Arts graphiques

Reflets des arts : Vermeer au Louvre (expo à ne pas rater !)

Ecrit par Matthieu Gozstola le 18 mars 2017. dans La une, Arts graphiques

Vermeer et les maîtres de la peinture de genre Paris, musée du Louvre, 22 février / 22 mai 2017

Reflets des arts : Vermeer au Louvre (expo à ne pas rater !)

Même si les conditions de visite de cette exposition sont quelque peu déplorables, et même si le choix des œuvres donne envie de retourner au Mauritshuis, pour y admirer notamment La Jeune fille à la perle et la Vue de Delft, qui à ma connaissance ne voyagent jamais*, cette exposition est un événement. Pensez : douze Vermeer sont présents ! Pensez à réserver, ici (la réservation par créneau horaire est obligatoire).

Et le catalogue de l’exposition, de grande qualité, s’avère être un guide idéal. Le travail de Piet Bakker, Quentin Buvelot, Blaise Ducos, E. Melanie Gifford, Lisha Deming Glinsman, Eddy Schavemaker, Eric Jan Sluijter, Adriaan E. Waiboer, Arthur K. Wheelock, Jr., et Marjorie E. Wieseman est remarquable. Il ne fait pas que – c’est la fondamentale raison d’être de cette exposition – contextualiser finement la vie et l’œuvre de Vermeer, montrer que son unicité s’inscrit pleinement dans un cadre aux contours repérables. Il défait aussi, avec pertinence et de salutaire manière, les interprétations trop hâtives qui, bien souvent, ont fini par faire corps avec les œuvres.

Ainsi La Laitière du Rijksmuseum, chef-d’œuvre de jeunesse (lorsqu’il peint ce tableau, Vermeer est âgé de vingt-cinq ans environ, puisque l’on s’accorde aujourd’hui à dater le tableau de 1657-1658).

Pour accréditer « la thèse [répandue] d’une laitière discret objet de désir », certains « des accessoires peints par Vermeer sont mis en avant : le carreau de faïence de Delft figurant un amour avec son arc ; la chaufferette, dont les connotations sensuelles sont alors soulignées ; le pot de lait, avec son ouverture béante, noire, d’où s’échappe un filet blanchâtre. Les jeux de mots, pris dans le lexique hollandais du temps, complètent l’analyse, puisque les termes liés à la traite des vaches (melken, “traire” mais également “séduire”), comme cette opération rustique elle-même, mènent tout droit à des sous-entendus très explicites. Le trouble point : le bras dénudé de la servante, révélé par une manche en rude tissu retroussée (il s’agit de manches de travail, indépendantes des manches du gilet lui-même), découvrant une peau pâle qui contraste avec la main et avec le poignet de la travailleuse manuelle, n’est-il pas au milieu de l’image et en pleine lumière ?… » Enfin, et surtout, le commentaire cite « les proches précédents flamand (Frans Snyders) et hollandais (Peter Wtewael) de scènes de cuisine, dans lesquels de robustes et complaisantes filles de peine sourient à un garçon qui les aborde sans ambages, ou même au spectateur lui-même, qui se voit confronté à un regard franc, amusé, pour tout dire déluré ».

Tout serait-il sexuel, pour reprendre l’un des propos de la pièce bavarde de Valère Novarina Le Vivier des noms,récemment rejouée à Paris ?

En réalité, « la thèse d’une Laitière ensorceleuse sans y toucher, inconsciente de ses charmes mais à moitié seulement, repose sur certains arguments qui peuvent apparaître outrés, à tout le moins forcés. Par exemple, l’idée que la chaufferette atteste à tout coup la connotation érotique de l’œuvre paraît orientée pro domo. En vérité, l’objet est bel et bien délaissé, dans un coin ; Vermeer, cet artiste au sens de l’observation si développé, n’a pas cru bon de suggérer le rougeoiement des braises dans le récipient glissé dans la partie en bois : autrement dit, ce brasero dont on a tiré tant de conséquences sur le caractère discrètement provocateur de la toile, ce brasero semble éteint et froid. Il n’est pas même certain que la chaufferette soit pleine, prête à servir. D’ailleurs, est-il bien clair que cet ustensile ait pu être utilisé par une servante ? Il ne s’agit pas de nier que la chaufferette, dans l’art hollandais (et dans des scènes qui concernent les classes sociales aisées), évoque traditionnellement des bouffées de chaleur bien physiques ; mais de noter que Vermeer montre sa laitière tournant le dos à une chaufferette froide, inutilisée ». Dans un même ordre d’idées, suggérer que le carreau cassé de la fenêtre « éclairant la pièce (le quatrième en partant du bas, le long du montant) a une fonction sexuelle, entre évocation de la vertu féminine menacée et peephole, est-il très sûr ? De même qu’un cigare est, parfois, simplement un cigare, un carreau cassé peut bien n’être qu’un carreau cassé. Et ne pas devoir être pris pour une cruche cassée à la Greuze. À la perspective d’une Laitière savamment mais sûrement érotique s’oppose ainsi un caveat dans l’ordre de l’argumentation ».

