REFLETS DES ARTS - Beaux Arts : Egon Schiele

Ecrit par Johann Lefebvre le 23 novembre 2013. dans La une, Arts graphiques

REFLETS DES ARTS - Beaux Arts : Egon Schiele

Tout jeune déjà, il dessine. Son talent se révèle assez vite aux yeux de ses professeurs et surtout de son père, qui l’encourage vivement. A quinze ans, il perd son père, atteint d’une maladie mentale, et sa vision de la vie dès lors prend une teinte ténébreuse et déchirée, douloureuse, que sont art, durant sa vie trop brève, exprimera avec la force tourmentée d’un trait reconnaissable entre mille. Entré à l’Académie des Beaux-Arts de Vienne, il déchante assez vite dans ce cadre rigide où le formalisme académique ne peut le contenter. En 1909, il quitte avec fracas cette institution et crée avec une poignée d’amis le « Groupe pour le Nouvel Art » (Neukunstgruppe), cherchant les moyens de diffuser un expressionnisme original, en réaction aux formes conventionnelles et bien assises de l’époque, inspiré en cela par la sécession viennoise. La première exposition du groupe a lieu à la galerie Pisko de Vienne. Anton Faistauer crée l’affiche, Egon Schiele rédige le manifeste. On peut considérer que le style de Schiele prend naissance à cette période, avec le portrait qu’il fait de sa sœur Gerti.

Diverses influences viennent nourrir Schiele (Klimt, Hodler, Van Gogh). Mais dès les premières toiles, une caractéristique surgit : les personnages apparaissent sur un fond monochrome qui les détache nettement d’un vide adroitement suggéré. Ce style va s’organiser, techniquement, autour d’une méthode qui consiste à dessiner très vite et sans retour (rien n’est gommé) des corps en postures singulières, (dés)articulés, présentant des expressions souvent grimaçantes, douloureuses, en tension. Le détachement du sujet sur le fond monochrome est souligné par un trait de contour très marqué, comme une carapace, souvent accompagné d’un blanc auréolaire. Par ailleurs, il est fréquent que le travail soit arrêté, inachevé, membre manquant ou tronqué, lignes interrompues, perdues.

Schiele exécute bon nombre d’autoportraits, exercice classique en peinture, mais ici la disposition du corps suggère une décomposition de l’être avec une surcharge expressive du visage, comme un moi qui ne serait que déchirement, un moi isolé (le fond vide de la toile). Les postures inédites qu’il nous présente indiquent également que Schiele fait une transcription brute de ses propres observations, par exemple celles des malades mentaux dans leurs agitations corporelles (il se rend en asile pour observer les postures), de ses influences : Nietzsche n’est pas loin. Même si l’on n’est pas sûr qu’il l’ait lu, il est certain que les idées de l’auteur de « Ainsi parlait Zarathoustra » circulaient dans les milieux artistiques et intellectuels de Vienne. La pose devant le miroir nourrit la distanciation et même une forme radicale de dépersonnalisation, on s’éloigne en fait de l’autoportrait, la chair nue envahit et remplit les traits, au milieu du vide, on s’attend à voir surgir le nerf, l’os, le tendon. Sur ce point, tout diffère de la technique typique de Klimt (ou de la sécession Viennoise), qui habille et décore le corps, ayant horreur du vide. L’autoportrait est aussi une vision du monde entier puisque le corps de l’artiste, représenté par lui-même, est le récepteur du monde et devient le monde. C’est un Narcisse nouveau, moderne, qui renverse l’introspection en perspective, au point que tout autre objet que le corps, figurant dans la toile, n’a plus de consistance objective mais est absorbé et devient partie du Moi. Cette approche est ainsi analysée par Paul Hatvani dans son essai « Essai sur l’Expressionnisme » (1917) : « Dans l’Impressionnisme, le monde et le moi, l’extérieur et l’intérieur avaient été placés dans un rapport harmonieux. Dans l’Expressionnisme, le moi inonde le monde. Il n’y a donc plus d’extérieur : l’artiste expressionniste actualise l’art d’une façon inconnue jusqu’alors… Après cette intériorisation inouïe, l’art n’est plus soumis à aucune condition. C’est ainsi qu’il devient élémentaire ».

