La victoire de Castres, le rugby de Marcel…

Ecrit par Lilou le 09 juin 2018. dans La une, Sports

La victoire de Castres, le rugby de Marcel…

Qu’il me soit permis ici de dresser sur tout le long de la route qui sépare Toulouse à Castres une guirlande ininterrompue de joies illuminées se confondant dans les éclats de la victoire de Castres sur Montpellier. Castres ramène pour la 5ème fois de son histoire le Brennus chez lui, sur le frontispice du stade Pierre Antoine, tout au bout de cet interminable championnat de France de Rugby, et surtout tout au bout d’une transhumance à l’ancienne ayant conduit à la capitale plus du quart des habitants de la sous-préfecture du Tarn. La victoire de Castres, c’est le triomphe du rugby de Marcel plutôt que celui de Charles Hubert. C’est celui qui sent l’ail et la saucisse et qui laisse filer au vent léger du bonheur d’exister la certitude qu’en sport, tout reste à écrire. La victoire de Castres, c’est le rugby de la colère crottée des gens de Province qui balaye l’affairisme conduit par des énarques pour lesquels un demi de mêlée ou un talonneur n’est qu’une valeur marchande à bonifier à la sodomie du CAC 40. Le triomphe de Castres, c’est la victoire de ce peuple croyant que dans ce monde habitué aux choses écrites d’avance, il existe des raisons de vivre encore plus loin ses rêves qui font que dans les écoles de rugby, des gamins de 12 ans savent que le père noël existe et qu’un jour ils pourront être les orfèvres de ces courses fabuleuses sur 80 mètres pour tout au bout offrir à son âme sœur le ballon de la victoire.

Marcel justement ! Un tout petit bonhomme tout juste vieux nourrissant depuis toujours pour son club une passion ayant tous les traits de l’amour. Oh, pas parce que c’est son club, mais parce qu’il est né juste à côté. S’il avait vécu 50 kilomètres plus loin, il aurait chéri Albi, s’il était né au bord du Gers, alors il aurait été Auscitain jusque dans le choix de sa Marcelle. Dans ce rugby de terroir et de mauvaise foi, on aime son club parce que ses morts à soi y sont enterrés juste à côté. C’est comme ça et il est inutile d’être brouté du matin au soir avec les plus grandes étoiles de l’univers venant jouer pour le club voisin. Au mieux, Marcel n’aura pour eux qu’un faible regard de circonstance, au pire il n’aura rien, tellement dénué qu’il est Marcel, des dorures des autres.

Marcel, très tôt ce matin du 2 juin 2018 a chargé dans sa voiture les lourdes responsabilités d’avoir à monter à Paris autant ses espoirs de ne pas prendre la raclée promise par les experts du rugby français et par les cadors du championnat, Montpellier, que ses petits-enfants grimés depuis la veille au soir du bleu et de blanc éternels du Castres Olympique. Sa Marcelle, prévoyante depuis tous ces lustres lui avait même écrit l’itinéraire, arrêts de péage et bouffes pour le petit dernier, un peu turbulent, comprises : vers 14h, tu t’arrêtes à la station d’autoroute sur l’A20 « Salbris-Theillay » pour manger, tu as tout dans la glacière avec le nom pour chacun écrit en rouge (pour le repas du soir, c’est écrit en bleu) et tu trouveras aussi ton sandwich avec le saucisson que tu aimes tant. 17h, la Peugeot de Marcel s’arrête toute seule du côté de Rungis, très au sud du stade de France. Marcelle avait dit et écrit que conduire dans Paris serait trop difficile, alors, ce serait en RER que sa transhumance se poursuivrait à Marcel et à ses petits-enfants. 18h30, stade de France, Marcel est heureux, ça se sent, il est si près et si loin de tout ce qu’il est. Ses mains se multiplient pour ne pas perdre la petite chair de sa chair, ses yeux s’agitent comme des sémaphores multicolores ouverts sur l’horizon, et surtout sur ces grappes de supporters si souriants de se retrouver au milieu de ces peuples en fête. C’est qu’il en a des étoiles dans les yeux le Marcel !