ARTS - Le cadeau dans la peinture

Ecrit par Yasmina Mahdi le 17 décembre 2016. dans La une, Arts graphiques

ARTS - Le cadeau dans la peinture

La représentation du cadeau est ancienne, celle du don plus exactement, comme en témoignent les nombreuses œuvres d’un des épisodes religieux du Christianisme, celui de La Nativité. Le cadeau se fait offrande dans la merveilleuse peinture de Sandro Botticelli, réalisée vers 1475, L’Adoration des mages. Les personnages aux attitudes gracieuses semblent se découper tant la rutilance des couleurs ensoleillées et des apparats de leurs costumes Renaissance est grande. Les présents apportés par Melchior, Gaspard et Balthazar – l’or, la myrrhe et l’encens – sont enfermés dans des contenants précieux, afin d’être déposés aux pieds du Christ, mais presque dérobés aux regards. Dans le thème identique traité par Albrecht Dürer, daté de 1504, l’attention se porte immédiatement sur les messagers venus d’Orient et leurs cadeaux royaux en mains, faisant de ces objets exceptionnels des sujets à part entière. Dans le chef-d’œuvre du flamand Hugo van der Goes, peint vers 1470, le présent royal, posé sur une pierre, figure au premier plan une coupe ouverte comme s’épanchant vers le spectateur, vers laquelle l’enfant Jésus coule un regard. Cercles de dévotion et d’humanité vibrante.

Aux trésors des Rois mages se substituent des cadeaux plus simples destinés aux enfants. Le cadeau devient profane lors de La Fête de la Saint-Nicolas, dans cette scène immortalisée par Jan Steen, vers 1665-1668, d’une Joyeuse famille, d’ailleurs illustration d’un dicton néerlandais. L’ambiance, déjà bourgeoise, épicurienne, symbolise tout autant une certaine aisance, une certaine liberté des faits et gestes, qu’une morale sous-jacente. La petite fille semble se détourner de sa mère, après avoir reçu une poupée et un seau empli de confiseries, un des fils pleure, contrarié et frustré, d’où la chaussure sans cadeau jetée au sol, avec une badine à l’intérieur (l’attribut du Père Fouettard). Une corbeille de gâteaux et de fruits est posée négligemment à terre, près de quelques bris de noix. S’agit-il de la signification du gaspillage, de l’égoïsme, de l’individualisme dans la sphère domestique, entre les relations familiales ?

L’installation de la bourgeoisie au pouvoir apporte des changements profonds des rites et des coutumes ; la peinture s’en ressent. Henri Jules Jean Geoffroy (1853/1924), nommé « peintre de la maladie et de la misère » sous la troisième République, occupé de sujets laïcs, nous transmet ce tableau noir et gris d’écolières et d’écoliers en sarraus, L’arbre de Noël. Des femmes et des hommes du peuple ainsi que leurs enfants se regroupent sous un sapin de Noël, esquissé de moitié en angle. La classe laborieuse se trouve réunie sous une couronne de ramures décorées : célébration de la vertu et de la bonté des gens simples ou bien permanence et respect de la tradition – un certain conformisme (?) Saint-Nicolas, patron des enfants et de plusieurs corporations (prisonniers, avocats, boulangers, mariniers, etc.), a un trait commun avec le père Noël, celui de la distribution de cadeaux. Le père Noël, personnage folklorique et archétypal, dans son traîneau, syncrétiserait la migration américaine, par ailleurs figure riche d’emprunts antiques et païens. John Tenniel fut en 1850 le premier à le représenter, bravant le froid, sa carriole et sa hotte chargée de sapins et de jouets.

