Comment traiter de féminisme ?.. (4 et fin)

Ecrit par Yasmina Mahdi le 27 juin 2011. dans La une, Cinéma, Société

Comment traiter de féminisme ?.. (4 et fin)

à travers La Jetée de Chris Marker et La maman et la putain de Jean Eustache ?


La Femme.


Premièrement, afin de comprendre la complexité d'un tel sujet, notons quelques définitions du dictionnaire : "Femme : ... qui met au monde des enfants. "La femme", dans ce qu'elle a de spécifique, qui l'oppose à l'homme". (Hachette, 1994) ; "dame, demoiselle. Compagne, concubine, égérie, épouse, fille d'Eve, moitié, muse, beauté. (Non favorable) mégère, fille." (syn. Robert, 1994). Au vu de ces explications culturellement orientées, nous observons que La Femme, et par extension le continent féminin est confiné d'ores et déjà à un certain passif, qui porte le poids de la perte d'un paradis, de l'éternité, à travers la faute et la naturalisation sexuée de l'espèce.

Avec les outils d'une pensée critique féministe, nous allons tenter d'analyser encore la persistance de ces phénomènes et de la fixation de leurs allégories en comparant deux films de factures très différentes. L'un apparenté au cinéma expérimental, La Jetée, constitué de plans fixes, qualifié de "ciné-roman" par C. Marker, l'autre, cinéma d'auteur, une sorte de documentaire-fiction de type "Nouveau roman", La maman et la putain. Les deux oeuvres ont des points communs, l'emploi du noir et du blanc, la langue française, leur beauté et une certaine forme d'étrangeté un peu magnétique et bizarre. Les deux films fixent à l'écran des rôles dévolus aux femmes, entre souvenir, absence et présence -et mise à l'écart. Ils abordent également des situations de chaos -la destruction du monde, sans doute métaphore de la guerre d'Algérie - et l'après immédiat des événements de 1968, la tentative de déconstruction des rôles masculin/féminin. Cependant, quelque chose de pérenne perdure dans l'identité créée comme telle d'une certaine typologie féminine.

D'emblée, le choix des prénoms nous interpelle. Nous avons Alexandre (joué par Jean-Pierre Léaud), prénom d'origine grecque : "celui qui repousse le guerrier, protecteur des hommes" qui fait face, dans un certain type de rapports de force, à Marie (Bernadette Laffont, dite la maman), - prénom emblématique de la soeur de Moïse et d'Aaron, la mère de Jésus de Nazareth, l'anagramme du verbe aimer -, et à Veronika, prénom breton, dite la putain, incarnée par Françoise Lebrun - peut-être une métamorphose de Véronique, en grec, l'icône authentique, celle qui a essuyé le visage du Christ au moment du calvaire. La contingence de la femme à l'espace domestique – scène intérieure- est explicite de suite avec le personnage de Marie filmée dans l'appartement qu'elle partage avec Alexandre, comme compagne légitime. Tout un système de repères est mis en place, des gestes révélateurs de la domesticité de Marie et les façons d'Alexandre de se comporter en maître des lieux. Alexandre est plus largement filmé en plans-séquences extérieurs, le champ de la liberté. Sa prise de parole permanente n'autorise pas celle des femmes, mais plutôt la canalise, la neutralise. Marie est silencieuse et permissive par défaut, et Veronika, insoumise mais désenchantée. Le dépouillement quasi ascétique des plans, le semblant d'égalité dans le cadrage - Alexandre, Veronika, Marie cernés dans la même réalité, acculés à un destin commun, déceptif - la modernité de la franchise des sujets, néanmoins, ne permettent pas une issue libératrice pour la femme.

Dans La Jetée, le silence de La Femme sans nom (Hélène Châtelain), emblématique d'une Eve retrouvée, par le biais d'un homme inconnu soumis à la torture, (Davos Hanich) surgie de nulle part, fixe la négation de sa profondeur. Elle est doublement assujettie, comme image d'un désir à distance et l'impossibilité de se fondre en elle: une image virtuelle. Elle est ramenée d'un passé idéal, projetée dans un no man's land, pour être finalement gommée de la mémoire de l'homme, qui revit sa propre mort. Dans le magnifique instant de vie - le seul plan animé du film -, le rappel émouvant deL'Homme à la caméra de Vertov -, La Femme sort d'une longue léthargie, s'éveillant au grand jour dans un lit (après l'amour ?), vivante et palpitante quelques fractions de secondes.

N'assistons-nous pas au filmage de l'errance des femmes et des hommes dans un monde dé-divinisé ? Les jeux de rôles, les prises de pouvoir ne s'altèrent-ils pas dans cette déconstruction du genre cinématographique, par exemple, avec de longs arrêts sur image, et les poses (pauses) emblématiques des couples ? Ou, au contraire, ces modèles théâtraux de La Femme ne sont-ils pas la récurrence d'un système ancien et permanent de subordination ?


Yasmina Mahdi


A propos de l'auteur

Yasmina Mahdi

Rédactrice

Yasmina MAHDI, plasticienne d'origine franco-algérienne, titulaire d'un DNSAP des Beaux-Arts de Paris et d'un DEA d'Etudes Féminines de l'Université de Paris 8 ainsi que d'un corpus de 4 années de thèse sur le cinéma français

A dirigé la Revue universitaire Parallèles et Croisées

Dernières expositions : Faculté des Lettres de l'Université de Limoges, MJC La Souterraine Achat 2009 de l'Artothèque du Limousin (FRAC)

Dirige un atelier d'Arts plastiques à l'Université de Limoges

 

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