Portrait de Mademoiselle Irène Cahen

Ecrit par Elisabeth Itti le 19 novembre 2010. dans La une, Arts graphiques

Portrait de Mademoiselle Irène Cahen

Portrait de mademoiselle Irène Cahen. Auguste RENOIR 1880

J'ai été émue, mais aussi très admirative, de ce portrait croisé à la fondation Bürhle à Zurich. J'ai tenté par mes lectures d'en remonter l'histoire.

Voici ce qu'en disait Henri Michaux : "Dans le visage de la jeune fille est inscrite la civilisation où elle naquit. Elle s'y juge, satisfaite ou non, avec ses caractères propres. Le pays s'y juge encore plus, et si l'eau y est saine, légère, convenablement minéralisée, ce qu'y valent la lumière, le manger, le mode de vie, le système social...Le visage des filles, c'est l'étoffe de la race même, plus que le visage des garçons...Le visage est leur oeuvre d'art, leur inconsciente et pourtant fidèle traduction d'un monde...visages mystérieux portés par la marée des ancêtres... visage de la jeune fille à qui on n'a pas encore volé son ciel ... visage musical qu'une lampe intérieure compose plus que ses traits et dont le visage de madone serait l'heureux aboutissement"

Le portrait de Mademoiselle Irène Cahen d’Anvers, peint par Renoir en 1880, aujourd’hui unanimement reconnu comme un pur chef-d’œuvre. Traduisant avec délicatesse la rêverie mélancolique d’une jeune fille, ses grands yeux ingénus, sa chevelure rousse déployée sur le dos et ses mains sagement posées sur les genoux – « peu d’œuvres ont réussi comme celle-ci à capter tout ce qui nous demeure inaccessible du monde intérieur d’un enfant », écrit à son propos Pierre Assouline –, ce tableau n’eut pourtant pas une vie facile. Dès sa conception, l’œuvre déplaît fortement à la famille Cahen d’Anvers, et plus encore à la jeune Irène, qui déteste ce portrait d’elle-même et le détestera toute sa vie. Le chef-d’œuvre, comble d’infamie, sera relégué dans un placard, avant d’être recueilli, en 1910, par la propre fille d’Irène, Béatrice, offert par sa grand’mère la Comtesse Cahen d’Anvers.
Renoir et les Cahen d’Anvers se séparèrent dans de mauvaises conditions. Mécontents du travail de l’artiste, ils firent accrocher ces 2 tableaux (le pendant étant les 2 sœurs Elisabeth et Alice – Rose et Bleu) dans les communs de leur hôtel. On ne pouvait être plus méprisant, il mirent du retard à régler Renoir, d’autant plus qu’aucun prix n’avait été fixé par avance. Finalement avec mauvaise grâce, ils lui firent remettre 1 500 francs (1880). C’était plus qu’il n’avait jamais touché, mais nettement moins que ce qui se pratiquait ailleurs. D’autant plus que les Cahen d’Anvers étaient parmi les commanditaires présentés les plus riches.
Fort déçu de tant de pingrerie Renoir en eut des accès de mauvaise humeur antisémite que seule put tempérer la présence du portrait d’Irène dans une exposition à la galerie Durand-Ruel deux ans après.
Pour la petite fille au ruban bleu ce fut le début d’une presque légende.
Irène Cahen d’Anvers se laissa épouser par le comte Moïse de Camondo, à 19 ans le 15 octobre 1891. Elle se sépara du comte Moïse de Camondo, se concertit au catholiscisme pour épouser celui qui avait entraîné les chevaux des écuries des Camondo, le comte Charles Sampieri.
C’est ainsi que la toile retourna dans la famille Cahen d’Anvers.
Trois décennies plus tard, la guerre s’abat sur les Cahen d’Anvers et les nazis raflent familles et tableaux. Le portrait de Mademoiselle Irène Cahen d’Anvers, dont la valeur, entre-temps, est devenue inestimable, tombe entre les mains de Goering, qui le cède à un certain Georg Bührle, riche industriel suisse d’origine allemande, pourvoyeur d’armes lourdes pour la Wermacht et gros acheteur de tableaux volés. Léon Reinach époux de Béatrice de Camondo tente en vain de récupérer le tableau.
Mais à la Libération, Irène Cahen d’Anvers, ex-de Camondo et désormais comtesse de Sampieri, découvre dans l’exposition
« Chefs-d’œuvre des collections françaises retrouvés en Allemagne » une liste d’objets d’art pillés, la trace de son Renoir, et entreprend de le récupérer. La spoliation est manifeste, pour un tableau aussi connu et maintes fois exposé, et dont les légitimes propriétaires, Béatrice et Léon Reinach, ont disparu dans les camps. Aussi Irène héritière de sa fille, récupère-t-elle son tableau, mais c’est pour s’apercevoir qu’il lui déplaît toujours autant..
L’ex-épouse de Moise de Camondo, Irène devenue catholique et comtesse de Sampieri, échappa aux nazis. Elle récupéra la fortune des Camondo par l’héritage Reinach après la guerre, et la dilapida.
Pauvre Renoir ! Rarement œuvre fut plus haïe par son modèle ! En 1949, elle le met en vente dans une galerie parisienne. Un amateur, aussitôt, s’en porte acquéreur. C’est… Georg Bürhle. Le portrait reprend le chemin de la Suisse, en toute légalité cette fois, et c’est ainsi qu’il se trouve aujourd’hui à Zurich, à la Fondation Bührle.