Reflets des Arts La Scène d’été de Frédéric Bazille

Ecrit par Martine L. Petauton le 20 août 2016. dans La une, Arts graphiques

Exposition du Musée Fabre de Montpellier, Bazille, la jeunesse de l’impressionnisme, du 25 juin au 16 octobre 2016

Reflets des Arts La Scène d’été de Frédéric Bazille

C’est sans doute un de ses plus beaux tableaux, cette « Scène d’été ».Un des plus émouvants ; une fulgurance de fin de feu d’artifice, car un de ses derniers. Daté du printemps 1869. A deux pas de sa mort en 1870 pendant la guerre, à 29 ans.

Un vaste carré de 1m60, accroché dans la salle des « nus », pile en face de l’entrée. Venu pour l’occasion de l’expo, de Cambridge, Harvard Art Museums. Un tableau qui contient le reste de l’œuvre ; cette courte et si dense œuvre de quelques 50 tableaux, portant l’impressionnisme en gestation. Plus que « portant », marchant, au côté de ce qui marquera la peinture quasi définitivement, tant formes que couleurs, sujets que signes ; à son rythme et en travaillant sa marque à lui, ses façons. Sa trace. Rien de pareil, mais comme un constant air de famille, et quelle famille ! Manet, Monet, Renoir, parmi tant d’autres. Tous, ses amis. Une toile – enfin ! – qui fut acceptée par ces satanés salons, cousus de tous les conformismes, auxquels il fallait pourtant espérer être « accroché », vu, commenté, pour être acheté et sortir de la Bohème-vache enragée, qui était l’ordinaire de tous les peintres d’avant garde. « J’ai entendu des jugements durs, il y a des gens qui rient, mais j’ai aussi reçu des éloges hyperboliques… », écrit Bazille à sa famille.

Je vous ai déjà parlé, à Reflets du temps, de ce Frédéric, de sa personnalité, son itinéraire, de ses tableaux, dont Astruc, le grand critique d’art, écrivait : « déjà maître d’un élément qu’il a conquis : la plénitude étonnante de la lumière, l’impression particulière du plein air, la puissance du jour. Le soleil inonde ses toiles, et dans “les baigneurs (Scène d’été), la prairie en est comme incendiée ». Bazille, celui des sujets au soleil. Dans ses toiles, tout bouge, bruisse, sent, comme l’été Montpelliérain, celui de son domaine familial de Méric, surplombant le Lez. On est dehors, pour « de vrai » disent les petits, qui sentent la magie mieux que ne l’expliquent les livres.

Alors, vous me permettrez de mettre dans ce seul tableau – Scène d’été – toute l’admiration, tout le bonheur, aussi, qu’on ressent en sortant de ce Fabre qui a su rendre un hommage magnifique, avec éclat, et sans doute amour, à l’un de ses peintres fétiches en exposant toutes ses toiles venues d’ici, de musées européens dont Orsay, et américains, en les agençant parfaitement pour que l’itinéraire soit à la hauteur du jeune génie et de son œuvre. Parsemant l’expo, les « amis », Monet, Manet, Renoir, Berthe Morisot qui disait de lui « le grand Bazille », les influences, comme Cabanel, et bien plus, Courbet, ou ceux, tel Cézanne qui travailleront les mêmes thèmes, sont là, comme autant d’hommages forts. Bazille, un jeune pont au bord de la Peinture.

Reflets des arts : « Arthémuse, Art Théâtre Musique »

Ecrit par Valérie Debieux le 09 juillet 2016. dans La une, Arts graphiques

en Normandie

Reflets des arts : « Arthémuse, Art Théâtre Musique »

« Architecture de charme et monuments spectaculaires, chefs-d’œuvre impressionnistes et monuments de la littérature, cuisine iodée ou pur jus de pomme et savoir-faire qui font dans la dentelle, la culture normande est un inépuisable terrain de découvertes »

Le Carnet de Normandie, Guide Michelin

 

C’est précisément en ces terres enchanteresses de Normandie que la Fondation Arthémuse a posé ses valises, il y a peu, dans le magnifique Manoir d’Etainnemare à Etoutteville.

