Généalogie et légende familiale

Ecrit par Patrick Petauton le 25 novembre 2017. dans La une, Souvenirs, Société, Histoire

Généalogie et légende familiale

Ce n’était que lorsque le soleil disparaissait derrière les collines, et qu’une douce quiétude vespérale s’installait dans sa maison ouvrant sur le haut cher, qu’elle nous parlait de son passé, Marie-Louise notre grand-mère.

Lorsqu’elle naquit en décembre 1893 dans le petit village d’Epineuil-le-Fleuriel, à la limite du Cher et de l’Allier, la bonne fée des berceaux devait être retenue ailleurs, car sa vie ne fut pas un long fleuve tranquille bordé de miel et autres fils de soie.

Fille de Louis, journalier agricole, et d’Eugénie, elle épousa en novembre 1911, à 18 ans, son voisin Sylvain Denizard, qui trois ans plus tard devait tomber sous les balles allemandes quelque part dans la Meuse, et comme tant de ces jeunes poilus, y demeurer, où, on ne sait, loin des siens jusque dans la mort…

Ne pouvant représenter une charge supplémentaire dans une famille pauvre, elle dut envisager de trouver un emploi loin de sa terre natale. L’occasion lui fut fournie parHenry Guilhomet, riche propriétaire et employeur de son père, alors son garde particulier, qui la prit à son service comme domestique dans sa maison parisienne. C’est surtout de cela qu’elle nous parlait.

« Dame ! j’en ai vu du beau monde chez les Guilhomet ! »

Elle évoquait alors des souvenirs chargés à la fois de plaisir, de fierté et de mélancolie. Les somptueux dîners des Guilhomet fréquentés par nombre de princes, princesses russes, duchesses et comtesses ! résonnaient à nos oreilles enfantines comme autant de contes de fée.

L’argent ne manquait pas, disait-elle. Accompagnés des domestiques, Henry et son épouse partaient chaque année hiverner au soleil et partager leur vie entre spectacles et réceptions mondaines, c’est ainsi que Marie-Louise, petite paysanne, aurait eu l’opportunité de vivre à Nice plusieurs fois.

Elle nous confia plusieurs anecdotes.

Un matin où elle coiffait Madame Guilhomet, elle fut intriguée par un tableau suspendu au-dessus du miroir et n’hésita pas à demander à sa patronne ce qu’il représentait. Celle-ci lui expliqua qu’il évoquait une scène de la vie paysanne en Russie ; un ouvrier agricole était knouté pour avoir mal travaillé. Profondément choquée par de telles méthodes, notre grand-mère qui n’avait pas sa langue dans sa poche fit part à sa maîtresse de son peu de respect pour ce pays bien peu civilisé à ses yeux, et la conversation aurait pu s’envenimer si Madame Guilhomet n’avait eu une parole forte pour couper court : « Marie-Louise ! Espèce de bolchevique ! » dit-elle en lui arrachant la brosse à cheveux des mains.

Parole qui devait rester dans la gorge de la grand-mère, toute sa vie, comme une arête indigeste, car pourtant peu perméable, selon ses dires, à la doctrine de Karl Marx, elle considéra la scène comme une profonde injure.

Bien meilleurs furent ses rapports avec une princesse prénommée Olga dont elle parlait souvent. Les deux femmes, veuves toutes les deux, se lièrent quasi d’amitié, et lorsqu’elle épousa en 1922 son Henri en secondes noces, Marie-Louise reçut des mains d’Olga un magnifique service de table réalisé dans la plus fine porcelaine russe, objet inestimable, au moins historiquement, que nous ne vîmes que de temps à autre, et pas souvent sur la table, car elle le cachait jalousement comme un trésor.

Plus mystérieuse et autrement captivante fut l’anecdote de « la valise » (c’est sous cette appellation qu’on en parle encore en famille) qu’elle évoqua beaucoup plus tardivement dans sa vie (autant comprendre qu’elle traita l’événement comme un secret à porter en silence).

C’est vers 1917 pendant la révolution russe, et après les premiers grands événements, dont le massacre de la famille Romanov à Ekaterinbourg, qu’un habitué de la table des Guilhomet,le général Gourko (généralissime des troupes du Tsar durant la Guerre civile Blancs/Rouges) confia à notre grand-mère une mission de confiance, transporter une très lourde valise jusqu’à la gare parisienne – laquelle ? – où il se rendait.