20h50, il était écrit sur le programme de Marcelle que ce serait le coup d’envoi et que dans l’affolement, il ne s’agira pas de perdre par terre les polos et les photocopies des cartes d’identité ! Mais Marcel, lui à ce moment-là, il s’en fout. Il est comme l’immense montagne et demie, Christophe Urios l’entraîneur des Castrais, qui 80 mètres plus bas attend calmement les yeux rivés sur Emmanuel Macron que l’orage arrive. Les premières minutes sont très chaotiques dans les tribunes bourrées à craquer sentant la terre et La Dépêche du Midi. Les excitations de tous raclent les gorges en dégommant les tympans. La sous-préfecture, déplacée joyeusement dans ces virages, n’est plus qu’une marée d’oriflammes bleu et blanc annonçant qu’en cette soirée tempétueuse, le soleil se lève. Sous l’aurore, Marcel peine à voir qu’au bout de 4 minutes de jeu, Montpellier rate sa première pénalité facile prédisant là comme un corbeau trop bavard que la boite à points montpelliéraine ne s’ouvrira outrancièrement pas ce soir. 8ème minute, Castres prend le pouvoir, ces 3 premiers points accélèrent le cœur de Marcel qui pense que 700 km plus bas, son autre regarde peut-être le poste tout en se disant qu’elle lui tricote plus certainement le pull qui lui tiendra chaud cet hiver. Puis 3 à 3, un premier demi-arrêt cardiaque pour Marcel qui malgré tout encourage ses petits à lui par son habituel pas de panique, ils sont bien. Ils reprennent l’avantage, 6 à 3, 9 à 3 puis 12 à 3. Où est l’incroyable armada de Montpellier tellement habituée à corriger l’adversaire de 35 points acquis dès la mi-temps ? Plus bas, l’entraîneur de Montpellier, Vern Cotter, et ses gens se regardent béatement en ne comprenant pas comment au bout de 30 minutes l’histoire écrite en avance est en train de prendre l’eau. Incroyablement, ils semblent les seuls à ne pas voir qu’on ne fait pas rentrer un tube rond dans un autre rectangulaire. Sur le pré, les joueurs de Castres sont déchaînés, plus vifs dans tous les compartiments du jeu et surtout animés par davantage d’envie de faire que les Héraultais. Le buteur castrais, Urdapiletta, se transforme en roi mage annonçant la naissance de Jésus à chaque fois qu’il tape, le demi de mêlée Rory Kockott, pas en reste dans le rôle de merveilleux poison, se prend à son tour pour Balthazar annonçant l’apéritif tandis que Capo Ortega et Combezou s’apprêtent à faire péter une nouvelle nuit de Noël à chaque fois qu’ils touchent le ballon. Marcel, lui, tourne à la mi-temps à 19 à 6. Et ça vaut bien une petite désobéissance à l’immense Marcelle ! Du pas délicieux des voleurs de bonbons, il part se dégonfler un petit demi de bière abandonnant à leur joie colorée dans les tribunes ses petits-enfants à cette foule de bienheureux, pour 3/4 minutes s’est-il seulement juré intérieurement sur la tombe de ses parents.

La seconde mi-temps repart dans le même sens de l’ardent soleil chauffant depuis la capitale les profondes gorges du Tarn. Au bout d’un quart d’heure de jeu, Marcel puise dans le jerrican d’à côté quelques gorgées de Gaillac pour se donner le courage d’affronter la remontée prévue de Montpellier. Il ne dira rien à Marcelle et se cache un peu des petits auxquels il doit bien ces secrets de bonheur, mais bon, 19 à 13, ça chauffe trop pour son cœur, et les minutes qui arrivent ont quelque chose de la froideur du bourreau qui vous demande si vous prendrez un petit verre avant de partir. 62ème minute, 22 à 13, l’âme se relâche, Montpellier est beaucoup trop maladroit pour revenir et laisse trop de points et d’âme en route. Marcel doucement se met à y croire, ses petits-enfants eux en sont persuadés et c’est à un seul corps que tous explosent à la 76ème minute quand l’essai castrais scelle l’impensable victoire du rugby sur les experts tellement visionnaires et animés d’idées mortes. 29 à 13, score final ! Ses voisins de joie l’auraient entendu moucher un peu après à Marcel qui à ce moment-là ne se souvient plus que de cette victoire de 1993. C’était un peu plus tôt dans sa vie, un temps de joies claires et franches, un temps où surtout tout était partagé avec son Jojo à lui, parti beaucoup trop tôt sur cette foutue route serpentant salement vers Labruguière

Le programme quant à lui ne prévoyait pas que le Brennus serait remis à Castres ! Et c’est chargé d’une heure de retard sur le protocole griffonné de la main de Marcelle que la troupe joyeuse ébouriffée de bonheur prit le RER pour rejoindre la voiture qui patiemment attendait le retour des héros depuis Rungis. Tu bois le thermos de café fort que je t’ai préparé et tu t’arrêtes toutes les 2 heures avait écrit Marcelle, au besoin tu m’appelles du bord de la route. Mais Marcel lui, ce qui le tenait éveillé c’est de revivre encore et encore ce rêve ardent d’une nuit de pleine lune, d’une soirée où la douceur de vivre a écrasé à plate couture la douleur de perdre du rugby de Charles Hubert venu sur le tard à ce jeu. Marcel a avalé les kilomètres pendant que les enfants dormaient enivrés pour toujours d’avoir vécu l’énormité de ramener le Brennus à la maison, en pensant sans cesse que ce rugby qui bouge encore les poings fermés n’est pas mort et que dans le sport il n’est de plus merveilleuse incertitude que le nom du vainqueur, surtout quand celui-ci semble connu et reconnu d’avance. Et qu’il est si bon de renverser les montagnes surtout quand elles n’ont pas l’accent des claques affectueuses.

A 8 h du matin, la Peugeot triomphante de Marcel tourna au coin de la rue pour sa dernière chevauchée vers la maison. Marcelle, elle, attendait depuis 7 h comme on attend un train de conscrits. Et c’est le regard noir, probablement de l’inquiétude évanouie d’un coup par les yeux se posant sur le retour de la voiture, qu’elle n’ouvrit seulement que les portes arrière en lui disant ne parle pas trop fort, tu vas les réveiller.

Le programme à partir de ce moment-là ne prévoyait plus rien. Les petits étaient couchés, Marcelle se taisait presque en fouillant le retour des affaires de Paris, le Brennus serait de retour à Pierre Antoine dans l’après-midi. Les yeux de Marcel s’étiraient comme ces joies qui font sourire bêtement les innocents. Il était temps que saoulé des braises de la victoire d’un rugby qui ne partira jamais, celui des Hommes, des terroirs et des valeurs éternelles, Marcel, à son tour parte fermer ses yeux tout au bout de cette nuit peuplée des joies merveilleuses du supporter uniquement armé de ses espoirs, des siens proches et de son sandwich au saucisson.

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A propos de l'auteur

Lilou

grand voyageur, arpenteur du monde, donc découvreur.

 

Professeur d'histoire géographie, donc, passeur.

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