De l'humanité dans l'humain

Ecrit par Luc Sénécal le 08 septembre 2010. dans La une, Société

De l'humanité dans l'humain

Dans ce monde qui est le nôtre aujourd’hui, alors que le temps se compresse et l’espace s’amoindrit, pendant que la loi du marché impose d’accélérer tant la production que la consommation alors que la concurrence devenue internationale se fait de plus en plus excessive, comment peut-on conserver une valeur aussi essentielle que celle consistant à respecter ce qui est profondément humain dans l’Homme ? Est-ce que cela ne devient pas ridicule ?

Alors permettez-moi de vous poser une question de fond. "Pourquoi se fait-on fort désormais d'ôter son humanité à l'être humain?"
Permettez-moi de prendre quelques exemples parmi d’autres.
Prenons, si vous le voulez bien, l'exemple du corps médical.


Les médecins dans des temps qui ne sont pas si anciens, assuraient régulièrement une permanence dans les jours féries et les fins de semaine. Permanence basée sur le volontariat.  Pourquoi ? Tout simplement pour une question de  déontologie. Un médecin de famille notamment avait un contact privilégié pour ses patients et certains les ont suivis de la petite enfance jusqu'à l'âge mûr. Donc et en ce cas, il y avait une écoute, une relation privilégiée, une confiance entre le praticien et son interlocuteur. Aujourd'hui, la médecine devient,  semble-t-il, pour les jeunes générations, un laboratoire de techniques sans âme. Sous prétexte d'efficacité, l'enseignement et les recommandations professionnels, les consultations elles-mêmes, renient le côté humain de la profession. Instituant désormais au travers d'une organisation programmée, une désaffection de la "générosité" du professionnel. Ce qui est en principe à la base de la motivation supposée de l'étudiant en médecine, avant d'attaquer de très longues années d'étude. Le médecin généraliste aujourd'hui, accepte mal de ne pas retrouver la satisfaction issue de son travail. Ce, non pas au travers du bien-être du malade et du relationnel qu'il aura développé, mais pour ce que cela lui rapporte en revenus. D'où un conflit avec l'organisme de tutelle qui, pour des objectifs d'efficacité administrative et budgétaire, en oublie pratiquement l'aspect humain de cette profession. Comme bien des administrations à taille importante du reste. Mais pour des raisons diverses, vous pourriez estimer par a priori, que les médecins à l'instar des professions libérales, sont des privilégiés. Ce qui au jour d'aujourd’hui est une erreur pour certains et en  tous le cas pour les généralistes. Mais là n'est pas le propos.

Prenons un autre contexte. Celui du monde de l'entreprise. Quelqu'un qui décide de se lancer dans la création d'une structure professionnelle, générant du travail certes mais aussi avec un objectif de profit, prend un risque incontestable. Ce risque il doit l'accepter et apprendre à le gérer au mieux. Pour cela il lui faut prendre en compte également le contexte administratif et budgétaire lié à son activité. Dont les administrations externes comme les diverses caisses et autres associations dont il dépend.
Or d'ores et déjà, il y a en raison du risque même, la nécessité de s'accorder les moyens, tous les moyens, pour réussir. Parmi ceux-ci, outre budgétaires, matériels, ou logistiques, il y a les moyens humains. Malheureusement il est un constat patent. De nos jours, la pression exercée par les organismes externes dont dépendent ces entreprises devient tellement fortes, que ce sont les moyens humains qui en deviennent les victimes indirectes.  En effet force est de constater que les administrations en général, ne fonctionnent pas prioritairement en terme d'efficacité. Ce n'est pas quoiqu'elles prétendent, l'objectif principal. La tendance est à limiter le plus possible les risques en suivant la voie hiérarchique. D'où une pléthore de procédures contraignantes qui retardent et alourdissent souvent tant les actions courantes que des décisions urgentes. Jusqu’à l’absurde. Il y a là manifestement un décalage flagrant entre le risque industriel ou commercial et le refus d'assumer le moindre risque dans l'organigramme administratif. Car chacun sait que pour défendre sa place dans ce domaine, les stratégies à développer n’ont rien en commun avec celles que les entreprises ou les commerces doivent mettre en place. Cela génère un coût. Comme les entreprises pour assurer leur pérennité, sont obligées ne serait-ce qu'en terme de concurrence, de reporter ce coût, elles ne peuvent le faire que difficilement sur le prix de vente. Ne serait-ce qu'en termes de concurrence internationale. Elles le feront autant que possible sur le budget salarial. Donc sur le personnel et surtout concernant la somme de travail donné à celui-ci.

