Comment traiter de féminisme ...

Ecrit par Yasmina Mahdi le 17 juin 2011. dans Psychologie, La une, Société

Comment traiter de féminisme ...

... à travers La Jetée de Chris Marker et La maman et la putain de Jean Eustache ?


I. La mémoire


Les deux films qui sont sujet de cette petite communication, se situent parfois à la charnière du cinéma expérimental -celui de Jean Eustache, inclassable bien qu'apparenté à La Nouvelle Vague,  et celui de Chris Marker, en plans fixes et voix off (qualifié par l'auteur de "ciné-roman"). Nous pouvons avancer l'idée qu'un imaginaire (singulier chez chaque auteur), se greffe autour d'histoires enchâssées dans une sorte de mémoire-souvenir -à la fois socle historique commun et expérience individuelle. Cette mémoire-souvenir fait jaillir certaines représentations du "féminin", qui se fixent et s'altèrent entre les métaphores et  les stéréotypes, autour de portraits de femmes et de la fixité de certains clichés à leur égard. Ce qui est le cas des plans-séquences, dans La maman et la putain, avec un prisme qui définit les femmes à partir des souvenirs d'Alexandre (incarné par Jean-Pierre Léaud) et des images fixes, sans mouvement (à cause de la forme du film), et des expérimentations sur le prisonnier (interprété par Davos Hanich) dans La Jetée.


Un passage s'effectue, des ténèbres, de l'opacité de la mémoire sélective (mais contrôlée), d'Alexandre, aux souvenirs extirpés sous la torture, dans La Jetée, comme franchissement d'un seuil. De cet entre-deux de l'espace, de cet intermédiaire entre mémoire et oubli, vrai et faux, le passage des femmes à l'écran ne s'effectue que sous contrôle et sous dépendance, par les discours au masculin. La profération d'Alexandre et une syncope de souvenirs dans La Jetée nous dirigent de façon concertée, pour, semble-t-il, se fixer sur cette alternance: immobiliser le féminin et le contingenter dans le domaine de l'affect. La condition de la représentation du féminin (dans La Maman et la putain) – de toutes les femmes-, ne doit son façonnement, sa fabrication, qu'à partir de la fiction d'un homme -ici l'affabulation d'Alexandre et ses jeux de séduction, et au prix d'insupportables douleurs du prisonnier du temps (dans La Jetée), cobaye programmé afin de recréer des souvenirs, après la destruction atomique. Il s'agit bien de l'illustration partielle d'une définition des femmes, captives du récit, utilisées pour la réalisation identitaire du héros, et celle, esthétique, du film. La longue histoire de cette inféodation tient tout autant de l'empirisme que d'une mémoire biblique judéo-chrétienne fabriquant la femme à partir d'un morceau de chair. Prenons le passage précis de La Bible (trad. De Lemaitre de Sacy):

Est-ce que tout part de là? : 18. Le seigneur Dieu dit aussi: Il n'est pas bon que l'homme soit seul; faisons-lui un aide semblable à lui. 19. Le seigneur Dieu ayant donc formé de la terre tous les animaux terrestres et tous les oiseaux du ciel, il les amena devant Adam, afin qu'il vît comment il les appellerait. [...] 20. Adam appela donc tous les animaux d'un nom qui leur était propre, tant les oiseaux du ciel que les bêtes de la terre. Mais il ne se trouvait point d'aide pour Adam qui lui fût semblable. 21. Le Seigneur Dieu envoya donc à Adam un profond sommeil; et lorsqu'il était endormi, il tira une de ses côtes, et mit de la chair à la place. 22. Et le Seigneur Dieu, de la côte qu'il avait tirée d'Adam, forma la femme, et l'amena à Adam."

