avant-gardes, permettent un déplacement des lignes, et même si la critique qu’ils ventilent demeure d’inspiration hegelo-marxienne, elle ne peut plus, face aux nouvelles conditions existantes, s’arrêter au simple décorticage, maintes fois resucé, de l’exploitation généralisée, elle progresse sur le terrain de la vie quotidienne où une multitude d’aliénations nouvelles est en train de s’installer.

RDT /68 - 68 et ses affiches

Ecrit par Martine L. Petauton le 12 mai 2018. dans La une, Arts graphiques, Société, Histoire

RDT /68 - 68 et ses affiches

Des milliers d’affiches pour dire le monde et l’Histoire qui se fait… Celles de mai 68, qui ne les a encore au coin de l’œil ? (il paraîtrait qu’on se les arrache à prix d’or, en brocantes).

Je les ai retrouvées, exposées (trop petit nombre et surtout trop peu, voire pas, exploitées) aux archives de Montpellier. On comprend mal du reste ce parti pris de simple illustration, semblant ne mériter rien d’autre qu’un vague coup d’œil. Défraîchies, si fragiles (quand il s’agissait de rares originaux sous verre), le reste reproduit.

Assez petit format ; nous parlerions d’affichettes, à peine plus conséquentes que de gros flyers, aux couleurs et traits presque enfantins, mais tellement signifiantes entre slogan, banderole et message. Un discours bien autant qu’une image, presque un trait publicitaire parfois. Naïves, penseront certains ; pas du tout, profondément efficaces et inscrites dans l’époque, diront d’autres, presque sérieuses au fond. Fond d’air très soixante-huitard, que ces affiches en noir, rouge et blanc, couleurs hautement symboliques, avides de libertés de tous ordres, mais aussi réfléchissant une période d’abondance, montrant en creux, en la refusant, la société de consommation. Que de bonheur, finalement, dans ce monde si lointain du nôtre… L’affiche et 68 ; « sous les pavés la plage » et sur ses murs, l’image qui veut faire sens. Ne pas perdre de vue l’importance de la Chine de Mao, dans les imaginaires d’alors, ses dazibao – fresque murale portant message – en guise de langue politique.

Il faut souligner que communiquer en 68 – le nerf de la guerre en toute époque – ne pouvait comme maintenant s’offrir le Net et la fabuleuse machine des réseaux sociaux ; un 68 et ses face books ! imaginons juste un peu : le rapport au nombre, au temps, aux messages ; mobiliser en deux clics ! Mais également les risques, notamment en fake news ; cauchemardons aussi de ce côté-là…

J’ai compulsé, proposé parallèlement à l’expo, un livre intéressant sur « les affiches de 68 ». Des pages d’images ; aucun texte accompagnant, ce qu’on peut regretter ; mais quelle somme ! Toutes les stars y sont avec une tonne de pépites inconnues en sus. Toutes chronologiquement classables en ce Mai, une marque de fabrique, pas moins. Qui (au pluriel sans doute) pour dessiner ? imaginer ? façonner le message. Quelqu’un, quelque part, au début, a probablement donné le genre, appuyé à la fois sur les murs chinois ou d’Amérique latine, et sur les affiches proprement syndicales, et tout a suivi, reproduit aussi vite que les rotatives de ce temps, préhistorique face à nos imprimantes et leur vitesse de la lumière.

Quand la vérité blesse…

Ecrit par Jean-François Vincent le 05 mai 2018. dans La une, Actualité, Société

Quand la vérité blesse…

Opinion

 

Ilan Halimi, l’assassinat par Merah d’enfants d’une école juive, la tuerie de l’hypercasher, puis Sarah Halimi et Mireille Knoll… non ! Décidément, trop c’est trop ! L’embrasement – que dis-je ! – le déchaînement de l’antisémitisme en France nécessitait une réponse ; en vérité, une riposte. Mais de quel antisémitisme parlons-nous ? L’amalgame serait mensonge. Car il ne s’agit pas de l’antisémitisme en général, du vieil antisémitisme catholico-droitier qui renaît aujourd’hui dans des pays, d’ailleurs, sans Juif (Pologne, Hongrie). Non, l’antisémitisme qui tue actuellement est nouveau, il ne vient pas des mêmes groupes, il ne se réclame pas des mêmes références. Il se réclame du Livre.

