Sally Mann, elle retient la mort

Ecrit par Dominique Conil le 15 décembre 2010. dans La une, Arts graphiques

Sally Mann, elle retient la mort


« Je suis un  petit peu comme Flaubert, qui sous la jeune fille en fleur voyait le squelette ».  Sally Mann, artiste photographe, regard trop intense de voyante, résume plutôt bien sa démarche. D’elle, vous lirez qu’elle est une photographe de l’intime. Qu’elle a toujours travaillé dans le périmètre restreint de la Shenandoah valley, en lisière des Blue Ridge mountains, Virginie. Pris pour modèles, à de  rares exceptions près, son entourage immédiat. Jessie, Virginia et Emmet, ses enfants, Larry, son mari.

C’est vrai, c’est seulement très court[1]. L’intime de Sally Mann brasse l’amour, la mort, la beauté ou la décomposition, la guerre de Sécession, les obscurités, la touffeur et les illuminations du Sud profond des Etats-Unis comme vous l’avez sans doute lu, rarement vu peut-être.

(Vous lirez aussi que ses œuvres figurent, entre autres, au Moma, au musée d’art moderne de San Francisco, au musée de Harvard, au Whitney, au  musée d’art moderne de Tokyo).

 

PHOTO DOS LARRY

 

Dans la grande salle de la galerie Kirsten Greve[2], à Paris, il y a un homme. Partout. Il y a un homme désiré, épaule lumineuse, un homme en courbes, étendu dans une demi pénombre, juste de clairs reflets sur sa peau,  sa vulnérabilité.  Il y a le visage énigmatique de ce même homme, cheveux gris, relief de la barbe, intitulé Was ever love ? Apaisé, yeux clos, gisant ou reposant ?

 


TORSE AU COLLODION


Il y a sur un mur des jambes, des verticales, des tibias pourrait-on dire, car la chair s’amoindrit, fond sur la structure osseuse, le corps  en devient abstraction.

Car Larry, l’époux depuis si longtemps, est atteint  d’une dysplasie musculaire qui depuis le début des années 2000 rétrécit un corps athlétique. Ode aimant et clinique à la fois.

Philosophe de formation, Larry a passé son diplôme d’avocat après simple lecture attentive du code, tout en entamant une carrière de forgeron en veillant, souvent à cheval, sur les quinze exploitations de la propriété Mann. Quelque chose du Sud.

Nous buvons deux doigts de Bourbon, l’après-midi,  nous bavardons, c’est comme ça et toujours aussi bien, dit Sally Mann. Et c’est au cours de ces longs après-midi calmes que Larry est venu dans son atelier, poses debout s’il avait passé du temps assis, couchées s’il avait marché,  Proud Flesh, les photos de Larry, et  de la maladie de Larry.  La maîtrise amoureuse de l’une, la connivence et la confiance de l’autre. Exposer la maladie ? « Il savait que je ne flancherai pas ».

Car elle ne flanche pas, en effet, Sally Mann.

 

 

 

 

 

A la fin des années 80, alors que Robert Mapplethorpe vient de mourir, qu’on s’indigne des fonds publics qui ont été alloués à un artiste si sexuellement incorrect, Sally Mann est une photographe remarquée, connue d’un cercle encore restreint, vivant   par delà les Appalaches. La célébrité, via le scandale, va brutalement lui tomber dessus.  Elle publie une série de photos, ancrées là, sous les  grands arbres,  au dessus des eaux miroitantes de la rivière, sur la veranda ombreuse, dans le désordre des lits .  Immediate family, collection de photographies des enfants. Ce qu’elle avait sous l’objectif, 8X10 en général. Jessie, Virginia et Emmett y sont souvent nus  -  nus sans y penser, nudité d’été - regard parfois provocateur, grâce absolue et  morve au nez, c’est l’enfance triomphante et rétive,  une beauté sans joliesse aucune.

 

ENFANTS


Dans l’Amérique qui trouve si cute ses mini-misses fardées-volantées- bouclées, cette enfance là  fait scandale : appel à la pédophilie, dira-t-on (le leader d’extrême-droite Terry Randall appelle à la destruction des albums dans les librairies, ce qui d’ailleurs n’arrivera jamais), plus sournoisement, on s’interroge à blog ouvert sur cette mère qui saisit son appareil photo au lieu de cajoler l’enfant qui saigne.  Traduire : la sensualité du regard maternel dérange, comme cette enfance qui n’est exempte ni de peurs, ni d’angoisse, ni de sexe.


