Juillet 40 ; l'honneur des 80

Ecrit par Martine L. Petauton le 29 juillet 2012. dans Racisme, xénophobie, La une, Politique, Histoire

Juillet 40 ; l'honneur des 80

Émotions après le beau discours de François Hollande, commémorant le 70ème anniversaire de la rafle du Vel D’Hiv. « Un crime, en France, par la France ; la vérité, c’est que la gendarmerie française les a escortées, ces familles juives, jusqu’aux camps d’internement ». En 1995, Jacques Chirac avait, quant à lui, avec panache, martelé : « la France, ce jour-là, accomplissait l’irréparable ! »…

Ainsi, Vichy, le sinistre régime honni – pas la parenthèse, qu’on veut oublier – c’était aussi la France. La république française n’avait pas été que libre, résistante, ouverte. La faute s’étale, large tâche sanglante et glauque, sur la page du livre d’Histoire…

J’appartiens à cette génération d’étudiants, passionnés, curieux, forts en gueule, soixante-huitards, et fiers de l’être. Fin de mes études d’Histoire : début des années 70. On était férus de « Contemporaine », on côtoyait, alléchés, les premières recherches d’envergure sur « l’État Français » et sa « Révolution nationale » ; Robert Paxton, l’américain, dans Le régime de Vichy, nous en racontait, avec ce culot formidable qui a fait de nous une « génération Paxton ». Le champ historique commençait à bouger ; on entrait dans le dérangeant !

Faut dire que les vieux feux du Gaullisme avaient prudemment gardé en marge le regard sur la France de Pétain ; nécessité de reconstruire un tissu national ? on se voilait les yeux : la République n’avait rien à voir avec ce temps calamiteux… il y en aurait durablement, pour dire la non-responsabilité face à l’innommable, comme un autre territoire, étranger. Cette France-là, on ne voulait ni la voir, ni s’en souvenir ! Effacée sur la photo, comme dans le meilleur des régimes totalitaires ? Dans le même temps, les déportés rentraient des camps dans un silence assourdissant…

Pas loin, dans les salles obscures de Clermont, Le chagrin et la pitié d’Ophuls remuait la « vraie boue de la vraie vie de l’Occupation ». Terribles remugles ; silence suivant la projection, dont je me souviens encore.

A trois encablures, dans mon cursus universitaire, j’avais soutenu un mémoire de maîtrise, consacré – un peu ; tellement vaste ! – à mon concitoyen, Marx Dormoy. Un Marx, ainsi prénommé, fièrement par son Jean de père, le forgeron du 1er Mai. Socialiste, homme de hautes valeurs, tout pétri de gauche, maire de Montluçon l’ouvrière, député, secrétaire d’État à la présidence du conseil du Front Populaire, auprès de l’ami Blum, avant d’être ministre de l’intérieur, et, du coup, de révoquer Jacques Doriot l’immonde, avant que de démasquer le complot fasciste de « La Cagoule ». Sénateur depuis 38 ; et, à ce titre, siégeant ce 10 Juillet 40, dans l’Assemblée des parlementaires (ceux, du moins, qui avaient déjà eu le courage civique de se présenter) convoquée par le président du conseil, Philippe Pétain.