Karin Müller navigue dans le monde de l’art dès son enfance. Fille d’un critique d’art et collectionneuse d’art contemporain, elle codirige la Galerie Gimpel & Müller sise dans le VIème arrondissement de Paris, avec son mari, Berthold Müller et leur fils aîné Gabriel. Au cours de l’entretien que j’ai lui ai consacré à la sortie de son ouvrage Lever de rideau sur Edward Hopper, Karin Müller a souligné l’importance du lien existant entre tous les arts : « Tous les arts ont des passerelles. J’ai du mal à comprendre qu’ils soient toujours aussi cloisonnés. Nous organisons dans notre galerie des concerts, des tables rondes… La peinture et la sculpture accueillent la poésie, la musique, la philosophie, la littérature, le théâtre… Les arts se donnent ainsi tous la main ! »

Comme le précise son site : Sa rencontre en 1998 avec la pianiste Madeleine Malraux, veuve de l’écrivain, a donné lieu à de nombreux concerts et récitals, notamment « Esot’Erik Satie » et une adaptation pour la scène des « Fulgurances » de Nicolas de Staël, avec le comédien François Marthouret. Madeleine est décédée en janvier 2014 dans sa centième année.

Ainsi, le 14 juillet prochain, Arthémuse lance sa saison au Manoir d’Etainnemarre et y présente au publicune grande exposition de peintures et sculptures intitulée « Hors les murs en pays de Caux » et ce, du 14 juillet au 29 août 2016 (sauf les 23-24-25 juillet), les samedi, dimanche, lundi de 14h00 à 18h30.Cette exposition est organisée en collaboration avec la Galerie Gimpel & Müller et la société d’artistes Réalités Nouvelles.

Durant tout l’été seront donnés des concerts de piano et de lectures théâtrales, sous la direction de Maria-Paz Santibanez, et ce, en partenariat avec l’OCI, le concours international de piano d’Orléans.

Karin Müller, la fondation Arthémuse, la Galerie Gimpel & Müller et la société d’artistes Réalités Nouvelles se feront un plaisir d’accueillir tous les amateurs d’art, de musique et de littérature au Manoir d’Etainnemarre situé au milieu d’un magnifique domaine pluriséculaire.

 

 

 

Tout le programme détaillé sur le site : http://www.arthemuse-normandie.fr

Reflets des arts : Villa Cavrois

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 26 mars 2016. dans La une, Arts graphiques

Reflets des arts : Villa Cavrois

On a remarqué avec humour que si ma nouvelle région s’appelait Hauts-de-France comme l’ont décidé M. Bertrand et ses conseillers, ignorant qu’une association de naturistes exploitait cette dénomination depuis vingt ans, la Belgique se trouverait prise entre les Pays-Bas en haut et les Hauts-de-France en bas. La décision finale reviendra à nos ministres qui ne manqueront pas d’étudier cette grave question avec circonspection et de trancher avec sagesse.

En attendant la fin de ce lancinant feuilleton politico-toponymique, je me suis rendu, par un beau soleil d’hiver annonçant fraîchement le printemps, à proximité de ma nouvelle métropole, à Croix précisément, pour y admirer l’exceptionnelle réussite de la restauration de la Villa Cavrois, par la Direction régionale des affaires culturelles du Nord-Pas-de-Calais puis par le Centre des monuments historiques.

En 1930 un riche industriel (filatures et teinturerie), Paul Cavrois, commande à l’architecte d’origine belge Robert Mallet-Stevens la construction et l’aménagement d’une maison d’habitation en lui laissant toute latitude d’y exprimer les tendances les plus modernistes de son art. Paul Cavrois a épousé la veuve de son frère mort à la guerre en 1915. Lucie Cavrois a trois enfants. Elle leur donnera avec Paul quatre demi-frères et sœurs qui seront donc également leurs cousins. Il faut ainsi loger sept enfants et une dizaine de domestiques (cuisiniers, jardiniers, nurses, chauffeurs…). En 1932, on inaugure une villa de plus de deux mille mètres carrés et autant de terrasses dans un parc de cinq hectares. La maison, le mobilier, le jardin, tout a été dessiné par Mallet-Stevens. La famille Cavrois habitera la villa jusqu’en 1985, sauf pendant la Seconde Guerre mondiale quand elle est réquisitionnée par les Allemands. Puis les héritiers s’en désintéressent, la villa est abandonnée, envahie par la végétation, pillée. Tout ce qui pouvait se revendre a été arraché. Les terrasses fuient. Un arbre a poussé dans le hall. On va la raser pour lotir quand, in extremis, elle est classée monument historique grâce à une association qui, avec le soutien d’architectes de renom international, est parvenue à médiatiser le scandale que constitue l’abandon de ce chef-d’œuvre absolu de l’art moderne. Depuis son rachat par l’Etat en 2001 et pendant quinze ans, des équipes d’experts, d’historiens, d’artisans, marbriers, ébénistes, staffeurs, carreleurs, jardiniers, paysagistes, d’artistes vont se consacrer à restituer à cette quasi ruine sa splendeur d’origine. Le travail réalisé pour reconstituer le décor, les couleurs exactes, les assemblages de matériaux, les essences de bois précieux, les revêtements de marbre, les éclairages et le tracé des jardins avec leur ligne d’eau-miroir monumentale, tout ce qu’a voulu et dessiné Mallet-Stevens, est absolument exemplaire, y compris en terme de budget alors qu’aucune concession n’a été faite en matière d’authenticité. L’esprit de cette équipe motivée par la recherche de la perfection est détaillé dans un film projeté dans les garages par lesquels se termine la visite.

Mais avant de comprendre qu’il s’agit là d’un miracle consistant à abolir plus de soixante-dix années comme si le temps s’était arrêté, on est saisi par la splendeur de ce monument aux proportions parfaites et dans lequel on pénètre timidement avec un vague sentiment d’effraction. En fait, dès qu’on pose le pied dans l’allée qui mène à la villa, on est en 1932. La famille Cavrois a dû s’absenter aujourd’hui car on ne voit pas d’enfants jouer sur les terrasses, ni de jardiniers s’activer sur les pelouses. Les domestiques ont dû avoir leur journée. Mais non, la villa est vide ! Une grande partie de son mobilier a disparu ; ou bien n’a pas encore été livrée. Sommes-nous en avance sur l’inauguration ?

Reflets des arts : Du paysage à l’architecture

Ecrit par Yasmina Mahdi le 05 mars 2016. dans La une, Arts graphiques

Exposition Nathalie Hugues à la galerie Duboys

Reflets des arts : Du paysage à l’architecture

La production de la jeune Nathalie Hugues (née en 1981, formée aux Beaux-arts de Marseille), s’aborde de façon directe, frontale. L’agencement sur les murs de la galerie Duboys (tenue par Nathalie Duboys de Labarre et Thierry Diers) permet de voir d’emblée le travail de N. Hugues, la composition, les touches d’une matière fluide qui s’ébauchent parfois en jus, matière et jus qui forment une alliance de très longue date. Cette exposition donne l’impression de quelque chose de sobre, sans prétention, mais emplie de fraîcheur, de spontanéité, grâce sans doute à une certaine jeunesse d’expression ; vive et parfois ténébreuse – ce que je pourrais appeler un printemps enténébré.

L’on déambule dans des paysages vides, élaborés sous une forme classique, où peut se narrer une histoire, se greffer un imaginaire. S’agit-il d’un rappel du paysage à la française entre champs et vallons, tout en retenue, d’un jardin, d’un parc, à la fois cultivés et sauvages ? D’espaces laissés à l’abandon ou en jachère ? Nous nous promenons entre des prés où gisent ça et là, un bloc de béton, quatre marches de pierre, des barques amarrées sur de l’eau noire, opaque, aux lumières abstraites, et assistons à une explosion entre deux palmiers. Pas de personnages, juste un fond, un espace vacant, quelques collines basses qui délimitent un ciel sans soleil, et des coulures qui soulignent l’inachevé. Du vert sombre, du vert émeraude au vert printemps, une déclinaison de verts se juxtaposent au gris de Payne.

Des fanions colorés, une banderole, tel un cordon de départ d’un rallye, traversent une sorte de scène de théâtre de tréteaux. Ces petits drapeaux de fête populaire scandent en taches colorées la gamme chromatique des camaïeux de verts. L’abandon et la solitude semblent être le thème principal de ces fragments de paysages, d’extérieurs (sur papier et sur toile), thème confirmé par certains titres : Après inondation, Inondation, etc. Thème également présent dans Le grand saut, au tremplin vide. Tout est déserté, de la nature aux modestes maisons de vacances fermées, sous une lumière égale – « une lumière inhumaine » selon Marguerite Duras, sans hiérarchie.

Les lieux sont exempts de personne humaine ou animale. Nous sommes au seuil de la dévastation. L’épure, la forme délavée corroborent ce climat, en dépit de couleurs plus tendres, rose ou vert amande, menacé par l’avancement des eaux ou l’éboulis. Et là, près du Lac (huile sur papier), un drame caché se vit peut-être, tout comme lors de la promenade vespérale de Guy de Maupassant, en barque, où soudain, l’eau du lac se fait compacte, dangereuse, proche de la mort. Pour finir, citons le grand auteur et ami de Flaubert : « La rivière n’a que des profondeurs noires où l’on pourrit dans la vase. […] Je me figurais qu’on essayait de monter dans ma barque que je ne pouvais plus distinguer, et que la rivière, cachée par ce brouillard opaque, devait être pleine d’êtres étranges qui nageaient autour de moi ».

 

Galerie Duboys, 6 rue des Coutures St-Gervais, 75003 Paris

M° St-Sébastien Froissart/St-Paul

Bus : 20, 29, 65, 67, 69, 75, 76, 96

Station vélib : 22 rue de la Perle

du mercredi au samedi de 14h30 à 19h

Reflets des Arts : Aurel Rubbish, maître du paper-cut, à la Galerie Mathgoth

Ecrit par Sabine Vaillant le 13 février 2016. dans La une, Arts graphiques

Reflets des Arts : Aurel Rubbish, maître du paper-cut, à la Galerie Mathgoth

Les murs de la galerie Mathgoth respirent au rythme de « Paper Pop » jusqu’au 27 février 2016, avec les quinze œuvres d’Aurel Rubbish.

Le papier découpé devient évidence pour lui quand un collectionneur acquiert la matrice d’une de ses œuvres au pochoir. Dès lors, l’artiste travaille la matière en orfèvre, au fil des heures dans le secret de son antre avant de coller ses créations dans la rue.

Il flotte dans son atelier de Besançon un parfum de symbolisme, de pop surréalisme, mais surtout de forêt, de nature qu’Aurel Rubbish distille dans ses œuvres. Même s’il se reconnaît  inspiré par Sherpard Fairey, Swoon ou C215.

De la pointe du cutter, l’artiste cisèle le papier, dégageant la matière jusqu’à la réduire en une dentelle. Cette fragile épure, semblable à l’aile d’un papillon ou d’une libellule naissant, d’une beauté plastique extraordinaire, rejoint ensuite la surface qui la révélera avec ou sans couleur.

Sous la lame naissent ainsi des essaims de papillons, des fleurs qui exhalent leur beauté, des abeilles, des alvéoles de ruche, tout un bestiaire mystérieux, qui peuplent des visages, les sculptant de leurs imaginaires.

Le support, qu’il soit bons du trésor, publicité sur métal, bois ou écrin de verre, apporte ses effets de couleur, de matière, de volume et la trame d’une histoire.

Ainsi deux anciens volets de bois, arrondis dans la partie supérieure, sont métamorphosés rehaussés de papier et d’or. La légèreté de la feuille d’or épouse à merveille le ciselage de l’artiste et le rehausse de sa lumière. Sous le signe de l’air et de l’Art nouveau naissent ainsi deux personnages, deux Panache coiffe.

Equilibrium tendu entre les deux plaques de verre musé, pourrait attendre dans la transparence le carnaval de Venise pour habiller un visage de son ombre de chauve-souris comme une seconde peau.

Tandis que Tattooed Back Serie’s I, sous influence du tatouage, japonais et old school, propose une résille peau sur un cintre comme un vêtement de chair.

Laissez vous prendre dans la dentelle des imaginaires de Aurel Rubbish.

 

Sabine Vaillant

 

Aurel Rubbish

« Paper Pop »

30 Janvier-27 Février 2016

Galerie Mathgoth

34, rue Hélène Brion, 75013 Paris

Boulez est un homme vivant en dehors des muets et des sourds

Ecrit par Luce Caggini le 30 janvier 2016. dans Ecrits, La une, Arts graphiques, Musique

Introduction à la mémoire du « Monument à la limite du pays fertile », Paul Klee

Boulez est un homme vivant en dehors des muets et des sourds

Ma première aventure musicale s’engagea quand les notes ont pris un élan de compréhension pianistique aux pieds de ma mère dès que je commençais à entendre les pédales monter et descendre au-dessous de ma tête. Pas à pas, odes et musiques menèrent un rythme d’enfer au point qu’aujour­d’hui mémoire et temps ont donné à ma vie le recul momentané utile pour remettre le Monument à la limite du pays fertileen même temps et en même place que Pierre Boulez, c’est-à-dire en première page de son livre tant intelligent : Le pays fertile, Paul Klee.