La semaine dernière, paraissaient coup sur coup un livre et un manifeste : Le Nouvel antisémitisme en France, préfacé par Elisabeth de Fontenay, et un manifeste sur le sujet, paru dans Le Parisien, rédigé par Philippe Val, ancien patron de Charlie Hebdo et l’un des contributeurs de l’ouvrage susnommé. Le manifeste reçut 250 signatures prestigieuses. « Cette terreur se répand, lance-t-il en guise d’incipit. Les Français juifs ont 25 fois plus de risques d’être agressés que leurs concitoyens musulmans. 10% des citoyens juifs d’Ile-de-France – c’est-à-dire environ 50.000 personnes – ont récemment été contraints de déménager parce qu’ils n’étaient plus en sécurité dans certaines cités et parce que leurs enfants ne pouvaient plus fréquenter l’école de la République. Il s’agit d’une épuration ethnique à bas bruit au pays d’Émile Zola et de Clemenceau. Pourquoi ce silence ? Parce que la radicalisation islamiste – et l’antisémitisme qu’il véhicule – est considérée exclusivement par une partie des élites françaises comme l’expression d’une révolte sociale ». « Epuration ethnique », le mot cingle et choque la bien-pensance de gauche, qui, dans l’affaire, se sent morveuse.

Oui, désormais les Juifs ont peur, les Juifs partent. Laurent Joffrin, peu suspect d’islamophobie ou de dérive identitaire, précise : 60.000 alyoth (retours en Eretz Israël), soit – effectivement – 10% de Juifs franciliens. Oh, certes, il ne s’agit pas de ce qu’ont subi les Albanais du Kosovo, puis, après eux, des Serbes de ce territoire ; la réalité se fait plus sournoise, plus perfide ; ce sont les « sale juif » accumulés qui poussent parents et élèves à fuir les établissements scolaires publics, dans les quartiers dits « sensibles ». Ce sont les agressions, verbales ou physiques, qui vident certaines communes de leurs Juifs. Oui, épuration ethnique il y a bien.

Mai 68 : présentation de quelques représentations

Ecrit par Johann Lefebvre le 05 mai 2018. dans La une, Actualité, Société, Histoire

Mai 68 : présentation de quelques représentations

Le mois de mai 1968 est non seulement un événement, mais c’est aussi un avènement. La preuve en est que très souvent, dans les propos de ceux qui l’ont vécu, de près ou de loin, il est question d’un avant et d’un après. Ce qui peut cependant surprendre encore, malgré l’accumulation des documents, des témoignages et le recul historique, c’est que certaines représentations liées à ce printemps mouvementé sont toujours – car déjà à l’époque – le fruit de falsifications tenaces, d’illusions idéologiques coriaces et d’arrangements avec la réalité pourtant limpide de conditions parfaitement lisibles, puisque vécues, dès les années cinquante.