Il rencontre en 1911 un modèle de Klimt, Wally Neuzil, qui devient sa compagne, et aussi son modèle. Ils s’installent tous deux dans une ville de Bohême, Krumlov (ville natale de sa mère), où l’on met à sa disposition une salle pour qu’il puisse réaliser de grands formats. Mais la rumeur publique court sur son compte, son travail est considéré comme obscène et sa vie privée comme fort douteuse. Forcé à l’exil, il se réfugie en campagne (Neulengbach), à une trentaine de kilomètres de Vienne. Mais là aussi les difficultés d’intégration vont très vite apparaître et des soupçons de détournement de mineur insistants font qu’il est arrêté, et emprisonné, en attente d’un procès, durant 21 jours. Son jugement est prononcé mais le juge a écarté le détournement de mineur, et le poursuivant pour outrage à la morale publique, le condamne à un supplément d’emprisonnement de trois jours : il considère en effet que Schiele a eu le tort d’avoir exposé des œuvres immorales dans un lieu public accessible aux enfants. Près de cent toiles, des nus surtout, sont confisquées par le tribunal. A noter également, que le juge, à l’audience, brûle un dessin de Schiele à l’aide d’une bougie.

Séparé de Neuzil et de nouveau installé à Vienne, après quelques voyages à l’étranger, Schiele, peu à peu, acquiert une notoriété certaine. Il participe à de nombreuses expositions, associé, entre autres groupes, au « Cavalier Bleu » ou à la Sécession. Il développe ses contacts, et son art s’exporte : Budapest, Munich, Berlin, Bruxelles, Paris (exposition individuelle, 1914), Rome. Il écrit aussi des poèmes qui sont publiés, accompagnés de dessins, dans « Die Aktion », un hebdomadaire berlinois, lequel en 1916 lui consacre un numéro spécial. Marié à Edith Harms, Schiele entame une période de sa vie où les tourments s’amenuisent. Par ailleurs, dispensé du service militaire actif, il l’exécute dans l’administration ou en caserne, et même en qualité de clerc dans un camp de prisonniers (il y fait d’ailleurs des portraits d’officiers russes) jusqu’en 1917, année où il est muté à l’Intendance impériale et royale de Vienne.

1918. Klimt meurt et Schiele s’empare de l’organisation de l’exposition de la Sécession viennoise, exposition où il rencontre un succès considérable avec de multiples commandes à l’appui – des portraits de personnalités. Mais l’épidémie de grippe espagnole qui ravage Vienne à l’automne 1918 le coupe net dans son essor, puisqu’il en meurt le 31 octobre 1918, quelques jours après son épouse alors enceinte de leur premier enfant.

Je laisse la parole à Nietzsche qui, avec son acuité profonde, évoque le déchirement du moi dans l’exercice plastique – une mise en scène –, conjugué à l’hypersensibilité de l’artiste : « L’artiste moderne, dont la physiologie se rapproche le plus de l’hystérie, porte également les traits de cette maladie dans son caractère… L’absurde excitabilité de son système, qui transforme toute expérience en crise et fait intervenir le dramatique dans les moindres aléas de la vie, lui ôte toute prévisibilité : il n’est plus une personne, tout au plus un Rendez-vous de personnes dont chacune jaillira tour à tour avec une impudique assurance. C’est précisément pour cette raison que sa grandeur n’est autre que celle de l’acteur : tous ces pauvres êtres dénués de volonté que les médecins étudient de près ébahissent par la virtuosité de la mimique, de la transfiguration, de l’intrusion dans presque tout caractère obligé et attendu » (Fragments posthumes).

 

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A propos de l'auteur

Johann Lefebvre

Johann Lefebvre

Johann Lefebvre est né dans le bocage normand en 1971. Depuis, il va bien. Il écrit depuis qu’il sait écrire, et s’attache aujourd’hui à formuler un style pour la Critique, genre qu’il affectionne, à partir du vécu immédiat sans média, là où la séparation ne fonctionne pas, considérant que c’est dans ces brèches qu’on s’installe le mieux pour la vie palpitante et risquée, là où sourd la littérature, matière première de l’Histoire, quand l’Histoire existait encore.

Commentaires (2)

  • Mathieu Delaveau

    Mathieu Delaveau

    27 décembre 2018 à 11:42 |
    Votre article reprend les mêmes idées, les mêmes termes ("dépersonnalisation")et les mêmes citations (celle de Nietzsche) que l'ouvrage Schiele de Reinhard Steiner (publié par Le Monde le 25 juin 2005). Vous auriez pu reconnaître votre dette envers cet ouvrage sans donner l'impression que vous avez vous-même trouvé les citations de Nietzsche, par exemple, ou que ces mots viennent de vous.

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    23 novembre 2013 à 18:29 |
    Entre Klimt et Egon Schiele, il y a toute la différence entre l’optimisme du « ver sacrum », le printemps sacré de la Sécession, avec ses décors floraux ou végétaux du Jugendstil, son érotisme voluptueux (Klimt ), ses mosaïques dorées à la manière byzantine, d’un côté ; et de l’autre, ce désespoir des corps décharnés au sexes trop béants pour être désirables : l’espoir est mort, la folie guette, on est pas loin du « Cri » de Munch

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