Passée la "fabrication" religieuse de La femme, voyons ce qu'il en est advenu dans nos oeuvres, "la part restante". A l'intérieur de nos deux films, le passage au grand jour des épaisseurs de la remémoration des protagonistes est difficile car arbitraire. La translation entre une somme de "vrais" souvenirs et les évocations phantasmatiques amputent forcément la possibilité d'une autonomie féminine, la conditionne, voire la sclérose quelque peu. Chez J. Eustache et C. Marker, l'image des femmes est contingentée par une esthétique de la jeunesse. Toutes les femmes choisies sont jeunes, toutes se soumettent à la dépendance amoureuse. Ce choix esthétique engendre des catégories qui prennent leur source dans des situations déterminées principalement par le domaine affectif, sentimental. Les catégories s'érigent en modèles qui deviennent normatifs, c'est-à-dire acquis, reconnaissables et applicables. Nous reconnaissons facilement ces modèles de base: celui de la jeune fille, ici Veronika (jouée par Françoise Lebrun), devenue la maîtresse, et en même temps la prostituée (la putain); celui de la femme mariée, un peu plus âgée, (ici la compagne d'Alexandre), une figure possible de la mère, à travers Marie, incarnée par Bernadette Laffont. Il reste une figure intermédiaire assez énigmatique et difficile à définir, celle de l'inconnue de La Jetée. Elle n'a pas de prénom, n'arrive que par intermittence -à travers les spasmes d'agonie de l'homme-  et là est tout le génie du film, elle n'apparait que par le truchement du prisonnier qui est en vérité une figure psychopompe.

Cette idée du féminin, sa fixation en stéréotypes ne concernent que des femmes qui valident un jeu de miroir (et de caméra) d'un temps diégétique pensé au masculin. Où le récit du sujet masculin s'incarne et guide l'objet féminin. Il le façonne, le fascine par la traversée de la bien nommée mémoire.


Yasmina Mahdi


A propos de l'auteur

Yasmina Mahdi

Rédactrice

Yasmina MAHDI, plasticienne d'origine franco-algérienne, titulaire d'un DNSAP des Beaux-Arts de Paris et d'un DEA d'Etudes Féminines de l'Université de Paris 8 ainsi que d'un corpus de 4 années de thèse sur le cinéma français

A dirigé la Revue universitaire Parallèles et Croisées

Dernières expositions : Faculté des Lettres de l'Université de Limoges, MJC La Souterraine Achat 2009 de l'Artothèque du Limousin (FRAC)

Dirige un atelier d'Arts plastiques à l'Université de Limoges

 

Commentaires (4)

  • Jean Péchenart

    Jean Péchenart

    07 juillet 2011 à 09:09 |
    Je n'avais pas vu La Jetée. Cet article m'y a amené, merci Yasmina ! C'est un film magnifique, suite non pas de 'plans fixes' (je pinaille) mais de photographies enchaînées -- avec peut-être une exception : j'ai cru voir bouger une fois les yeux de 'la femme'... il faudra vérifier !
    J'ajoute que la voix off d'un des tortionnaires (on peut les appeler ainsi), en allemand l'appelle 'das Mädchen' (la fille) et qu'en allemand ce mot est du genre neutre.
    Je n'aurais pas pensé à ce rapprochement intéressant avec La maman et la putain. Merci encore.

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    • didier ayres

      didier ayres

      08 août 2011 à 20:00 |
      Jean
      Bonsoir
      Je viens de découvrir avec plaisir ton commentaire. J'ai dû voir une cinquantaine de fois La

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      • didier ayres

        didier ayres

        08 août 2011 à 20:13 |
        suite...
        La Jetée (avec le son, sans le son, au ralenti, donc image par image), ainsi que les autres films que j'ai cités. Et tu as raison les yeux bougent (hommage à Vertov), le seul plan animé du film. Chris Marker lui-même tient à l'appellation "ciné-roman", unique dans le genre.
        Tu l'as vu dans l'atelier, je prends comme objet la représentation du féminin, et je tente de comprendre à travers le continent du cinéma, la fabrication des rôles et des clichés.
        Oui, j'ai pris la liberté de faire cette étude comparative, en prenant comme point d'ancrage, parfois, la sensibilité à la française, et le traitement esthétique en noir et blanc, ce qui n'est pas du tout une affaire de hasard.
        Bien à toi
        Yasmina Mahdi

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  • Martine L

    Martine L

    18 juin 2011 à 09:42 |
    Bienvenue, madame sur notre site qui s'honore de votre plume à la fois savante et capable d'intéresser tous nos lecteurs, sur un sujet qui, actuellement prend toute sa place

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