Beaucoup ont prétendu, et prétendent encore, sans peur du ridicule, que Mai 68 était imprévisible et inattendu, d’autant que c’est arrivé, disent-ils, à l’apogée d’une séquence socio-économique, appelée plus tard « les trente glorieuses », quand l’économie était en pleine possession de ses moyens, avec un chômage réduit, une production et une circulation optimales. Ce sont précisément ces conditions matérielles, dont la mise en place remonte au XIXe siècle, qui n’avaient pas pour autant altéré mais, bien au contraire, consolidé la société de classes, tout en maintenant les luttes révolutionnaires dans l’échec, qui vont produire dialectiquement leur critique et maintenir le motif révolutionnaire en tant que possibilité historique. Certains théoriciens, et particulièrement ceux qui tentaient de vérifier les éléments de critique sociale dans la pratique, avaient très tôt compris que les conditions étaient réunies pour qu’un tel mouvement, contestataire, insurrectionnel puis révolutionnaire, puisse surgir réellement, dans la vie quotidienne, et morceler l’ensemble des truquages du vieux monde. « L’histoire présente peu d’exemples d’un mouvement social de la profondeur de celui qui a éclaté en France au printemps de 1968 ; elle n’en présente aucun où tant de commentateurs se sont accordés pour dire que c’était imprévisible. Cette explosion a été une des moins imprévisibles de toutes. Il se trouve, tout simplement, que jamais la connaissance et la conscience historique d’une société n’avaient été si mystifiées » (1).

Les conditions matérielles, évoquées plus haut, avaient progressivement, depuis le sortir de la seconde guerre mondiale, évolué selon les modalités de la séparation, théorisée dès la fin des années 50 entre autres par les situationnistes et envisagée quelque temps avant par l’École de Francfort. Quant à Henri Lefebvre, référence notoire chez les étudiants de l’époque, connu par eux pour sa critique de la vie quotidienne et plus particulièrement pour son ouvrage La Proclamation de la Commune, il n’avait fait que reprendre bon nombre de thèses parues dans la revue Internationale Situationniste, ce qu’il reconnaîtra assez vite d’ailleurs.

Les siècles et les hommes passent, l’antisémitisme demeure (et demeurera)

Ecrit par Laurent Sagalovitsch le 28 avril 2018. dans La une, Actualité, Société, Histoire

Les siècles et les hommes passent, l’antisémitisme demeure (et demeurera)

Avec l’autorisation de l’auteur de ce texte, Laurent Sagalovitsch, publié sur Slate le 26 avril 2018 :

http://www.slate.fr/story/160909/les-siecles-et-les-hommes-passent-lantisemitisme-demeure-et-demeurera

 

Vous pourrez écrire toutes les tribunes que vous voulez, signer toutes les pétitions, passer votre temps à hurler votre indignation, rien n’y fera : l’antisémitisme perdurera aussi longtemps que le monde sera.

Il n’existe aucune solution finale pour lutter contre l’antisémitisme et mon pessimisme qui, je le crains fort, ne soit rien d’autre qu’une lucidité poussée à son extrême, m’incline à penser qu’aussi longtemps que le monde sera monde, l’aversion envers les Juifs continuera à prévaloir quand bien même cesseraient-ils tout bonnement d’exister.

Vous pourrez écrire toutes les tribunes que vous voulez, signer toutes les pétitions, les unes après les autres, passer votre temps à hurler votre indignation et clamer votre dégoût, rien n’altérera cette pensée répandue dans à peu près toutes les couches de la population et présente sous toutes les latitudes, que les Juifs dans leur ensemble sont une engeance nuisible au sort commun de l’humanité.

Ce coupable idéal

Il suffit de tendre l’oreille pour s’en apercevoir : alors que les Juifs représentent une portion microscopique de la population mondiale, une minorité tout à fait insignifiante au regard de son nombre, ils demeurent envers et contre tout cet immuable objet de fixation, de fascination et de répulsion vers qui tous les regards continuent de se tourner.

Pas une journée ne se passe sans qu’ici ou là ou encore ailleurs, on ne s’en prenne à l’un d’entre eux, soit pour le frapper, soit pour le tuer, soit pour l’invectiver, dans un parti-pris d’autant plus étonnant que la plupart du temps, le juif, si ce terme a un sens, a le goût voire même l’obsession de la discrétion et que rares sont les occasions où il ose se mettre en avant.

