Le coup de brume ... de Monet

Ecrit par Elisabeth Itti le 04 mars 2011. dans La une, Arts graphiques

Le coup de brume ... de Monet


Maintenant que le tsunami de l’exposition Monet est endigué, je vous livre une histoire découverte au fil de mes lectures – Auguste Renoir, mon père, par Jean Renoir –

Monet, Sisley, Berthe Morisot, Renoir, après avoir tenté une vente aux enchères à Drouot (quelqu’un traita Berthe Morisot de « gourgandine », Pissarro donna un coup de poing à l’insolent, une bagarre s’ensuivit, la police intervint, pas un tableau ne fut vendu), furent contraints de trouver une solution pour continuer à s’adonner à leur art. Pissarro convainquit ses camarades de la nécessité d’une exposition organisée par les peintres eux-mêmes. Monet trouvait toute naturelle l’incompréhension des critiques. « Depuis Diderot qui a inventé la critique, expliquait-il, ils se sont tous trompés, ils ont vilipendé Delacroix, Goya et Corot. S’ils nous couvraient d’éloges, ce serait inquiétant ». Cézanne se joignit à eux, ainsi que Boudin, cela diminuait la quote-part de chacun en vue du règlement des frais de location.

L’exposition des « Intransigeants » devenus « Impressionnistes », où le groupe de peintres avait englouti ses derniers deniers dans la location du salon de Nadar, n’attira que la vindicte des critiques tels que Wolf dans le Figaro (un pauvre homme sortant de cette exposition mordait les passants …), ou Leroy dans le Charivari il relate sa visite en compagnie d’un paysagiste, Joseph Vincent élève de Bertin. Celui-ci crut que le gardien de Paris qui veillait sur ces toiles était un portrait. Il se mit à en faire une critique très accentuée.

« Est-il assez mauvais, fit-il en haussant les épaules. De face il a deux yeux et un nez et une bouche. Ce ne sont pas les impressionnistes qui auraient ainsi sacrifié au détail. Avec ce que le peintre a dépensé d’inutilités dans cette figure, Monet eût fait une vingtaines de gardiens de la paix.

– Circulez, lui dit le portrait.

– Vous l’entendez ! Il ne lui manque même pas la parole. Faut-il que le cuistre qui l’a pignoché ait passé de temps à le faire. »

Et pour donner à son esthétique tout le sérieux convenable, le père Vincent se mit à danser la danse du scalp devant le gardien, en criant d’une voix étranglée « Hugh ! je suis dans l’impression, le couteau à palette vengeur, Boulevard des Capucines de Monet, la Maison du Pendu et une Moderne Olympia de M. Cézanne ! Hugh! Hugh ! Hugh !

Il n’était plus question de vendre aucun portrait même.

Heureusement qu’il y avait Monet. Il réagit d’une façon stupéfiante. Son refus de l’échec et des échecs qui suivirent impitoyablement se concrétisa par une action inattendue.

Son paysage « Impression » avait été démoli parce qu’ « on n’y voyait goutte ». Monet, hautainement, haussait les épaules : « pauvres aveugles qui veulent tout préciser à travers la brume ». Un critique lui avait déclaré que la brume n’était pas un sujet de tableau. « Pourquoi pas un combat de Nègres dans un tunnel ? » Cette incompréhension avait donné à Monet l’envie irrésistible de peindre quelque chose d’encore plus brumeux.

Un beau matin il réveilla Renoir : « j’ai trouvé … la gare Saint-Lazare » ! Au moment des départs, les fumées des locomotives y sont tellement épaisses qu’on n’y distingue à peu près rien. C’est un enchantement, une véritable féerie ». Il n’entendait pas peindre la gare St-Lazare de mémoire, mais saisir sur le fait le jeu du soleil sur les échappements de vapeur. « Il faudra qu’ils retardent le train de Rouen, la lumière est meilleure une demi-heure après son départ. » Renoir ne pouvait plus se payer à manger, Cézanne était retourné à Aix, Degas se terrait dans son confortable appartement.

Monet était au-dessus de ces contingences. Il revêtit ses plus beaux habits, fit bouffer la dentelle de ses poignets, et, jouant négligemment d’un jonc à pommeau d’or, fit passer sa carte au directeur des Chemins de fer de l’ouest à la gare St-Lazare. L’huissier, médusé, l’introduisit aussitôt. Le haut personnage fit asseoir le visiteur qui se présenta en toute simplicité « Je suis le peintre Claude Monet ».J’ai décidé de peindre votre gare. J’ai longtemps hésité entre la gare du Nord et la vôtre, mais je crois finalement que la vôtre a plus de caractère ». Il obtint tout ce qu’il voulut. On arrêta les trains, on évacua les quais, on bourra les locomotives de charbon pour leur faire cracher la fumée qui convenait à Monet. Celui-ci s’installa dans cette gare en tyran, y peignit au milieu du recueillement général des journées entières et finalement partit avec une bonne demi-douzaine de tableaux, salué bien bas par tout le personnel, directeur en tête. Le directeur en question ignorait tout de la peinture mais n’osait l’avouer. Monet le laissa patauger quelques instants puis daigna lui annoncer la grande nouvelle : «

Durand-Ruel, le marchand d’art prit les « gares St-Lazare » et s’arrangea pour faire quelques avances à ses protégés. On connaît la suite.

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Elisabeth Itti

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Commentaires (1)

  • Eric Thuillier

    Eric Thuillier

    06 mars 2011 à 09:55 |
    Je ne sais si cet épisode est attesté ou s’il sort lui même de la brume. En tout cas le récit en est plaisant à lire et le mordant des critiques de l’époque, indépendamment de leur méchanceté et de leur aveuglement, est un régal.

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