Pouvoirs et faillite de l'image (1)

Ecrit par Matthieu Gosztola le 20 juin 2011. dans La une, Société

Pouvoirs et faillite de l'image (1)


Hasardons, d’emblée, une définition de l’image. L’image hallucine le vrai. Elle suppose une manifestation du vrai. Là où il y a image (qui ne soit bien évidemment pas création ex nihilo – comme les images de synthèse, encore ces dernières, bien souvent, calquent-elles le réel –, mais qui naisse du réel) il ne saurait ne pas y avoir de réel. Quand bien même l’image chercherait, dans le travail effectué sur elle, à gommer cette réalité sur laquelle elle s’appuie et qui manifeste sa raison d’être (sa raison d’être ce qui continûment apparaît), elle demeurerait toujours entachée, et de façon ineffaçable, par elle. La réalité n’est jamais effaçable au sein de l’image, quels que soient les efforts de retouche opérés sur cette dernière, à partir du moment où elle naît du réel, pour la simple raison justement qu’elle ne trouve son sens, sa mouvance sémantique (car toute image est porteuse d’une verbalisation actualisée par les différents choix opérés par le photographe ou le cameraman lesquels manifestent son effort de point of view) que dans le réel où précisément elle s’enracine, n’étant rien sans cela même qu’elle cherche non pas à représenter mais à jeter à la vue, au mépris des conditions géographiques et temporelles permettant de s’y confronter directement.

Ce réel que porte en son sein l’image dans sa vérité possible (et comme primaire ; dans la primitivité de sa vérité possible – idée résultant du dogme platonicien prévalant encore aujourd’hui dans la façon suivant laquelle l’on accorde tout crédit au visible), quels que soient, encore une fois, les mensonges que l’on peut (à travers les logiciels de retouche) faire dire à toute image, sans exception (car il est possible maintenant de faire en sorte que les retouches soient absolument indétectables, aussi les mensonges sont-ils véritablement des mensonges, n’apparaissant jamais, sauf exégèse postérieure ou aveu, comme un effort savant de maquillage), a d’autant plus de force qu’il n’a également d’autre finalité que le réel, puisque sa vocation est de trouver le réel de nos regards. Par conséquent de nos vies. L’image offre en elle-même un cycle de réel (l’on peut aller jusqu’à dire qu’elle contient en elle le cycle du réel), un cycle par quoi le réel (de ce que l’image donne à voir et par quoi et seulement par quoi elle existe en tant qu’image) retourne au réel (celui de nos vies par quoi l’image peut exister et trouve sa raison d’être qui est de ne pas exister dans l’absolu mais de communiquer quelque chose – mais est-il utile de le spécifier, toute communication étant communication de quelque chose).

L’image, bien plus que les mots ne sauront jamais le faire, témoigne (c’est en tout cas ce qui semble) toujours du réel dans son aspect le plus tranchant, le moins soluble dans le langage. Voilà pourquoi les images, en premier lieu photographiques, apparaissent particulièrement, et comme ontologiquement nécessaires, lors des conflits, des guerres, et plus particulièrement lors de cette atrocité sans bornes et sans nom auquel pourtant l’on a adjoint le nom de génocide.

La Shoah s’est perpétrée loin, très loin de l’image qui aurait pu faire en sorte que cet indicible soit stoppé. Stoppé net. En effet, même s’il apparaît que des photographies aériennes ont pu révéler aux alliés la présence de camps de concentration, nulle image de la réalité des camps ne pouvait, de fait, parvenir jusqu’à eux. Tout juste était-il possible, peut-on penser, aux personnes ayant semblables images aériennes entre les mains (semblables images déshumanisées puisque l’image alors ne permettait pas d’humaniser le paysage esquissé dans sa rigueur géométrique autrement qu’en déduisant des structures visibles les personnes qu’elles contenaient – ou pouvaient contenir) d’opérer les recoupements nécessaires qui soient en mesure de faire en sorte que l’image de ce qui se passait réellement dans le détail, toute réalité ne pouvant être prise que dans le sens du détail, advienne, mais en étant alors image mentale.

