Areezoo, la classe, le ministre ...

Ecrit par Martine L. Petauton le 04 juillet 2011. dans La une, Education, Société

Areezoo, la classe, le ministre ...

Elle est là, devant moi, la mère d’élève, véhémente et déboussolée, assurant que « oui, la petite étrangère, depuis ce début de trimestre, freine sa Céline, car ne comprend pas un mot des cours, n’a pas les affaires qu’il faut, prend un temps fou aux professeurs, pose des problèmes à la cantine… après un silence : « je ne suis pas raciste »… Probable…

De grands yeux noirs pleins encore des brumes froides de ses montagnes d’Afghanistan ; le sourire qu’il faut ; le bonjour ; c’est vrai, c’est tout ce qu’elle sait dire ; un foulard discret ; une belle envie d’apprendre et surtout quand elle nous regarde, une confiance qu’on ne trouve plus toujours ici… on nous l’a posée, en 5D, au cœur de l’hiver enneigé : « elle a cet âge-là ! » a dit la principale. Dans la salle des profs, pas plus d’étonnement que ça ; le trimestre passé, un simple mot sur le tableau blanc : « Rithy Chhnam – Cambodge – ne connaît pas un mot de français – inscrit en 3B »… avait suffi pour cet autre enfant.

D’où viennent-ils ? Un nom sur la carte : pays, pas régions ; leur histoire ? Un geste vague, on ne sait pas grand-chose ; difficile, sans doute ! Alors, nous les enseignants, on se rabat vite fait sur le cognitif : leur niveau ?

Vous apprécierez… en maths, on apprendra que « ça leur dit quelque chose », en français, « non, là, je ne vois pas ce que je peux faire… » en HG, me dit sans rire, le principal adjoint : « elle suivra ! Il y a des cartes… ah ! Bon ! »

Au début, monitoring (« requins et remoras » des vieilles lunes du “pédagogisme” honni aujourd’hui) : je l’ai confiée à une Pauline ouverte et délurée pour la piloter : l’emploi du temps, les us et coutumes de la cantine, les « manies » de tel ou tel prof. Je ne sais comment font nos élèves ; eux, au moins, ils savent : communiquer par gestes, montrer, rire, surtout, et, au bout, intégrer. En une moitié de semaine, l’affaire est pliée ; Areezoo fait bien partie de la 5ème D ; gare à celle (ce fut, parfois moi, aussi) qui l’oublie en faisant l’appel !

Quant à l’Institution ! Il fut un temps – déjà lointain de plusieurs rentrées – où nous voyions passer régulièrement une enseignante de FLE (entendez : français/langue étrangère). Elle disposait d’outils et de techniques abouties pour qu’un enfant non francophone s’approprie le nécessaire langagier, en un temps réduit, pour faire face aux besoins de sa scolarité ; budget raisonnable : quelques heures, groupe limité, enseignement personnalisé… Inimaginable, pourtant, apparemment dans la France des années 2010 ; exit les moyens, « mettons-les directement dans le bain ; immergeons-les avec leur classe d’âge », maîtres mots, pauvres mots de notre lamentable austérité de bouts de chandelles… de même, un mauvais jour, là-bas dans le Primaire où tout se joue, on a décidé d’immerger aussi les enfants en perdition ; foin des RASED (réseau d’aide aux élèves en difficulté) ! Ça doit apprendre à nager ! Ça coule ! Ah ??

C’est ainsi que moi, mon HG et ses soi-disant cours/cartes, me voilà face à mon Afghane et ses attentes bien légitimes. Je la salue, je lui souris, et, un jour, en passant dans les rangs, je croise son regard – honte de ma vie – je l’avais presqu’oubliée… « elle n’est pas dérangeante », ponctue, contente d’elle, cette collègue d’anglais ; mission de l’éducation nationale réussie ?

Mais, il y a, heureusement, plus fort que la fermeture, le refus, l’absence d’imagination, la rigueur budgétaire ; il y a la boîte magique des programmes et, surtout, le « et si on faisait… » des groupes d’élèves. Cette année, en parallèle au déroulé des « mondes au Moyen Age », on bâtit un cahier du patrimoine qui fait le tour des civilisations abordées, dont, évidemment, la lumière de l’Islam. Le nom de chaque élève apparaît déjà sur la première page, calligraphié – langue tirée –  à la façon des moines copistes de notre fastueux XIIIe siècle et ses cathédrales. C’est, je crois me souvenir, Adrien, plus intéressé par le dessin que par l’apprentissage de ses leçons, qui a remarqué : « Areezoo, elle pourrait faire une page comme nous, mais faudrait qu’elle écrive en arabe ». D’un coup, elle s’est retrouvée au centre de la classe ; elle a écrit son nom, « et, le mien, comment ça fait ? » et, la séquence suivante, debout, glissant parmi ses camarades qui recopiaient, vaille que vaille et sans calame le modèle de leur patronyme qu’elle avait écrit au tableau, Areezoo rectifiait ici ces lettres montantes ruisselant sur les lignes horizontales, corrigeait, là, la voyelle donnée par ce signe typographique… il y a eu – quoi ? – à peine deux minutes de surprise devant ce jeune « professeur du jour », trois sourires, pas plus, et très naturellement, on a mutualisé, on a échangé en un beau SEL (service d’échanges locaux) humain, manières de faire et savoir ; « si je fais de gauche à droite, c’est gênant ? » ; « pourquoi, vous, c’est une calligraphie, et nous, une simple écriture ? » « dans nos mosquées, on ne représente pas Allah ! donc, on écrit en décorant », et la camarade afghane de jumeler sur la page la culture musulmane et la chrétienne des anciens moines ; Elisa, quant à elle, lui francise son nom et le cahier d’Areezoo avance… et toute ma classe de s’envoler !

