L'interminable écriture de l'Extermination, Alain Finkielkraut

Ecrit par Jediel Gonçalves le 29 juillet 2012. dans Racisme, xénophobie, La une, Histoire

L'interminable écriture de l'Extermination, Alain Finkielkraut

 

L’interminable écriture de l’Extermination, Alain Finkielkraut, Paris, Gallimard, coll. Folio, 2012, 325 pages, 6,95 €

Jediel Gonçalves

 

« Il y a des larmes dans les choses,

mais vos larmes ne sont pas les miennes,

et les raisons pour lesquelles vous pleurez

ne se confondent pas avec les miennes […] »

Comment peut-on articuler les faits sur la Shoah et les notions de mal dans la société d’aujourd’hui ? Les 15 numéros de l’émission Répliques, de France-Culture, rassemblés par le présentateur Alain Finkielkraut dans l’ouvrage L’interminable écriture de l’Extermination, témoignent de cette quête sans fin et l’abordent à partir de l’interrogation initiale suivante : l’extermination des juifs d’Europe livrera-t-elle un jour son énigme ?

Cette interrogation se trouve prolongée par une seconde. Si une relation unit l’écriture et la responsabilité morale, à cette question morale s’ajoute une question métaphysique : comment le romancier redonne-t-il vie au mal et à la perversion lorsqu’il les restitue aux détails dans ses écrits ?

Encore un livre sur la Shoah, sur les références incessantes aux heures les plus sombres de notre histoire ? Serait-il utile de rajouter encore du bruit au bruit ? C’est la question hésitante que se pose l’auteur avant même la publication de cet ouvrage.

« Au lieu de comprendre, on simplifie ; au lieu de penser, on accuse » (p.77).

Dans ce livre, une grande place est faite au nom de la mémoire qui empêche d’emblée d’abandonner à l’oubli quelques conversations lumineuses qu’il a eues avec des critiques, des historiens, des auteurs célèbres, etc. Le but de ces conversations est de sentir qu’il y a un état de réceptivité au sein duquel les moindres détails sur l’histoire de la Shoah prennent de l’importance et deviennent sujet du malheur d’aujourd’hui, justement dans la mesure où, à première vue ils ne le sont pas.

Le besoin d’évoquer une mémoire qui n’est pas aveugle et qui, notamment, est capable d’articuler l’expérience « antérieure » des Juifs de la Seconde Guerre et la folie criminelle qui accable le monde actuel, est au centre de ces quinze interventions et fait l’objet du livre.

« Au nom de la mémoire, toute ambiguïté est menacée de disparaître et quiconque entend introduire de la complexité se voit soupçonné de vouloir excuser les bourreaux » (p.83).

En fait, il est nécessaire d’avoir le sens de la minutie pour descendre dans le cœur des choses car ce sont les multiples détails de l’histoire de la Shoah qui composent les grandes questions d’aujourd’hui. Mais, en même temps, l’auteur nous appelle à ne pas tolérer les exagérations médiatiques et toute sorte de « cacophonie » créée autour de la commémoration de la Shoah, actuellement. Car il faut comprendre cela « sous couleur de vigilance », nous affirme l’auteur. Les spécialistes de notre temps n’explorent plus l’énigme, ils nous la délaissent tout simplement.

Ainsi est-il nécessaire d’opposer le devoir de justesse à un devoir de mémoire. Devoir de mémoire fou qui ne cesse de monter sur ses grands chevaux aujourd’hui et qui compare à tout bout de champ notre présent à ces heures les plus sombres de l’histoire.

Enfant de rescapés, Finkielkraut s’oppose aussi au négationnisme et argumente qu’à force de comparer la Shoah aux évènements de l’Europe actuelle, on ne comprend plus rien : on parle de chaque guerre et de chaque menace comme d’une menace de Shoah. C’est l’Europe même qui banalise la Shoah. Finkielkraut signale qu’il n’est pas très approprié de se raccrocher par obsession à la mentalité de victime. Peut-être faudrait-il expliquer les choses d’une manière équilibrée, ou alors, les expliquer dans le contexte approprié. N’interprétant des évènements actuels comme une Shoah, ce n’est qu’ainsi que l’histoire de la Shoah gagnerait en crédibilité par rapport à d’autres.

Ces heures « les plus sombres », on les édulcore et on finit par les blanchir. Les enfants des rescapés doivent garder un peu de modestie qui doit d’emblée leur servir comme un exercice de mémoire. Finkielkraut estime qu’il faut s’attacher à la singularité de la tragédie en chaque victime et « faire silence en soi et autour de soi » pour atteindre à l’indicible.

Et la littérature ? A-t-elle le droit de se mêler à la mémoire de la Shoah ? En se mêlant, n’opposerait-elle pas le roman au témoignage ? Les récits des camps hitlériens permet de constater que cette « littérature » racontée par les victimes et les bourreaux est porteuse d’interrogations sur les problèmes de communication, existentiels mais surtout matériels. Et si, dans cette littérature, demeure ce questionnement sur le « vide du sens », sur les doutes provisoires quant à la communicabilité de l’expérience, ou avant tout d’une « non-écoute » traumatique, c’est parce qu’il existe aussi un débat foisonnant sur les possibilités de communication par le langage, même si les réflexions de ces récits s’inscrivent dans la narration d’un désastre humain.

Le romancier qui ainsi s’attaque à ce phénomène, doit sortir de l’ordinaire. Il importe à l’écrivain qu’à côté du langage informe, utilitaire, mutilé, il en construise un autre à partir duquel subsiste une parole persistant à dire son humanité. Dans le cadre de cette littérature, le romancier doit alors utiliser la parole faisant sa part au silence ; il faut créer une littérature qui entende le silence qui troue les mots ; il faut de l’écriture pour entendre, lire, percevoir le versant silencieux du texte.

 

Alain Finkielkraut est né à Paris en 1949. Il est notamment l’auteur de La sagesse de l’amourLa défaite de la penséeLa mémoire vaine et Un cœur intelligent. Il enseigne la philosophie à l’École polytechnique et anime depuis 1985 l’émission Répliques sur France Culture.

 

Jediel Gonçalves

 

A propos de l'auteur

Jediel Gonçalves

Jediel Gonçalves

Jediel Gonçalves est membre chercheur de l’Ecole Doctorale de l’Université de Provence, Aix-Marseille I, membre doctorant du Laboratoire « Centre Interdisciplinaire d’Etudes des Littératures Aix-Marseille » et auteur des ouvrages Marcel Proust : Quand écrire, c’est peindre, et Proust et le théâtre - la poétique de la représentation théâtrale.

 

Commentaires (1)

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    29 juillet 2012 à 19:10 |
    Le « muthos », en grec, est une histoire, une narration, et donc pas forcément un « mythe » au sens de quelque chose de fictif. La crainte que les « histoires » sur la Shoah – romans ou récits de rescapés – ne fassent basculer celle-ci du côté du « mythique » ou du « mythologique » méconnait la puissance de la parole évocatrice, celle-là même, qui, nous dit M.Gosztola, suscite une image mentale, seule capable de nous représenter l’irreprésentable.

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