Négligente, la jeune Marie-Louise surveilla mal le bagage qui fut volé et jamais retrouvé. Son contenu devait être précieux car le Général exprima une profonde colère. Lorsqu’on sait que le Général Gourko fuyait à cette époque son pays après avoir été incarcéré dans une prison de Saint-Pétersbourg, devenue Petrograd, on peut s’interroger sur le contenu du bagage et envisager de nombreuses hypothèses, d’autant que grand-mère nous révéla sur ses derniers jours – mais doit-on la croire – que certaines personnes lui auraient rendu visite par la suite pour la questionner sur ce sujet. Toujours est-il qu’elle s’exprimait sur l’affaire de la valise en termes de mystère et non moins de crainte…

Enfants, nous buvions ses paroles comme vin béni et étions prêts à tout croire, si nos parents trouble-fêtes n’avaient tempéré nos ardeurs :

« Il y a du vrai, mais il ne faut pas tout croire »

« Elle en raconte la Grand-Mère, elle a beaucoup d’imagination ! »

« Bien sûr, les Guilhomet étaient riches mais elle en rajoute »

« Pourquoi tous ces Russes ? Guilhomet est né à Montluçon »

Alors qui croire et que croire ?

Trier le vrai du faux s’avérait impossible.

Petit à petit le doute s’installa, le temps qui détruit tout fit son œuvre, et un jour, devenus grands, nous enfermâmes les dires de Marie-Louise dans le tiroir poussiéreux des légendes familiales ; celles qui hantent les mémoires de tant de familles, ces « on disait que » sans quoi aucun déjeuner du premier de l’An n’aurait saveur et sel.

Tiroir que très récemment, un peu honteux et pris de remords, je me décidais à ouvrir. Je possédais un nouvel outil qui peut-être me serait utile : la généalogie, et un peu de la curiosité nécessaire pour savoir si cette science pouvait s’avérer précieuse dans des recherches familiales mais néanmoins historiques ? je me lançais dans l’aventure.

Il me parut tout d’abord judicieux d’en savoir plus sur la fameuse famille Guilhomet, le nœud de l’affaire.

Retrouvés à Chantelle dans l’Allier au XVIIe siècle, ils occupèrent des emplois administratifs importants, procureur, greffier, avocat au parlement, notaire royal. Gens de première importance, donc.

Une branche de la famille s’installa près de Montluçon et à la suite d’alliances successives développa une puissance immobilière et financière très importante – plusieurs châteaux et de nombreux domaines – à l’appui, comme souvent, des positions « naturelles » de notables : Armand et Léonce seront successivement Maires de Lignerolles, près Montluçon, au XIXe siècle.

Quant à Henry, il est le fils de Léonce, né à Montluçon en 1856 ; il n’oubliera jamais cette ville qu’il comblera de dons, ainsi du reste que le village de Lignerolles où il possédait un petit manoir, qu’on appelait « château ». En 1880, il épouse à Paris Sophie Martinov. Née à Moscou en 1854, Sophie est issue d’une des plus puissantes familles nobles de la Russie impériale. On comprend mieux la présence de nombreux russes blancs dans la maison Guilhomet à l’époque où Marie-Louise y était domestique…

Retrouvé à Paris, l’acte de mariage de Grand-Mère m’informa qu’Henry lui fit à cette occasion le grand honneur d’être son témoin ; peut-être le couple sans enfants s’était-il attaché à cette petite paysanne… Henry fut du reste généreux pour le reste de la famille grand-paternelle, qu’il fit venir à Lignerolles, offrant au père de ma grand-mère un emploi de jardinier dans son château.

Découvert presque fortuitement sur Internet, un document quasi inespéré allait à lui tout seul lever bien des mystères et réhabiliter les dires contestés de notre Marie-Louise. Daté de 1931, édité à Paris, il s’agissait du faire-part de décès de Sophie Guilhomet née Martinov. En première ligne apparaissait leGeneral Gourko qui n’était pas moins que le beau-frère d’Henry. Suivait ensuite une belle brochette d’aristocrates russes parmi lesquels les nobles familles Martinov, Galitzine et Gagarine. Représentée par les familles d’Horrer, de la Tourfondue, de Maussion, la noblesse française était également présente. Elle ne mentait pas, la Grand-Mère, elle avait bien servi « du beau monde » !