Valeurs de la mixité sociale ; on va voir sur le livre d’Histoire, son Afghanistan dans le monde islamique médiéval, là, au-dessus des terres persanes ; on s’intéresse : « c’est pour ça que tu parles arabe ? (pachtoun, aussi, dit-elle) tu étais plus forte que nous au Moyen Age ! » glisse un Benjamin qui n’en est toujours pas revenu de « tout ce qu’ils savaient faire en ce temps-là ! »

Pourtant, le ministre de l’Intérieur, C. Guéant – mouvement de menton d’un très petit général, sorti d’une nouvelle de Maupassant, aux senteurs de sous-préfecture – a dit récemment : « deux tiers des échecs scolaires, c’est l’enfant des immigrés » et, là-bas, la blonde à la voix mâle et aux dents de son père, a ramassé, silencieuse, la mise…

Le percutant webzine « rue 89 » (d’autres aussi) a simplement placé les chiffres du ministère face à un poids lourd : le rapport PISA de l’OCDE, et ses courbes des enfants de 15 ans, 1ère et 2ème génération d’enfants issus de l’émigration. Un quart seulement, et non les deux tiers de ces élèves sont en échec. La suppression des postes, notamment en FLE et RASED, les enseignants non expérimentés dans les zones difficiles, l’absence de mixité sociale dans les collèges, accrue par la possibilité offerte aux familles de choisir leur établissement, forment, selon PISA, un cercle vicieux, bien plus que vertueux…

A la fin de l’année, ma petite élève afghane m’a donné mon nom en calligraphie arabe ; écriture appliquée, facture un peu naïve ; la feuille est là, accrochée au-dessus de mon bureau, pendant que j’écris cette chronique ; elle nous a porté sur ses ailes, Areezoo, ce printemps…


Martine L. Petauton


A propos de l'auteur

Martine L. Petauton

Martine L. Petauton

Rédactrice en chef

 

Professeur d'Histoire-Géographie

Auteure de publications régionales (Corrèze/Limousin)

 

Commentaires (5)

  • Emile Eymard

    Emile Eymard

    05 juillet 2011 à 19:47 |
    A vous lire, on aimerait bien faire partie de vos élèves.

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    04 juillet 2011 à 22:01 |
    Areezoo, la classe, le ministre...C'est vrai, le ministre manque de classe...Avancer un faux chiffre, puis empêcher l'insee de révéler les vrais, ce n'est pas glorieux...

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  • didier ayres

    didier ayres

    04 juillet 2011 à 21:37 |
    Martine, c'est fort, comme réflexion, et l'on devine bien cette petite jeune fille afghane qui porte un nom très beau
    Je me rappelle, enfant d'immigré, dans les classes du 16ème arrdt, damer le pion aux filles de bonnes famille, paresseuses et gâtées...
    Bien à vous, votre
    Yasmina Mahdi

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  • Lévy Maurice

    Lévy Maurice

    04 juillet 2011 à 20:41 |
    La petite étrangère qui dirige la classe ... Quelle réussite !
    Oui, tout au long de mon travail, je n'ai pas ceesé de m'étonner de ce qui peut se faire sans même qu'on l'ait imaginé ...
    Encore faut-il qu'on ait du coeur dans la poitrine ...

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  • serge landon

    serge landon

    04 juillet 2011 à 20:04 |
    Merci à d'Areezo pour ce rappel de mes premières années d'enseignant(1956) je lui souhaite la même réussite que celle de Luigi, arrivé dans ma FE du 75 puis 93 maintenant, dans des conditions identiques.Chat sauvage de calabre en tongs,chemisette et pull frangé aux manches, au mois d'octobre, totalement ignorant de notre langue, mais tres désireux d'apprendre , facilement agressif avec les loulous qui composaient la classe, pas avec ses poings mais ses ongles. Aprés bien des efforts il a réussi à s'intégrer au groupe et parlait un français presque correct bien que zézayant à la fin de l'année, aucune difficulté en maths.Vingt et des années plus tard, à l'occasion d'un déplacement à Paris je l'ai revu sur un marché. Méconnaissable , athlétique,une manière tres élégante de se rappeler à mon souvenir et de me présenter son épouse. Il avait intégré une filière technique puis la SNCF où des cours internes lui avaient permis d'obtenir un poste de cadre, hypothèse totalement utopique lors de son arrivée.Soumis à la réflexion des idéologues répressifs...avec une pointe d'émotion.

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