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Elisabeth Itti

Elisabeth Itti

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Commentaires (7)

  • Ralph3

    Ralph3

    18 juillet 2012 à 00:15 |
    Le roman de Jean-Francois Haas, _Dans la gueule de la baleine guerre_ (Seuil, 2007) parle de ce tableau et traite durement (et avec raison, mais sans le nommer) Emil G. Buhrle. Le passage commence p. 26 et raconte un peu plus la vie du collectionneur et fabricant de canons.

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  • elisabeth

    elisabeth

    21 novembre 2010 à 14:15 |
    merci à tous pour vos commentaires sympatiques
    pour Martine :
    sur mon blog je raconte l'histoire passionnée et passionnelle d'Alma Mahler et d'Oscar Kokoschka
    http://elisabeth.blog.lemonde.fr/2010/11/17/la-fiancee-du-vent/
    une amie historienne d'art détestait cette toile, or quelle ne fut pas ma surprise, de l'entendre la raconter lors d'une récente conférence, et ajouter qu'elle aimait cette toile.

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  • Martine L

    Martine L

    20 novembre 2010 à 11:39 |
    Passionnant et original billet, tant dans le sujet, que dans la personne évoquée ; sa représentation artistique, le croisement avec l'Histoire. Un tableau, une vie, des drames, des itinéraires ; après votre texte, ma façon d'être dans un musée, ne sera, sans doute plus la même.

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  • Vaillant Sabine

    Vaillant Sabine

    20 novembre 2010 à 10:24 |
    Au delà de la peinture conptemporaine que disait ce tableau qui ne devait pas être dit? La très belle histoire si joliment racontée nous laisse juste des pistes.
    Sabine

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  • Jean Le Mosellan

    Jean Le Mosellan

    19 novembre 2010 à 23:04 |
    Pourrais-je avancer une hypothèse pour l’incompréhension du tableau,dont l’histoire a été magnifiquement racontée ? Renoir faisait de la peinture contemporaine de son époque,et même mieux que ça :c’était de la peinture d’avant-garde. Il était célèbre mais incompris. Cela arrive encore à beaucoup de peintres aujourd’hui.

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    • Monika Berger

      Monika Berger

      21 novembre 2010 à 10:17 |
      Heureusement que vous êtes là pour nous le dire, on savait pas et on aurait pas eu l'idée...

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  • OLIVIER EYQUEM as Holy Cow

    OLIVIER EYQUEM as Holy Cow

    19 novembre 2010 à 19:29 |
    Belle et tragique histoire. Tragique parce que cette toile fut l'objet de tant d'incompréhension de la part de sa et ses destinataires, belle parce que sauvée du néant après tant de tributilations. Merci d'avoir raconté cela de façon si palpitante et d'avoir donné le texte splendide de Michaux. Quant à la toile… cette lente dissolution des cheveux en cascade, devenant de plus en plus légers et immatériels, et ce magnifique cadrage, calculé au millimètre, qui nous dissimule presque totalement l'œil droit, perdu dans le vide, un œîl qui peint de face aurait peut-être livré la clé de l'énigme de cette fille… ou révélé son prosaïsme et son incurable vacuité.

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