Retrouvée, aussi, la généreuse princesse Olga souvent évoquée par Marie-Louise. Fille de Lev Galitzine (créateur du champagne russe) et de Maria Martinov, Olga Galitzine naquit en 1876 à Saint-Pétersbourg, épousa en 1897 Arsène Drutskoy Sokolinski, décédé en 1912. Olga eut deux filles, Olga (il aurait fallu lire la kyrielle des prénoms usités en terre russe, pour plus facilement la distinguer de sa mère) et Maria. Elle se remaria en janvier 1925 avec Youri Asarevitch et décéda à Nice en 1958 à l’âge de 82 ans.

Marie-Louise vécut-elle ses « hivernées » à Nice ? Sans nul doute oui, car une page mondaine du Figaro de l’époque intitulée « Villégiature des abonnés » nous renseigne sur ce point : on y apprend que la famille Guilhomet partageait son temps entre Paris, Nice, Biarritz et son château de Lignerolles. Ainsi en très peu de temps, la généalogie me permit-elle de dépoussiérer une « légende familiale » devenue désormais une réalité.

Probablement fatigués de m’avoir révélé quelques secrets, les dieux de l’Internet se turent définitivement lorsque je les mis au défi d’éclaircir l’anecdote de la précieuse valise dérobée dans une gare parisienne. Las, nulle trace ! Mais l’Histoire ne disant jamais son dernier mot, des documents à venir sur des papiers de toute première importance dans l’Histoire russe-soviétique ? Des fonds en billets ou pièces d’or, des bijoux ? peuvent encore dormir au coin du bois.

Ce mystère rejoindra les nombreuses énigmes de l’Histoire. A défaut d’éléments objectifs, je me permets cependant d’énoncer une hypothèse personnelle, un peu décevante il est vrai : édité en 1919 en anglais aux USA et jamais traduit en langue française, l’ouvrage très peu connu War and revolution in Russia fut écrit après 1917 ? probablement en Angleterre par le général Basile Gourko alors en exil.

Peut-être la lourde valise volée ne contenait-elle tout simplement qu’une série de notes destinées à la réalisation de ce livre, d’où la légitime colère du pauvre général, que de travail à refaire ! (on peut aussi saliver sur la teneur de ce récit).

On imagine la déconvenue du voleur lorsqu’il ouvrit le bagage. En France comme en Russie, bien mal acquis ne profite jamais.

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Commentaires (6)

  • Guyard

    Guyard

    26 novembre 2017 à 17:21 |
    Belle famille en effet :

    Salomon Martynov +1839 & Elisabeth Tarnowska
    1. Elizaveta Solomonovna Martynova 1812-1891 & Piotr Vassilievitch Cheremetev 1799-1838
    1.1. Vassili Petrovitch Cheremetev 1836-1893 & Olga Dmitrievna Skoboleva
    1.1.1. Olga Vassilievna Cheremeteva 1867-1967
    1.1.2. Piotr Vassilievitch Cheremetev
    1.1.3. Elizaveta Vassilievna Cheremeteva
    1.1.4. Marina Vassilievna Cheremeteva 1891-1926
    1.1.5. Maria Vassilievna Cheremeteva
    2. Mikhail Salomonovich Martynov 1814-1860 & Anna Petrovna Ouchakova 1822-1905
    2.1. Maria Mikhailovna Martynova 1853-1934 &1874 Lev Lvovitch, prince Galitzine 1841-1918
    2.1.1. Boris Lvovitch, prince Galitzine 1878-1958
    3. Nikolai Martynov 1815-1875 & Sophia Proskour-Soustchinsky +/1880
    3.1. Sophie Martynov 1854 &1880 Henri Guilhomet 1856
    3.2. Emilie Martynov 1860-1918 & Dimitri Egorovitch, comte Komarovsky & Vassili de Gourko 1864-1937
    4. Nathalie de Martinoff 1819-1884 &1854 Alphonse François Denys de Joussineau de Tourdonnet 1807-1883
    4.1. Alphonse de Joussineau de Tourdonnet 1854 &1899 Célestine Roulin 1867
    5. Julia Martynova 1821-1909 & Lev, prince Gagarine 1821-1896
    5.1. Julia Gagarina 1849-1919 & Vladimir Urusov 1838-1880
    5.1.1. Sofia Urusova 1876-1903
    5.1.2. Lev Urusov 1877
    5.1.3. Julia Urusova 1880
    5.2. Aleksandr, prince Gagarine +1911

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    • petauton

      petauton

      04 décembre 2017 à 09:16 |
      Bonjour et merci d'apporter un peu plus de lumière sur cette illustre famille,il me manquait quelques éléments.