Il n’empêche : quelle que soit sa façon d’agir, quel que puisse être son rôle joué dans la société, sa manière d’être au monde, le juif demeure ce coupable idéal dont on se plaît à stigmatiser les fautes sans être jamais capable d’énoncer en quoi ces fautes pourraient bien consister comme si, par une sorte d’axiome métaphysique, il devait supporter sur ses épaules le poids de cette faute par ailleurs impossible à déterminer et de là inexpiable puisque imaginaire.

UNIVERSITES, un printemps d’escholiers de plus ?

Ecrit par Martine L. Petauton le 07 avril 2018. dans La une, Education, Actualité, Société

UNIVERSITES, un printemps d’escholiers de plus ?

Au Japon, ils ont le printemps des cerisiers, nous, c’est rituellement celui des « escholiers » (sachant que des tréfonds du Moyen Age, ça bougeait déjà pas mal dans les rangs ; mes rues de Montpellier, la savante et la rebelle en ont vu défiler de l’étudiant, une manière de record en termes de battre le pavé !).

Selon les années, c’est plus ou moins jeune – lycéens encore boutonneux, étudiants des – premiers, le plus souvent – cycles des facs – quelquefois spécialisés, les élèves infirmiers ici, cette formation d’ingénieurs là. La parité flotte le plus souvent sur les cortèges, ça c’est au moins une solide avancée. Pas de printemps sans son quota d’étudiants en colère. Haussement d’épaules des nantis/insérés, surtout insérés. Alors, dit mon voisin rigolard (et retraité) – je me disais aussi, 50 ans après 68, ils vont bien se mettre à sortir !!

Ils sortent en effet. Plus de 10 grandes universités ont débrayé – ce n’est qu’un début, continuons le… qu’on disait, nous – les rues se peuplent, même quand il pleut, et ce n’est visiblement pas le lancement des commémorations du grand Mai. Pourtant, l’opéra n’a plus rien à voir avec le grand ancêtre, ni le décor, ni le livret, ni les chanteurs, ni les costumes, ni rien, si ce n’est l’âge des participants. – Quand on est jeune, on gueule, ponctue mon toujours voisin d’un rire indulgent. Tendez pourtant un micro dans les manifs actuelles, et risquez « 68 ? » ; on peut d’avance lister le résultat du sondage : ce temps festif ! de consommateurs gavés ! d’enfants de bourgeois en crise d’adolescence ! avides de toutes les libertés, de fait individualistes en diable ! cette époque roulant dans les idéologies abstraites ! ce rêve coûteux !!… de rejets doux en rejets forts, rien, semble-t-il, d’un quelconque culte aux grands ancêtres, en vue… Car on est, à présent, là, comme dans le reste de la société, plus qu’inquiet, et sérieusement, sur l’avenir de son « moi, je », et les slogans, les pancartes sont aux antipodes de ces – interdit d’interdire et autres sous les pavés, la plage… les méga crises et le chômage de masse sont passés par là, ainsi que – évidemment – la philosophie politique d’un E. Macron. La mine de l’étudiant, ou de celui qui est en partance pour l’être, cette année 18, est sombre, et n’a plus grand-chose à voir avec le sourire narquois et définitivement historique de notre Dany face au CRS. Un tout autre monde, mais un monde qui comme tous les autres, et même celui de 68, parle de formation, de diplôme, d’insertion professionnelle, bref, d’avenir et finalement de vie. Pas une brindille, on l’aura compris.

De quoi causent nos banderoles actuelles ? A Montpellier, comme cela n’aura échappé à aucun citoyen attaché aux valeurs de la république, on nous résume l’attaque par des nervis d’extrême droite, il y a quelques jours, d’un amphi occupé en Droit ; les gourdins volaient, en guise de procédé négociatif, et, ce, avec l’apparent accord, tacite ou pas, du doyen de la faculté. Important incident ou bavure, ayant violé la traditionnelle indépendance des universités, blessé des étudiants, au motif que le contexte socio-politique si sécuritaire et avide de protection de quelques-uns choisis au milieu de tous, suffirait à faire passer la pilule.

Mouvement social ; quel fouet pour la mayonnaise ?

