Peut-on "dire" un génocide ? (11)

Ecrit par Matthieu Gosztola le 20 mai 2011. dans Monde, Racisme, xénophobie, La une, France

Peut-on

 

Exit donc le devoir de mémoire, il n’y a qu’un devoir qui soit : celui d’une pensée éthique historique au présent. Soyons assurés que tout se joue au présent. À quoi a-t-il servi jusqu’à présent, ce devoir de mémoire ? À quoi ont-elles servi, les commémorations de la Shoah, cette sensibilisation du collectif passant par l’éducation, par la répétition, par une uniformisation salvatrice à un certain point quand il s’agit d’impondérables historiques de la pensée ? Tout le sens sur quoi s’est construit le devoir de mémoire qui a été instauré après la Shoah a été nié, nié dans sa globalité, par le fait même que le génocide au Rwanda ait pu avoir lieu dans une indifférence absolument totale. Pourquoi ne pas avoir (ré)agi ? Est-ce parce que, comme l’a déclaré l'ancien ministre Alain Peyrefitte à l’Assemblée nationale pendant ce génocide (132), « ce sont des Noirs, nous sommes des Blancs » ? (« Voilà pourquoi il ne faut pas intervenir », a-t-il aussitôt ajouté).

Quand cesserons-nous, aveuglés, non par le darwinisme social sur quoi s’est construit notre culture de peuple colonial (car nombre de peuplades « indigènes » perçoivent cette dichotomie avec la même force), mais par la facilité avec laquelle le soi, pour perdurer, privilégie le même, de penser que certains critères sont de nature à séparer les hommes entre eux, à les séparer au point d’en faire des mondes différents, régis par des lois différentes, des coutumes et des actes dont la portée, la moralité, ne nous concernent pas.

Autant de réalités face auxquelles, parce que nous nous en sentons exclus, nous ne prenons pas part. Or, il faut prendre part. Mais attention ! Prendre part, ce n’est pas agir en colonisateur comme ça a été le cas à la fin du XIX° siècle pour inculquer des valeurs qui sont celles édictées par une religion alors de plus en plus moribonde, ou par n’importe quel système de valeurs du reste, érigé par une société ou par un groupe. Prendre part, c’est d’abord se sentir concernés, ouvrir les yeux, ne pas chercher à se réveiller du cauchemar de l’histoire (« L’Histoire », fait dire Joyce à Stephen Dedalus, dans Ulysses, « est un cauchemar dont j’essaie de m’éveiller » (133)), mais au contraire le vivre de toute sa lucidité, ne pas vouloir s’en sortir mais vouloir le changer lui, le sortir de son absurdité présente, ouvrir les yeux constamment et ainsi pouvoir n’agir qu’au moment opportun, c’est-à-dire quand l’essentiel se trouve menacé, quand l’irréparable se produit, quand une déchirure au sein de l’humanité se fait sentir. Non pas être gardien du monde, comme les Etats-Unis ont souvent voulu l’être, mais agir quand l’inaction devient à ce point un non-sens qu’elle est le redoublement (et comme la consécration muette) du non-sens de ce qui est en train de se produire, d’un point de vue humanitaire.
Quand comprendrons-nous enfin qu’il n’y a pas réellement d’états, que la séparation de l’humanité en pays ne résulte que d’une logique politique et géographique et ne fait nullement sens, que la séparation (visible au point qu’il ne soit possible de la nier) en cultures, en modes de vie, en dialectes etc. ne signifie pas séparation (déchirure) au sein de l’humanité entre les hommes, laquelle tolérerait l’indifférence, la désaffection, et pire encore, mais signifie que l’humanité est fondamentalement pluralité, richesses, multiplicité, et que cette multiplicité ne fait pas frein de facto à la connaissance des hommes entre eux, laquelle doit aboutir logiquement à une compréhension qui voisine avec une relativisation de nos points de vue. (Je dis bien compréhension et non tolérance : la tolérance, c’est accepter que l’autre soit, dans sa différence ; il faut se rendre compte que l’autre est différent de soi autant que je suis différent de l’autre, stricto sensu, sans placer le regard comme venant originairement de soi ; il faut placer, dans une abstraction salvatrice, le regard au centre de ce dynamisme soi-autre incessant, le placer au centre c’est-à-dire ne le placer justement nulle part, ne pas l’ancrer dans une origine dont il ne pourra ensuite plus jamais se sortir.) Acceptons l’humanité dans son ensemble, faite d’une richesse et d’une pluralité qui lui sont intrinsèquement constitutives. Dans cette acceptation, qui est la seule possible, la seule face à quoi nous n’aurons plus à rougir, il n’est pas d’homme qui, mourant, ne nous laisse orphelin d’une partie de nous-mêmes. « Any mans death diminishes me, Because I am involved in Mankinde ». (La  mort de tout être humain me diminue, Car je suis concerné par l’humanité tout entière (134)).
Chaque homme nous est proche, par son double visage : celui d’homme tout d’abord (qui renvoie au pluriel de l’humanité), et celui de l’humanité (qui renvoie au singulier de l’homme), laquelle nous constitue autant qu’on en est une part représentative… et à travers elle, c’est tout notre passé qui ressurgit, toutes nos erreurs qui demandent à ne pas être commises de nouveau, ce sont nos valeurs, sur lesquelles et à travers lesquelles on a cherché à se construire et on s’est en définitive construits, nous en tant que culture, mais aussi chaque culture de l’humanité, différemment, sans qu’il existe, à première vue, de connexion entre ces cultures. Chaque homme porte en lui l’humanité tout entière qu’il décline au moyen de chacune de ses paroles, de chacun de ses gestes (quand bien même nous ne les comprenons pas, quand bien même nous ne rendons pas intelligibles à nous-mêmes leur portée) et chaque homme est une part de l’humanité, au point que, dans son unicité, il soit nécessaire à l’existence de cette dernière.



