Comment traiter de féminisme ... (2)

Ecrit par Yasmina Mahdi le 20 juin 2011. dans La une, Cinéma, Société

Comment traiter de féminisme ... (2)

… à travers La Jetée de Chris Marker et La maman et la putain de Jean Eustache ?


II. Les images


Pour traiter avec clarté du féminisme comme sujet au-dedans de l’expression cinématographique, commençons par citer deux penseuses du genre, mettant l’accent sur un procédé qui « construit un modèle de quête subjective pour un protagoniste masculin à la recherche de son identité, les figures féminines servant alors d’auxiliaires, efficaces parce que sexuellement autres, à la réalisation identitaire du héros ». (Marie-Claire Ropars : La quête du neutre ; Cinémathèque n°18, 2000). Ce constat semble illustrer parfaitement les deux œuvres citées, la quête primesautière de l’acteur principal de La maman et la putain face à ses « auxiliaires de récit », et le recouvrement terrible de l’identité du prisonnier de La Jetée, qu’expose, en off (encore) un récitant. La construction de ce procédé détermine, altère, inclut, exclut une fiction du féminin inféodée à un schéma de construction précis, fixée par une téléologie.

Cela passe par un stratagème et un calcul dans le but, comme nous le rappelle, cette fois-ci, Sarah Kofman, d’« utiliser les femmes et leur caractéristique pour parvenir à faire cesser leur règne au profit de celui de l’homme, tout en leur laissant l’illusion de continuer à régner ». (Le respect des femmes ; Galilée, 1982).

Ce qui fait événement, ce qui est convoqué, présenté, déterminé comme propre au féminin, dans La maman et la putain, ne concerne que des femmes qui valident un jeu de miroir (et de caméra) privilégiant ainsi leur dépendance affective. Ce registre des passions met sous tutelle les quelques femmes de l’entourage d’Alexandre (incarné par Jean-Pierre Léaud), les affectant, dans le sens médical du terme, les affligeant maladivement, de ses remords, de ses culpabilités. Tentons de déceler ce qui, cinématographiquement parlant, spécifie ce type de relation, les images privilégiées. Les deux films que nous traitons, ont été réalisés en noir et blanc, avec une dizaine d’années de différence (La Jetéeen 1961/62, La maman et la putain en 1973), sous forme de « ciné-roman » par Chris Marker et de narration littéraire chez Jean Eustache, qui d’ailleurs a fait l’objet d’une publication. Tous les modèles de femmes sont conçus dans une diégèse pensée au masculin, projetés comme sexuellement autres, – c’est-à-dire dans une relation d’altérité.

Dans La Jetée, une femme sans prénom, sans voix, inatteignable, n’arrive que par intermittence – une sorte de spectre psychopompe –, enfanté par la douleur de l’homme, du prisonnier (incarné par D. Hanich) dans une progression inquiétante récitée par Jean Negroni. Dans La maman et la putain, Jean Eustache privilégie les plans resserrés sur les visages, les cadrages courts et de nombreux champs/contrechamps. Les longs monologues d’Alexandre placent les personnages féminins dans une contingence douloureuse : ou le silence ou la rupture. Les répliques de Veronika (La putain, incarnée par Françoise Lebrun), sont rares, incidentes. Elle est filmée face à Alexandre, dans le même plan, à la fois perçue comme un contact érotique et mise à distance par le délire verbal du jeune homme. L’image de Veronika semble enchâssée, comme modèle de jeune fille, mais corrompue, « affectée » par de multiples expériences sexuelles sans plaisir (avec le « vieil amant »). C’est alors que Veronika, épinglée comme un papillon au mur d’une chambre, accouche littéralement d’un long monologue plaintif, allant jusqu’à subvertir son image, abhorrer le fait même d’être une femme. C’est la séquence la plus forte du film, la plus poignante et la principale – le pivot – la révolte contre un état de nature.

Rivées à l’écran et échouées comme de beaux oiseaux de jeunesse, dans une vision politique, chez Chris marker, et intimiste, chez Jean Eustache, les actrices sont utilisées de façon distincte. Dans La Jetée, la présence de la femme reste évanescente, une image en suspens, permanente avec l’image dela maman, Marie (interprétée par Bernadette Laffont), figure domestique et compagne plus âgée d’Alexandre, et illusoire avec Veronika, en proie à la colère et au dégoût final. Mais on retrouve toujours l’image de ce féminin marqué par l’aliénation d’un point de vue. La femme moderne ne se dépouille-t-elle pas de ces fabriques affectives ou peut-elle transcender le genre dans lequel la culture la confine ?


Yasmina Mahdi

A propos de l'auteur

Yasmina Mahdi

Rédactrice

Yasmina MAHDI, plasticienne d'origine franco-algérienne, titulaire d'un DNSAP des Beaux-Arts de Paris et d'un DEA d'Etudes Féminines de l'Université de Paris 8 ainsi que d'un corpus de 4 années de thèse sur le cinéma français

A dirigé la Revue universitaire Parallèles et Croisées

Dernières expositions : Faculté des Lettres de l'Université de Limoges, MJC La Souterraine Achat 2009 de l'Artothèque du Limousin (FRAC)

Dirige un atelier d'Arts plastiques à l'Université de Limoges

 

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