Ecrit par Martine L. Petauton le 31 mars 2018. dans La une, France, Actualité, Politique, Société

Mouvement social ; quel fouet pour la mayonnaise ?

Ça n’a pas encore pris, ça ne prend toujours pas, voilà les titres des journaux, passée la fameuse journée du 22 (qui plus est, de mars !), dont on attendait, bizarre régression pythienne, qu’elle siffle enfin le départ du « mouvement social ». Après, à l’évidence, pas mal de départs avortés ou carrément passés à la trappe, notamment lors de l’adoption par les Ordonnances autoritaires, de presque tout le corpus des Lois-travail, mais pas moins, au moment de l’insupportable dispositif sur l’ISF, sans compter en début d’année le matraquage CSG. On dirait, me disait quelqu’un, que le corps social est pris dans la glace, ou bonnement parti visiter une bien lointaine planète.

50 ans après le grand Mai, peut-on du reste encore parler de mouvement social au singulier (en gros, celui articulé autour de la gauche autoritaire, CGT/PC, et celui de la deuxième gauche toute neuve, l’autre, la Socialiste libertaire). C’est bien clair qu’on n’en est plus là, après l’effondrement communiste mangé largement par les Socialistes au pouvoir, triomphants ou défaits dans l’œuf, et la progressive dévalidation d’une CGT croupionnisée.

C’est de « mouvements sociaux », un émiettement infini, une myriade inefficace, qu’il faut maintenant parler, simplement même de paroles sociétales, sans escompter la plupart du temps ni défilés communs, ni parole convergente aux tables de négociations ou ce qu’il en reste, et, ce, malgré les louables efforts passés d’un Hollande pour donner vie au dialogue social – formule devenue lunaire pour tant de gens…

 Or, hier, qui a battu le pavé des villes ? Aucun cortège convergent, des pancartes d’associations de « moi, moi, moi » ; telle corporation aux abois, telle autre légitimement inquiète ; cet assemblage fait-il un mouvement social ? « mes » revendications, rien d’une voix collective ; des défilés décousus, type ces engeances défendant le petit commerce à la fin du siècle précédent. D’usage militant et de gauche, qui dit mouvement social, dit, certes, défiler pour ses propres intérêts, menacés ou supposés l’être, mais (en même temps !) porter la parole de tous et des autres, être en bref, dans le collectif. Cela suppose, certes, une parfaite connaissance des enjeux et une capacité à trier, hiérarchiser ceux-ci, être dans le « d’abord, ensuite, enfin » qu’aucune pancarte ne mentionnait le 22. Hier, où était le grand cri défendant le sens même du service public, bien au-delà des intérêts spécifiques des cheminots ? muette était la rue, et ce silence fait froid dans le dos, car on peut penser qu’un danger doit être parfaitement identifié pour être efficacement combattu.

Encore, direz-vous, faudrait-il de solides porteurs de banderoles. Or, la CGT, ce qu’il reste de son ombre aux mains dures et butées d’un Martinez, Sud, et notamment l’intraitable Sud Rail et ce qu’on sait qu’ils sont, seront-ils vraiment en capacité de conduire la lutte SNCF, mais bien plus d’élargir demain à l’ensemble des services publics, puis enfin de convaincre une large population de l’urgence des causes à défendre. Sans remonter à Mai 68, 1995 et les grandes grèves, face aux « bottes » de Juppé et ses retraites, sont loin ; autre temps, autres mœurs sociales, syndicales. Peut-être, toutefois, ferions-nous bien de réviser vite fait ces pages d’histoire là… réviser ne voulant pas dire refaire le film, mais plutôt en tirer des leçons. Car, il semblerait qu’aucune avancée sociale d’importance (on peut aussi dire, à présent, aucune sauvegarde) n’ait jamais vraiment abouti hors de solides cortèges marchant du même pas, et voilà bien un credo qui résonne d’échec en réussite depuis la nuit des temps.

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