1994. L’image est partout. L’année au cours de laquelle est perpétré le génocide au Rwanda, nous vivons déjà en son règne, son règne qui plus que jamais aujourd’hui se perpétue, ne faisant nullement mentir Barthes ou Baudrillard. Pourquoi l’image, qui est advenue lors de ce génocide, quand bien même elle fut (relativement) de l’ordre de l’exception, n’a-t-elle pas fait en sorte que la communauté internationale réagisse ? Cette faculté de pousser à la réaction qui est la raison d’être de la photographie de guerre, si elle est enrayée, alors, que reste-t-il des pouvoirs de l’image en semblable situation où elle ne se manifeste que parce qu’elle prétendument contient en sa chair d’image la possibilité de déchaînement de ce pouvoir de réaction, possibilité qui, pense-t-on, sera actualisée à son contact avec celui ou celle qui saura prendre en charge, véritablement prendre en charge le message qu’elle contient et qui se confond avec la modulation précise et hiérarchisée du visible qu’elle contient, avant, bien avant de chercher à être le porte-parole patient et attentif de l’Histoire ? Tout photographe ou cameraman de guerre interrogé répondra invariablement que là se trouve la raison d’être de son travail, de ce travail si périlleux auquel il continue de croire, malgré tous les démentis réels que la communauté internationale a pu opposer à cette conviction profonde, et qu’il défend en le pratiquant (car une telle pratique se confond avec l’affirmation de la légitimité et de la nécessité de cette pratique, puisque celle-ci se met en place bien souvent en risquant la vie de celui qui en est l’instigateur). Mais n’est-on pas plutôt face à une faillite de l’image, avec la parole comme seule image qui soit à même de prendre en compte semblable indicible réalité ayant trait à l’happax qu’est un génocide, et ce en donnant la parole aux rescapés, afin que ces derniers soient en mesure, de par les frémissements de leurs hésitations et de leurs silences (où se lit, en creux, l’émotion), autant ou peut-être davantage encore que par le choix des mots employés, de donner une image vraisemblable (dans le sens ancien de « qui fournit une image du vrai ») de l’événement intraduisible autrement. Dans le même mouvement, il s’agit pour les rescapés, et cela est unanimement et presque uniquement perceptible, de donner de l’événement – qui n’a pas d’antécédent empirique (seulement peut-il avoir un antécédent théorique) dans les consciences – une image vraisemblable dans le sens cette fois de ce qui ne peut construire une vérité que loin de la volonté d’érection d’un criterium de vérité qui ait valeur universelle, toute vérité ne pouvant s’affirmer telle que très fortement contextualisée et infiniment nuancée, très loin des dogmatismes par lesquels l’histoire de la pensée (et l’Histoire tout court) est passée. Car l’événement, au travers de l’image de la parole du rescapé, est passé au crible à chaque fois d’une conscience humaine, nécessairement teintée de subjectivité (c’est même ce qui la constitue en tant que conscience humaine, c’est-à-dire conscience qui soit l’affirmation d’une unicité), mais filtre qui permet que soit retenue la réalité de l’événement en tant que telle (le substrat de réalité de l’événement), c’est-à-dire, loin de l’inscription du réel qui peut s’opérer sur l’image, la façon dont l’événement a su ou pu nouer des liens intimes, extrêmement fracassants en l’occurrence, avec l’existence individuelle. Avec chaque existence dans son unicité la plus nue et la plus invariable. Aussi est-il nécessaire de donner la parole à chaque rescapé, autant que faire se peut, bien évidemment. Et, ainsi, les deux sens de « vraisemblable » ne se recoupent-ils pas ? En effet, peut-on définir le réel autrement que comme cela : ce qui n’existe certes qu’en soi mais uniquement dans la façon dont nous pouvons le considérer, c’est-à-dire dans la façon dont il peut jouer, même par son absence, dans le tissu de nos vies singulières et quotidiennes.


Matthieu Gosztola

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Commentaires (2)

  • Jacques Chouraki

    Jacques Chouraki

    22 juin 2011 à 12:59 |
    Il n'est nul besoin de "retouche" pour que l'image mente. Elle est - radicalement - mensonge en ceci qu'elle est objet en soi, et objet différent de ce qui est supposé être montré. Platon en effet dit cela. En supposant que l’image donne à agir, à réagir, je pense que vous montrez un peu d’angélisme. La photographie de guerre a malheureusement des objectifs journalistiques et mercantiles bien plus pressants que la volonté de faire savoir et d’indigner. Le buzz tue la vérité. Comme l’image en soi le fait déjà, la vérité est morte deux fois.
    Bien à vous. Vos travaux sont toujours passionnants.

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    20 juin 2011 à 18:58 |
    Platon, sous le vocable générique d’« image » (eikon), distingue la forme sensible, ce que l’on voit, ce qui apparaît et qu’il nomme « eidolon » ou simulacre (le mot signifie également fantôme, spectre), de la forme intelligible, « eidos », qui s’identifie à l’idée « idea » (Cratyle 89b3), étant entendu que tous ces vocables dérivent d’un seul et même verbe, « idein », qui signifie « voir ». Le passage du leurre de la vision par les yeux de la chair à la vérité de la vision par les yeux de l’esprit est une opération intellective : l’on s’abstrait des apparences forcément trompeuses du sensible pour contempler enfin les réalités permanentes et inaltérées du monde des idées, le seul monde qui « existe » vraiment.
    Par conséquent, et contrairement à ce que vous dites, vous êtes – sans le savoir ! – en plein accord avec l’illustre philosophe.

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