NOTES :

(132) Dominique Franche, op. cit., p. 7.
(133) James Joyce, Œuvres II, Ulysse, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, p. 38
(134) En exergue de Pour qui sonne le glas, Ernest Hemingway a placé ce fragment d’un sermon de John Donne.

Matthieu Gosztola

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Commentaires (2)

  • Yossi Malka

    Yossi Malka

    21 mai 2011 à 19:19 |
    Je suis confus, votre indulgence pour les fautes, je ne me suis pas relu.

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  • Yossi Malka

    Yossi Malka

    21 mai 2011 à 19:10 |
    Je partage votre analyse en ce qui concerne le rôle de l'individu dans l'humanité . Cette corrélation étroite entre l'être et son environnement , pas que la nature, mais environnement humain, est la seule preuve de l' exister comme l'a dit en d'autres termes Emmanuel Lévinas . Je ne peux exister par moi même, j'existe grâce au vis à vis que je dois entreprendre avec autrui . Un des «  vis a vis à vis «  c'est d'abord préserver et assurer l'intégrité physique d'autrui, autrement , je ne pourrais plus exister . D'où mon approbation sur 90% de votre article .

    Là où je ne vous rejoins pas , à moins de vous avoir mal compris , c'est lorsque vous écrivez :

    « À quoi ont-elles servi, les commémorations de la Shoah, cette sensibilisation du collectif passant par l’éducation, par la répétition, par une uniformisation salvatrice à un certain point quand il s’agit d’impondérables historiques de la pensée ? Tout le sens sur quoi s’est construit le devoir de mémoire qui a été instauré après la Shoa a été nié, nié dans sa globalité, par le fait même que le génocide au Rwanda ait pu avoir lieu dans une indifférence absolument totale. »

    L'analyse , donc la compréhension , est un processus , qui a ses lois . La Vérité est une composante, d'un début, d'un milieu et d'une fin, autrement ce n'est que le virtuel de la Vérité.

    Qui a instauré les commémorations de la Shoa ? C'est le peuple juif , suite aux descriptifs impensables des rescapés des camps de la mort . A ce sujet, le procès d'Eichman, il y a 50 ans , a joué un rôle primordial , dans le « déliement des langues » , car les victimes de la Shoa , ont tout simplement pensé : »personne ne nous croira » .
    En effet, comment croire que les cendres des cadavres de juifs brûlés dans les fours crématoires , étaient répandus sur les routes verglacées , pour ne pas que les soldats allemands glissent , sur le verglas .Le sommet de la « délicatesse » au prix de l'horreur et de l'inhumain .
    La Shoa, n'est pas le fait des juifs , mais bien celui des pays qui l'ont commise, appliquée , soutenue, et encouragée par des régimes anti-juifs , des intellectuels antisémites , des sous-êtres cyniques et dépravés .
    Or ceux qui ont commis les crimes de la Shoa , n'ont rien entrepris pour la Mémoire , ou le devoir de Mémoire comme vous le dites ! Avant que les juifs ne décident de le faire.
    Le peuple juif et à sa tête l'Etat d'Israël , a entrepris un travail de Mémoire, qui est relatif, aux traditions juives d'abord, à savoir donner une « sépulture » à un mort , parler de lui , se souvenir de lui une fois par an comme la tradition juive le veut . C'est la base du départ du travail de Mémoire.
    A cela se sont greffées d'autres actions, etc etc .
    Connaissez-vous un édifice à la mémoire des déportés de France,( par exemple) dont l'initiative et la réalisation , ont autres que celles des membres des organisations juives?
    Donc, il n'y a pas eu de devoir de mémoire à l'initiative de ceux qui ont trempé dans la Shoa .
    Loin de moi de dénigrer ou de minimiser , ceux que les européens ont fait pour la Mémoire de Six millions de juifs exterminés par les nazis , je dis simplement que l'initiative ne vient pas d'eux .

    C'est pour cela que le génocide Rwandais , a pu se produire ; oui c'est une raison que seule la psychanalyse collective peut comprendre ;car les Européens , tout en accompagnant « le train » -pardonnez le terme- du travail de mémoire réalisé par les juifs , ne vivent pas pour leur majeure partie la mémoire de la Shoa , de manière viscérale ; ce danger n'est pas présent à tout instant de leur vie ; il ne conditionne pas leurs démarches ou leur perspectives ... d'où les dérives … et il en y a encore de nos jours , tous les dangers n'ont pas cessé , autrement comment expliquer qu' Ahmadinedjad menace Israël d'extermination , renie la Shoa... on négocie avec lui , au lieu de lui donner une leçon!
    « Exit donc le devoir de mémoire » , il n'y a eu ni devoir , ni mémoire . Devoir=initiative
    Au lieu d'en faire leur affaire comme l'a si bien soutenu le Professeur Leibovich , ils ont laissé cela aux descendants des victimes , et les juifs au lieu de considérer le travail de Mémoire comme la responsabilité des Nations , ils ont pris cette mission sur eux .

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