Jessie et l’eau


Sally Mann alors fait front - elle n’est pas pour rien la fille d’Elisabeth Munger, dite Betty-la-Rouge du côté de Lexington, en raison de ses opinions avancées– mais ne s’explique que sur un point, le seul qui lui importe.

Il n’y a pas eu manipulation de ses enfants, mais création collective.

Aujourd’hui adulte, Jessie, l’aînée, le dit aussi. Même si elle a traversé une période complexe, avant de devenir poétesse, peintre  modèle-créatrice, comme elle dit, et jungienne revendiquée. Qu’elle aime à citer : «  Ce qui demeure inconscient refait surface comme destin ».

« Ce qui demeure », What remains, c’est justement le titre d’un des ensembles suivants de Sally Mann. Anticipant l’effacement des visages aimés, décortiquant la décomposition, explorant  l’éphémère de la vie, le visible de la mort, puis l’invisible. La mort d’un chien, le suicide, sur les terres, d’un évadé de prison poursuivi, ouvriront sur des études autour de la décomposition des corps.


Visage Virginia


Un film, réalisé par Steven Cantor (What remains..) en rend compte en quelques plans. On y voit Sally Mann, sa veste, ses cheveux un peu en vrac, ses gestes habitués en montant l’antique appareil qu’elle utilise, les plaques de verre qu’elle trempe au collodion (collodion et vernis sandarac, les mots sont évocateurs, les techniques anciennes … mais je n’y connais rien). Derrière elle, un brave pré virginien, bien vert, l’orée d’un bois, un ciel de rien. On suppose l’endroit giboyeux et fertile.


Sous bois deep south


arbre scarifié


L’œil translucide et fixe, allumée de première, Sally Mann développe. Quelques heures plus tard apparaît l’image, clair-obscur violent et immobile, masse complexe des nuages : Sally Mann a photographié l’un des champs de bataille de la guerre de Sécession, une terre qui a vu les morts. Quelque chose de cette densité qui vous saisit parfois, là où quelque chose a eu lieu.  Le collodion, aux effets fantasques, dévorant un bord, rongeant, révélant des traces d’ongles, magnifie le tout : «  Je ne prie pas pour que tout se passe bien, je prie pour qu’il y ait accident ». De l’incertitude comme matière première.

« Pourquoi tant de grands écrivains américains viennent-ils du Sud ? », demandait-on à William Styron. « Parce que le Sud a perdu la guerre.. » répondit-il.

Et ce sont en tout cas ces paysages accidentés et sublimes, vides de toute présence humaine, proches de la peinture, de l’abstraction parfois,  qui plus encore que le reste, récompensent ceux qui peuvent se rendre galerie Kirsten Greve : la reproduction internet renvoie la moitié d’entre eux à l’indiscernable, bouffe la nuance, gomme les reliefs.

Aujourd’hui, Sally Mann, qui voit ce qui fut, retient ce qui est,  travaille  à la fois sur elle-même, Larry toujours, - la chair et l’esprit, la fierté et la faiblesse - et  sur les races. Là bas à Lexington, il n’y a plus guère d’Afro américains[3] mais ce fut un haut lieu de l’esclavage …



Sally Mann, par elle-même.



 

[1] Elle a aussi, rare occasion, travaillé plusieurs mois dans le Yucatan : autre vigueur végétale, autres ruines.

[2] Exposition  jusqu’au 31 décembre 2010 (5, rue Debelleyme 75003) . Sont regroupés différents travaux de Sally Mann : quelques unes venues d’ Immediate family ( les enfants, jusqu’à la fin des années 80, début des années 90),   Deep South ( 1996-1998), Battlefields (2000-2002), Faces ( 2004), et surtout Proud Flesh ( 2004-2009) , les photos de Larry .

[3] Environ 10% de la population aujourd’hui.

A propos de l'auteur

Dominique Conil

écrivain
En espérant la guerre, Actes Sud, 2008
Une fille occupée, Actes Sud, parution février 2011
Longtemps journaliste, notamment à Libération.
Vit entre les Deux Sèvres et Paris.

Commentaires (7)

  • Dominique Conil

    Dominique Conil

    17 décembre 2010 à 16:42 |
    Merci à tous, toutes ( surtout) d'avoir pris le temps de regarder, de lire, et écrire. