« arts de l'été » : Une photographie solaire

Ecrit par Yasmina Mahdi le 12 juillet 2014. dans La une, Arts graphiques

« arts de l'été » : Une photographie solaire

« … le sol était non pas brûlé, flétri, convulsé, comme d’ordinaire en Grèce, mais blanchi et tordu, tels jadis, sans doute, les membres déchiquetés, figés dans la mort, des victimes du massacre, laissés là à pourrir et à nourrir de leur sang, sous le soleil impitoyable, les racines des oliviers sauvages qui, de leurs serres de vautour, s’accrochent au flanc abrupt de la montagne » (Le Colosse de Maroussi, Henri Miller)

Des noms de lieux ensoleillés
Pour ce sommaire spécial consacré à l’été, des images multiples viennent à nous, de cette saison tant chantée, poétisée, représentée à la lyre de tous les arts ; le point culminant se situant au solstice – le jour le plus long de l’année et la nuit la plus courte. Là où brûlent les feux de joie de la Saint-Jean, où comme dans un grand carnaval de flammes les couples défilent, se séparent, les enfants exultent de bonheur à l’idée de cette période de vacances.
Il y a bien sûr le chef-d’œuvre de Nicolas Poussin, intitulé L’été (1600-1604), où l’allégorie biblique de Ruth et de Booz le dispute au rite des fenaisons, ainsi que toute une variété de grands et petits maîtres autour de cette saison des moissons et des amours, des magies païennes des dieux de la terre et des plantes, de fleurs des champs et de jeunes gens rieurs au sommet des bottes de foin.
Mais c’est autour d’une œuvre spécifique de la photographie contemporaine que notre attention va se porter, et que nous qualifierons librement de photographie solaire. Un pan de l’histoire du monde nous est ainsi offert à travers des moments, des scènes éclairées le plus souvent par une lumière estivale, crue. Nous pensons à ce sujet aux travaux d’un grand photographe américain, Lee Friedlander, né le 14 juillet 1934 à Aberdeen, aux États-Unis, qui a reçu en 2005 le prix international de la Fondation Hasselblad. L’artiste capte essentiellement un kaléidoscope de fragments de la vie qui l’entoure, ce qui donne naissance à une myriade d’instants et de signes intimes du quotidien américain, au cœur d’un périple inspiré qui l’a conduit également sur le continent européen. La plupart des clichés de Lee Friedlander portent uniquement des noms de lieux, sans autre explication, et une date. C’est à la fois vague, abstrait – ce moment suspendu de l’instant déclic – et précis – un abrégé de la vision parfois grand angle, au sens rigoureux du terme : un vade-mecum de voyage.

Solaire est donc le premier terme qui nous vient à l’esprit pour qualifier l’ambiance saisie et la lumière qui baignent certains paysages d’un éclat presque sauvage. Éternité, le second terme, au regard de cette photographie qui, par exemple, flashe le mouvement élégant des jambes d’une femme en équilibre dans des escarpins à talons aiguilles, qui traverse une rue, ou l’agitation sereine d’une matinée new-yorkaise en 1966. Tous ces éléments constitutifs d’un plan rassemblent des personnes prises de profil, de dos, de trois-quarts, en marche, soudain ramenées pour toujours dans le cadre de tirages magnifiques. C’est l’été permanent semble-t-il, dans l’univers de Lee Friedlander, même si ses images sont tirées en noir et blanc. Elles possèdent d’autant plus de force ces photographies qui ressemblent à des dimanches perpétuels, quand il fait beau, et qui privilégient un instant de grâce volé au tumulte de la ville, rendu atone mais immarcescible. Le déclic et le déclenchement de l’obturateur d’un appareil manipulé par un artiste comme Lee Friedlander nous projettent pour toujours ces images devenues familières, dont nous nous sommes accaparés la vitalité et le mystère telles ces vieilles photographies de famille, comme base de témoignages humbles ou plus sophistiqués, mais historiques. Et ces témoignages sont revisités avec l’œil du photographe, magnifiés ou dénonciateurs, contextualisés et aussi mis en abyme.
Le double de Lee Friedlander apparaît, parfois en anamorphose, parfois dissocié comme dans un prisme, sans doute pour justifier d’une présence ici et maintenant mais sans volonté de modification autre (un décor ajouté, par exemple). Nous nous sommes depuis approprié ce langage visuel – l’ayant débarrassé des scories du temps d’un passé révolu. Cette iconographie revient en pleine clarté pour nous ramener – nous, spectateurs – à l’essence du regard, à une vérité poétique prélevée dans un réel très fugace de situations et d’objets relativement humbles. Vérité cependant fortement ancrée dans le contexte américain du documentaire dit « objectif », c’est-à-dire pris sur le vif, sans retouches en studio. Cette base première – l’appréhension du monde de façon directe, inhérente à l’esprit américain –, Friedlander nous en renvoie en partie la traduction, sans hiérarchie ni parti pris pesant.

Le soleil et la mort
Si nous nous penchons sur la toponymie – seule indication de l’artiste –, nous découvrons des noms de lieux où le soleil brille une partie de l’année, un havre de chaleur : Los Angeles, La Nouvelle-Orléans, Colorado, et tout simplement Sud des États-Unis puis Espagne… Cette topographie dressée par l’auteur parle de cet été miraculeux mais aussi mortifère, quand la chaleur atteint un paroxysme et qu’elle trouble la vision comme un mirage. Évocation si fortement décrite par Henri Miller – un compatriote de Lee Friedlander, quand l’écrivain parle de suffocation au milieu de ruines et de sensation morbide lors de son voyage en Grèce dans Le Colosse de Maroussi ; de la présence évidente des morts enfouis depuis longtemps : À Mycènes, j’ai marché sur des morts incandescents. Miller, comme Friedlander, en partance perpétuelle – le lot commun de l’humanité –, s’emparent de cette errance pour mémoriser des étapes très simples, les reliant peut-être à un passé tragique commun (tous deux d’origine juive, et migrant d’un territoire à l’autre). Ce que spécifie Henri Miller quand il découvre la terre grecque, et l’écho funèbre qui s’en dégage.
Cette double topique du soleil et de la mort – l’astre du jour et la combustion finale de la chair – est peut-être éprouvée par Lee Friedlander avec sa photographie nommée Canyon de Chelly, datée de 1983. Ce qui est signifié du corps du photographe se résume à une ombre distordue, en creux, tels le reste, les traces d’un corps où des herbes sèches auraient poussé dans le crâne. Une forme brûlée, une empreinte d’homme dans ce désert de pierres, anonyme, si ce n’était l’indication du geste de la main qui porte à l’œil un appareil puis du sac à l’épaule contenant les ustensiles techniques du photographe. Lee Friedlander est seul dans ce territoire Navajo, interdit aux visiteurs, endeuillé par le massacre de ce peuple perpétré par les Espagnols en 1805. Le corps désincarné (et proprement désintégré), réduit à une ombre, domine pourtant le premier plan, comme ce sera le cas dans la plupart des prises de vue urbaines et d’intérieurs.