Outre la recherche d'une solution quant à la durée du temps de travail et à la rétribution des heures supplémentaires, la tendance est à augmenter en quantité les missions et à compresser le temps pour les accomplir. Ce qui est une ineptie en termes de qualité et d’efficacité. Qui plus est, compte tenu de l'évolution du marché et des nouvelles tendances, les logistiques deviennent de plus en plus contraignantes. Contraignantes pour tous. Du haut en bas de l'organigramme et quelques soient les fonctions. Il en résulte un climat de défiance, de fatigue, de ras-le-bol et qui plus est d’humiliation. Notamment défiance de la hiérarchie qui ne voit plus que les défauts de leurs collaborateurs et ne mettent plus en valeur leurs qualités. Fatigue et démotivation des employés qui se trouvent confrontés à une masse de travail inadéquat. Ce, en raison d'objectifs qui ne sont pas de leur ressort mais le deviennent par délégation et par obligation.  Et cela dans une optique différente. Celle de délimiter pour un même incident  ce qui est considéré non plus comme une erreur mais comme une faute.  Donc de remettre en cause la compétence. Générant du même coup un esprit de compétition non plus sur la qualité mais sur la défaillance humaine. Le nécessaire esprit d'entreprise qui permet à celle-ci de fonctionner au travers d'un respect des compétences de chacun, fait place à une espèce de hargne malsaine entrainant des guerres de service ou de personnes. Avec les multiples conséquences que l'on peut imaginer ou que l'on peut vivre au quotidien.

Maintenant et c'est là où je voulais en venir. Que se passe-t-il lorsque dans la vie de ces personnes, cadres ou non cadres, responsables ou simples ouvriers, médecins ou infirmiers, un événement de cette nature vient les fragiliser ? Comment voulez-vous dans un tel climat qu'un sentiment relatif au respect humain se développe ? Mieux. Les instructions sont claires. Car donner de l'humanité dans son travail est désormais considéré comme nuisible à l'efficacité de celui-ci. Les directives, les instructions diverses et variées le prouvent tous les jours et quelques soient les milieux professionnels. Prenons quelques exemples : Aller jusqu’à refuser de permettre d'aller à l'enterrement d'un collègue décédé en pleine journée dans son bureau au milieu de tous, en raison d'une surcharge de l'emploi du temps, cela serait-il du domaine du possible ? Oui, car je l’ai vécu. En arriver de feindre d'ignorer la maladie grave d'un collègue ou d'y être indifférent, cela est-il du domaine du possible ? Oui, car je l’ai vécu. En arriver pour un haut responsable, à la suite de la proposition d'un cadre d'offrir des fleurs à un collègue malade hospitalisé, à suggérer d'attendre un peu la suite des événements, cela a t-il été du domaine du possible ? Oui, car je l’ai vécu. Infantiliser des collègues par des directives malvenues ou par des observations orales faites devant tout le monde afin de les placer par une sorte de culpabilisation dans un comportement de soumission, est-ce efficace ? Non, mais ça je l’ai vécu aussi malgré tout. Et vous aussi sans doute. Tant d'exemples vécus que nous pouvons les uns et les autres rapporter. Non ? Et la liste est longue et non exhaustive. Pourquoi vouloir ainsi ôter l'humanité à l'humain ? Partant de là on constate dans la vie citoyenne et publique, comme dans la vie privée, des comportements de plus en plus belliqueux, excessifs, égoïstes ou égocentristes voir violents. Regardez ce qui se passe dans le monde des transports publics. Parmi les automobilistes, comme dans les transports routiers. Constatez les conséquences dans le milieu scolaire, parmi une minorité de jeunes qui ne se reconnaissent pas dans une société que tout le monde décrie, y compris chez leurs propres parents.  Et celles que l’on découvre dans les familles déstructurées, recomposées, faisant perdre leurs repères aux enfants aux adolescents.  Sans parler dans la rue, avec un comportement de moins en moins tolérant, citoyen, altruiste.

Ainsi en va-t-il pour chacun de se refermer sur soi, tant dans le comportement social communautaire qu’individuel. De se méfier des autres. De l’autre. On se cantonne du coup sur ses propres droits en oubliant tout autant le sens du devoir collectif. Pourquoi ? Mais pourquoi donc ces excès ? Mais parce qu’on est excédé !

Pour conclure permettez-moi d'estimer que faire preuve d'humanité est à la base même du comportement humain.  Je crois en toute sincérité qu'avoir un sentiment humain ce n'est pas et ce, en aucun cas, faire du sentimentalisme. C'est en fait ce qui fait la dignité et la force de notre humanité. Perdre cette notion comme cela est de plus en plus de cas aujourd'hui, c'est perdre cette humanité. Et c'est tout aussi bien ce qui nous perdra... Mais  et cela est important, il y a dans l'humain une autre force. Celle d'être capable d’approcher une problématique,  de l’appréhender, de l'anticiper, d'en débattre, d’en intégrer les données et de trouver des solutions, de les accepter et de réagir. Au lieu de subir.

Cela s'appelle aussi l'espoir.

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Luc Sénécal

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