Faisait-il chaud, ce 10 juillet, dans ce casino-opéra de Vichy, au bord du  parc thermal ? Les parlementaires croisaient-ils les bourgeoises et leur panier portant le verre pour aller prendre les eaux ? Débâcle à deux pas ; exode sur les routes ; armistice lourdement signé en Juin… atmosphère ! Il s’agissait de rien moins que ça : « L’Assemblée donne tout pouvoir au gouvernement de la république, sous l’autorité et la signature du Maréchal Pétain, à l’effet de promulguer par un ou plusieurs actes une nouvelle constitution de l’État français. Cette constitution devra garantir les droits du travail, de la famille et de la patrie ». C’est Blum, lui-même, qui affiche le goût si particulier de cette cuisine d’enterrement de la république : « tel camarade qui, à mon entrée dans la salle, s’était précipité vers moi, la main tendue, m’évitait au bout d’une heure. Il ne surnageait plus que quelques débris intacts à la surface de la cuve dissolvante ». Réunion extraordinaire visant à réviser la constitution, et, à terme, à faire disparaître le mot même de république de tous les actes officiels. 649 parlementaires ; 80, seulement voteront contre ; 20 s’abstiendront ; l’énorme reste remettra ainsi, dans les mains de Pétain, le législatif, l’exécutif et le judiciaire. Les Lumières et Montesquieu n’en dormiront plus pendant 4 ans, et mes collégiens étudiant « l’esprit des lois » et le considérant comme « tellement logique », donc installé définitivement, auront droit à « l’affaire des 80 », tout au long de ma carrière de professeur… En démocratie, ne jamais s’endormir sur de prétendus acquis ! Dormoy et sa haute voilure d’honneur, sera évidemment de ce groupe/groupuscule-là. Il signera, par ce geste qui lui semblera « naturellement républicain », sa place dans son lignage d’origine, son emprisonnement imminent, à Pellevoisin, avec Auriol et Paul Reynaud ; son exil – une fois arrachée son écharpe de maire – à Montélimar où, une bombe placée sous son lit (mains des Cagoulards) en aura fini avec ce grand socialiste. Dans le parc du casino de Vichy, Doriot, ce 10 Juillet, ne lui a-t-il pas montré le poing, assorti d’un « on aura ta peau ! ». A ses côtés, pour oser le contre de l’honneur, ce jour, avec Blum, un Auriol, un Ramadier, Isidore Thivrier, de Commentry, la première ville socialiste au monde, et ce Vincent Badie, radical Héraultais, qui, à la fin de cette terrible séquence, cria ce « vive la république, quand même ! » qui vaut entrée en résistance. 73 étaient de gauche, mais 7 hommes d’honneur étaient de droite !

Cette France-là, qui entrait ce jour de Juillet dans le déshonneur ; celui-là qui, dès les heures suivantes, allait dépouiller le corpus républicain de ce qui le fabriquait, tant en équité qu’en solidarité, détricoter le tissu social, patiemment cardé depuis les lointains de la grande Révolution, brasseuse de citoyenneté – qui avait fait, notamment le citoyen juif. La France de Vichy, bien sûr, qui chante encore si fort, aujourd’hui, dans les discours haineux du Front National… les crimes de cette engeance, là, portant en germes le Vel D’Hiv du discours de Hollande : « en France, par la France » oui !

Mais, comme en un pendant consolateur ; un début balbutiant de quelque chose de fort et d’inéluctable ; ces 80, dans un coin de nos mémoires…

 

Martine L. Petauton


A propos de l'auteur

Martine L. Petauton

Martine L. Petauton

Rédactrice en chef

 

Professeur d'Histoire-Géographie

Auteure de publications régionales (Corrèze/Limousin)

 

Commentaires (1)

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    29 juillet 2012 à 18:44 |
    Très Belle évocation de Marx Dormoy – au fait « Marx » n’est qu’une version germanisée de Marc (Marcus/Markus) – qui, avec quelques autres tentèrent en vain de « sauver l’honneur ». Mais l’honneur de qui ? De la France, évidemment, tant il est vrai qu’un pays agit et parle à travers ses représentants légaux ; or le « coup d’état » de Pétain en 1940 fut rigoureusement légal, tout comme celui de de Gaulle en 1958 ! Crimes de la France, donc, mais pas des français – « crime français » titrait Libération - englobés dans je ne sais quelle responsabilité collective.
    La Shoah fut un crime de l’Allemagne, de l’Allemagne nazie, pas des allemands, en tout cas, pas de tous les allemands. De même, le goulag ne fut pas un crime « russe », mais celui de la Russie soviétique. Il n’existe pas de gênes teutons ou slaves de la barbarie. L’adhésion à Pétain fut aussi grande en France que l’adhésion à Hitler en Allemagne, ou à Staline en Russie. En témoigne la liesse qui accueillit Pétain à Notre Dame, en 1944, quelques semaines avant que la foule – la même ? – ne célèbre un Te Deum avec de Gaulle pour la libération de Paris. Il reste que la notion même de responsabilité collective est déni de droit : on n’est responsable que ses propres actes, pas de celui des autres, fût-ce ceux de ses représentants, ou même de son pays sous leur conduite.

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