L’autoportrait ou les méandres d’une personnalité
Le choix esthétique du noir profond, brillant, au blanc claqué, légèrement surexposé, luminescent, participe de l’écriture personnelle un peu douloureuse de Lee Friedlander – par le rappel de l’éphémère de toutes choses condamnées à disparaître. L’autoportrait omniprésent souligne une signification somme toute assez mystérieuse. L’ombre obscure de l’artiste prouve qu’il privilégie l’ambiance solaire vive. Le stock de visions de Lee Friedlander constitue un répertoire d’instantanés glanés dans l’espace extérieur, sans apport artificiel, en lumière naturelle. L’artiste nous emmène dans son véhicule quand il photographie une église modeste (Route 9W, New York, 1969), surmontée de God Bless America. Et auparavant, dans des chambres d’hôtel un peu délabrées, quand il fixe l’objectif en short, torse nu, comme torpide, un peu anxieux, assis ou allongé, ou à travers un miroir moucheté, sali, en Espagne en 1964.
La trace de l’éblouissement d’une journée d’été qui écrase les formes, les réduisant au minimum, est présente dans l’image Wesport, Connecticut, 1968, sur le corps d’une jeune femme sans tête, en maillot de bain, qui règle son « instamatic » de vacances. Là également, l’ombre tutélaire du photographe, témoin de l’ampleur de ce temps oublié, se reflète en perspective, se dédouble, se fond dans le ventre moulé de noir. Ailleurs, à Madison, Wisconsin, 1966, Lee Friedlander veille encore à travers une vitre, reflété dans l’ovale du portrait d’une jeune femme noire très belle. Encore un indice estival : le cactus étrange, atrophié, posé à côté du cadre et la frondaison épaisse des arbres en arrière-fond.
Lee Friedlander, présent/absent, montré/caché, choisit cette scène éloquente et représentative de la société américaine des années 60, intitulée Louisiane, 1968. Le photographe observe, veille aussi, discrètement, l’ombre de sa tête perceptible sur le vieux poteau de bois à la peinture écaillée, un bâton érigé comme un support de construction ; quelque part dans une petite ville du Sud. Une majorette en body scintillant, bottée de clair, s’avance en cadence, sa silhouette de poupée amenuisée sur le sol. Là encore, tout fait signe. C’est le tableau d’une Amérique modeste, d’une petite commune scandée par les défilés locaux de la fanfare municipale encadrée de policiers vus de dos, où relégué en coin, un groupe d’adolescents noirs attend, teenagers vus comme des spectateurs lointains, presque effacés. Oui, le soleil, oui, le Sud mythique mais aussi la discrimination qui pèse, lourde comme une lumière d’août, la réverbération du malheur au sein de la pseudo-quiétude d’un jour d’été.
Nous quittons Lee Friedlander qui a scruté l’apparence d’un grand pays à travers de tous petits détails – le fouillis d’une devanture d’échoppe, des modèles de calendriers de coiffeurs, tels des individus fichés comme suspects potentiels –, d’un territoire dont l’emprise a imprimé l’idéal européen de manière indélébile. Et c’est cette saison cruciale, l’été, qui s’immisce dans les créations du photographe, à travers ses compositions géométriques, savantes, avec des objets familiers comme des bouteilles de Pepsi-Cola vides, des juke-box scintillants, des prospectus et des réclames, des posters d’inconnus, de vétérans, de starlettes, placardés au coin d’une rue ainsi que d’incontournables icones comme John Kennedy et Marilyn Monroe. Et c’est également déconstruits que ces clichés nous apparaissent, tantôt flous dans les glaces piquetées de tâches de vespasiennes, le rétroviseur d’un camion de routier espagnol, tantôt nets avec l’ombre étale d’une présence dans un no man’s land, un coin d’herbes en périphérie. Avec le visage du photographe aux yeux clairs, à la belle bouche charnelle, auréolé par la clarté de la belle saison qui rend le grain de la peau sensible à l’humidité de la chaleur moite.

A propos de l'auteur

Yasmina Mahdi

Rédactrice

Yasmina MAHDI, plasticienne d'origine franco-algérienne, titulaire d'un DNSAP des Beaux-Arts de Paris et d'un DEA d'Etudes Féminines de l'Université de Paris 8 ainsi que d'un corpus de 4 années de thèse sur le cinéma français

A dirigé la Revue universitaire Parallèles et Croisées

Dernières expositions : Faculté des Lettres de l'Université de Limoges, MJC La Souterraine Achat 2009 de l'Artothèque du Limousin (FRAC)

Dirige un atelier d'Arts plastiques à l'Université de Limoges

 

Commentaires (1)

  • Martine L

    Martine L

    17 juillet 2014 à 20:29 |
    Comment vous remercier, chère Yasmina, de ce superbe éloge à l'été ! la " une" à lui tout seul ! merci de ces analyses pertinentes et tellement instructives sur ces immortalisations de la saison solaire, tant dans Poussin que dans ces photographies dont celle qui illustre votre chronique : l'été des ombres quotidiennes ! merci encore et bel été à vous

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