Comment traiter de féminisme (3)

Ecrit par Yasmina Mahdi le 24 juin 2011. dans La une, Cinéma, Société

Comment traiter de féminisme (3)

III -

Comment traiter de féminisme à travers La Jetée de Chris Marker et La maman et la putain de Jean Eustache ?


Les jeux de rôles


Laissez-nous aborder encore une fois grâce à une petite communication, la question du féminisme. Permettez-nous de nous pencher sur la spécificité des figures féminines, dans La maman et la putain, qui varient autour d’un unique récit syncopé d’atermoiements narcissiques du protagoniste principal (interprété par Jean-Pierre Léaud en 1973) et de l’unique femme du « ciné-roman » de Chris Marker, naissant à l’écran de la mémoire d’un prisonnier sous les affres de la torture de bourreaux rescapés d’une guerre nucléaire. Nous pouvons d’emblée émettre l’hypothèse que toutes les images des femmes seront construites selon une quête du sujet tout puissant énoncé au masculin.

Par exemple, dans La Jetée, le féminin est idéalisé, résurgence d’un paradis perdu, d’un temps ancien de bonheur avec le couple comme invariant. Curieusement, la présence de la femme sans nom, sans voix (le film est composé en plans fixes, en noir et blanc) se délite dans la nostalgie d’un impossible retour et la terreur de la mort. C’est d’une pure perte dont il s’agit, de la disparition de la femme (incarnée par Hélène Châtelain). La mort traverse le champ diégétique de La Jetée. Mort certaine de l’homme (Davos Hanich), cobaye soumis à des expériences sur la capacité mémorielle à recréer des images-souvenirs d’un monde entièrement détruit, sujet en sursis rescapé d’une guerre nucléaire. Les douleurs du prisonnier (torturé par injections et électrochocs – nous sommes en pleine guerre d’Algérie, avant les accords d’Evian, (le film date de 1961/62) –, réveillent des images d’enfance, sur la grande jetée d’Orly, et ramènent par spasmes le visage d’une femme aimée jadis, récupérée du temps sidéral. Le féminin est la partie obscure, révélée en quelque sorte par les battements de cœur du prisonnier, selon l’intensité de la douleur, la représentation du féminin comme épreuve limite, quasi insupportable.

Est-il possible de dire qu’en dépit d’un rôle plus marginal, avec le caractère nomade, d’Hélène Châtelain, qui erre à travers le temps et que la place dévolue à Marie (la maman, jouée par Bernadette Laffont) et Veronika (la putain, l’actrice Françoise Lebrun), les rôles des femmes-actrices restent contingentés au seul vouloir de l’homme cinéaste ? Cela pourrait souligner la clairvoyance de Sarah Kofman quand elle dit : « A la réserve de retenues naturelles de la femme doit donc s’ajouter une réserve supplémentaire – la mise en réserve des femmes – leur exclusion du grand jour, leur “grand enfermement” dans le silence et l’immobilité de cloître domestique, leur mise à l’ombre de la clôture et des soins domestiques, tandis que l’homme reste exposé au grand soleil, aux injures de l’air, aux travaux, aux périls de la guerre, et demeure libre de ses mouvements – demeure un homme » (Le respect des femmes ; Galilée, 1982).

Cette remarque judicieuse s’applique tout aussi bien à La Jetée, où le prisonnier, au péril de sa vie, revenu de la guerre, sujet particulièrement robuste, est le seul à résister à la fréquence des tortures, qu’à Alexandre, revenu au point zéro de sa relation (avortée, au propre comme au figuré) avec Veronika, réintégrant  la permanence d’une vie conjugale avec Marie. Alexandre décide comme seul sujet, dominant, qui autorise les répliques de Veronika et de Marie, en les racontant. Alexandre (double de Jean Eustache ?) régit la durée de leurs apparitions et de leurs prestations, comme participantes à ce grand champ de l’exclusion, l’ostracisme des femmes. Les femmes n’existent, ne sont vues, que lorsqu’il s’adresse à elles, les observe et les cantonne dans un « œil-caméra », sa mise en joue. Cette contingence des femmes – cette mise en réserve – est explicite de suite, comme une évidence. Les comportements dévolus aux femmes qui prennent forme avec leur mise en réserve, leur exclusion comme sujet agissant, leur mise à distance, les cantonnent à des rôles traditionnels de disponibilité amoureuse et domestique, dans le sens où l’entend S. Kofman.


Yasmina Mahdi



A propos de l'auteur

Yasmina Mahdi

Rédactrice

Yasmina MAHDI, plasticienne d'origine franco-algérienne, titulaire d'un DNSAP des Beaux-Arts de Paris et d'un DEA d'Etudes Féminines de l'Université de Paris 8 ainsi que d'un corpus de 4 années de thèse sur le cinéma français

A dirigé la Revue universitaire Parallèles et Croisées

Dernières expositions : Faculté des Lettres de l'Université de Limoges, MJC La Souterraine Achat 2009 de l'Artothèque du Limousin (FRAC)

Dirige un atelier d'Arts plastiques à l'Université de Limoges

 

Commentaires (2)

  • feudouce

    feudouce

    25 juin 2011 à 12:12 |
    Bonjour

    Je veux bien qu'on parle de ces deux rôles de femmes caricaturaux de la maman et la putain d'Eustache. C'est d'ailleurs le thème revendiqué du film.
    Je ne pense pas par contre, qu'on puisse accuser Chris Marker de tomber dans ce clichés.
    C'est une des rares personnes que je connaisse à encourager la créativité et la libre pensée des femmes , aussi bien dans la vie privée que dans ses films.
    Nombreuses artistes ou intellectuelles lui doivent soutien et encouragements.
    Si on analyse aussi " Level five " , sa deuxième et dernière fiction, Laura est journaliste .
    A part la rapide évocation d'une tarte tatin, cette jeune femme se définit plus par son travail de reporter de guerre que par sa situation de femme dans la vie privée.
    Je pense qu'il y a erreur d'interprétation.
    Cordialement
    feudouce

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    • didier ayres

      didier ayres

      25 juin 2011 à 22:11 |
      Ce ne sont ni des accusations ni des interprétations, mais des analyses d'images approfondies d'études comparatives, et ceci depuis de longues années (et après de longues études). Pour expliquer rapidement mon propos, il ne s'agit nullement d'être consensuel(le), mais de tenter de décrypter, déconstruire justement par quel biais arrive la représentation des femmes, du féminin et d'en déceler les lieux communs et/ou les particularismes...
      Bien à vous
      YM

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