Pierre Boulez : « Il faut dire d’abord que ces concerts c’était, disons pour un anniversaire… organiser une sorte de parcours… le parcours du combattant… point d’interrogation… est-ce qu’on combat toute sa vie ou bien est-ce qu’on s’installe ».

Béla Bartók, musique pour cordes, percussions et célesta, 2ème mouvement.

La terre en gestation d’enfantement, un bourdonnement d’un milliard d’insectes montés sur les cordes d’un piano, un débordement de vermisseaux prêts à monter à l’assaut du grand arbre de la vie, le miracle d’un rayon de soleil qui découvre la fleur cachée sous un brin d’herbe, un papillon qui se balance, la chaleur suspendue au Temps, une veine sur la main du magicien, une goutte humanité dans l’espace dansant la gaî­té pas à pas, seconde par seconde métamorphose du bouton en fleur, de la chrysalide en papillon. Soudain un vent de sagesse arrête l’éclo­sion sautillante, un petit univers s’est mis en état en claquant des talons. L’éveil a surgi.

Mener naguère aux frontières du monde des nuées des murmures médiatiques permirent un petit saut de puce unissant les arts et les hommes un peu comme les cieux et les Dieux au plus petit dénomina­teur commun ; mais entre les deux nul contrepoint nulle magis­trale composition, seulement un grand mystère puissamment entretenu dans les rues de Darmstadt. Antérieurement même les Autrichiens met­taient un point d’honneur à ne jouer que les valses de Strauss. Après Darmstadt, artistes musiciens et poètes eurent un coup de printemps initiant des ramifications partant dans tous les sens.

Pierre Boulez : « Génération 1945, une génération terroriste ? Non. Darmstadt a été une rencontre, pas une école. Stockhausen un inventeur forcené : dans ce Klavierstücke V très concentré, il nous offre quelques secondes de son éternité ».

Reflets des arts : Rothko : Une longue route vers le calvaire

Ecrit par Luce Caggini le 04 janvier 2016. dans La une, Arts graphiques

Reflets des arts : Rothko : Une longue route vers le calvaire

Mémoire du temps où même les mages n’avaient aucune idée de ce qui se passait derrière les ors pâles, les rougeoiements, les quiétudes affichées, les sédiments de feu, la limpidité, les rebondissements d’un univers jamais sûr de son origine, aucune idée de la désinvolture d’une sagesse alignée, témoin d’un bouleversement où comme le Temps ne partant jamais de rien ou de nulle part, chacun de nous transite de rebondissement en rebondissement, avec à chaque étape, une nouvelle question en devenir.

Un temps où Yellow Over Purple 1956 magnifiait descentes de croix et mises au tombeau qui inspiraient unanimement la même émotion dans des lieux visités par ceux partis dans les mystères d’une foi sans règne et sans rituel.

Tout commence quand trois sorciers aux idées baladeuses se prenant pour des géographes de notre siècle se laissèrent porter sur les flots de la Dvina. Là, il s’acheminèrent à grandes enjambées vers les frontières floues d’un artiste entré dès son plus jeune âge dans une magnifique imprudence où les dieux et les déesses imitaient les hommes sans en vivre leurs amours.

Dès qu’ils comprirent l’âpreté du climat maléfique, oublieux de leur mission dans un même élan, ils détalèrent en gémissant contre Poséidon qui les avait mis en état de confusion mentale.

Pour Marcus Rothkowitz parti de Dvinsk avec sa langue russe, chantant en yiddish, ses petits rouleaux sous le bras, c’était consentir aux larmes qui diront que la race de vos vieux n’a pas failli, que vous êtes de la race de rois porteurs de sceptre nourris par Zeus car jamais lâches n’ont nourri de tels hommes.

Paraître en maître d’un art fut le pari sanglant d’un homme ordinaire qu’un chemin impérieux transforma en maître de l’art d’une muse de tragédie grecque. Agamemnon mit toute sa puissance dans un jeu de chef rusé mais son destin joua le rôle d’un impatient artiste à devenir vieux et sage.

Un lumineux Rothko c’est un moment d’éblouissement mais c’est aussi un éclatement de poussières de son sacrifice pris dans le temps d’un artiste déterminé à faire son testament.

Avoir un tableau de Rothko devant soi c’est être pris dans le relais d’une page d’un mystérieux reliquaire mis dans les mains d’un enfant relisant son conte de fées avec toujours le même étonnement.

Regarder une montagne de miroirs de minute en minute c’est donner à chaque tableau de Rothko la chance à un petit garçon de revenir à Dvinsk et entrer dans l’intime d’un homme qui n’avait jamais quitté sa ville de Lettonie.

Ses tableaux ont absorbé sa mort, elle a repoussé son destin.

Mais où a commencé sa vie ?

Où a fini sa vie ?

Le cerveau des artistes

Ecrit par Martine L. Petauton le 07 novembre 2015. dans La une, Psychologie, Arts graphiques, Santé, Musique

Le cerveau des artistes

« Maître cerveau sur son homme perché » Colloque de l’académie des sciences et lettres de Montpellier, 22 et 23  Octobre 2015

 

Foule à l’Institut de botanique, bordé, en cet automne lumineux comme peu, par les vénérables branches roussissantes des arbres centenaires du Jardin des Plantes. Plus bel endroit de Montpellier ; faut-il le dire !

Le colloque si joliment intitulé « Maître cerveau sur son homme perché », organisé par l’Académie des sciences et lettres de Montpellier, offrait – c’est le mot – à tout un chacun, et en termes compréhensibles, un voyage unique et dépaysant : le cerveau, ses dernières découvertes, éclairé de ses imageries, toutes plus ébahissantes les unes que les autres, de ce que nous disent maintenant les Neurosciences, époustouflantes, s’il en est. Pêle-mêle, on y put écouter Catherine Dolto sur « le cerveau et la vie prénatale », s’interroger sur « le cerveau en ébullition de l’adolescent », voir en quoi on peut « agir sur la fonction cérébrale », ou frapper à la porte de « la neurochirurgie éveillée »… Et tant encore. Sachant – bonheur pas mince – que les intervenants, pour savants et pointus qu’ils aient été dans leur domaine, avaient tous cette qualité rare : savoir communiquer et passionner leur auditoire. Lequel, sage et silencieux comme au concert ou à l’église, prenait des notes. Moment suspendu du bonheur d’apprendre gratuitement…

C’est du « cerveau artiste » que j’ai eu envie de vous parler. Toute une après-midi d’une grande richesse. Organisé comme un concert ( et du reste animé en son milieu par le Duo à cordes en sol majeur violon /violoncelle de Mozart ),  la séquence nous donna d’abord les clés de « cerveau et littérature » (par Etienne Cuénant), amenant – sélection attendue – Dostoïevski, ses 440 crises d’épilepsie déclenchées par le surmenage et l’alcool, ses addictions au jeu, son goût pour la toute puissance exaltante ; ses personnages toujours en bipolarité ; envers/endroit ; bien/mal. « L’idiot » – épilepsie magnifique, s’opposant aux « Frères Karamazov », épilepsie maléfique. Proust, ensuite, sa mauvaise santé redondante, son hypocondrie, la répercussion de la maladie – et surtout de sa représentation – dans son œuvre. Il paraîtrait qu’on puisse lire Proust « médicalement » comme « Madame Bovary ». Et puis, bien sûr, Nietzsche, le psychotique, à épisodes (rapprochés) délirants. Point commun entre ces trois exemples : la perception de l’urgence de l’œuvre à bâtir ; une certaine façon de muscler la partie « créative » du cerveau pour dépasser la maladie. De l’espoir en fait, pour ces terribles maladies psychiques, qu’on connaît. La créativité est la carte gagnante de certaines pathologies handicapantes. Formidable message. Pour la bipolarité, par exemple, dont l’image de l’IRM projette – sidérés, nous sommes – sur l’écran coloré, cet excès de vitesse d’arrivée des émotions, face à un autre endroit du cerveau correspondant au frein sur leur contrôle, qui, là est trop faible ; ceci avant l’interprétation des émotions elles mêmes. Tout n’est-il pas ici dit ?

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