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  • bernard pechon pignero

    bernard pechon pignero

    25 novembre 2017 à 20:59 |
    Cette histoire russe de grand-mère m’en rappelle une autre : ma grand-mère, côté Pignero (1889 1984) avait une amie entre les deux guerres qui faisait toujours appel au même taxi conduit par un Russe blanc émigré en 1917. Cet homme, un jour de disette, confie à l’amie de ma grand-mère, en qui il avait une grande confiance méritée, un collier de jais dont il lui demande de faire expertiser la valeur par son bijoutier. Lequel se déclare peu compétent en matière de jais mais suggère à sa pratique de soumettre la question à Monsieur Cartier qui est, entre autres, le plus éminent spécialiste en matière de jais, cette variété de lignite d’origine végétale qui donne des pierres semi-précieuses d’un beau noir velouté, très à la mode à la belle époque (sans doute parce qu’on pouvait les porter même en demi-deuil). Le célèbre joailler examine le collier et frise l’apoplexie : ce collier dit-il a l’amie de ma grand-mère est une pièce inestimable que l’on croyait disparue : c’est celui de la Grande-duchesse Anastasia Nikolaïevna (dont on prétend alors qu’elle serait la seule rescapée du massacre d’Akaterinenbourg, sauvée par les bijoux qu’elle aurait cousus dans la doublure de sa robe et sur lesquels les balles auraient ricoché). L’histoire ne dit pas si le chauffeur de taxi put tirer de la vente de ce joyau de quoi vivre jusqu’à la fin de ses jours. Je veux croire que, bien plus tard, il fut racheté par Ingrid Bergman pour être porté dans le film retraçant la vie de la prétendue Grande-duchesse rescapée, film qui fascina mon enfance mais dans lequel je ne me souviens pas si la merveilleuse actrice y portait un collier de jais.

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  • martineL

    martineL

    25 novembre 2017 à 17:59 |
    Les domestiques étaient une «  espèce » à part dans le paysage social ; une sorte d' interface entre le bas de la pyramide – souvent la paysannerie comme M Louise, et la grande bourgeoisie ou ce qui restait – comme ici, d'aristocratie. Toujours un genou à terre devant un employeur forcément plus personnalisé que le patron de l'usine. Du coup, ce petit peuple des cuisines et antichambres, vivant globalement mieux – fut-ce de reliefs – que le prolétariat de la grande industrie. Ils ne se jugeaient du reste pas « de ce genre-là », s'associant volontiers aux « maîtres »  là-haut ( on le ressentait en écoutant M Louise) Ces croisements complexes et sinueux, aboutissant aussi aux nombreux amours ancillaires, peuvent peut-être éclairer cet Henry Guilhomet témoin du mariage de la grand mère. C'était fréquent, de même que des parrainages d'enfants. Il y avait cette condescendance, presqu'une charité allant de soi, plus vivante en milieu aristocratique ( et aristocratique de longue date, comme ici) qu'en milieu bourgeois, plus « près de ses sous », plus fraîchement arrivé dans la position dominante et pouvant du coup être moins élégant.

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    • Jean-François Vincent

      Jean-François Vincent

      25 novembre 2017 à 18:27 |
      En Angleterre, il y avait même un hiérarchie à l'intérieur de la domesticité : au sommet trônait le majordome (butler) "a gentleman's gentleman" (cf. P.G.Woodhouse). En frac - comme ses maîtres - lors des diners de gala, il était le seul - avec la gouvernante - à être habilité à converser avec eux...et, à l'occasion, trinquer autour d'un verre de Brandy.

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    25 novembre 2017 à 13:24 |
    Superbe saga de deux familles...à continuer!

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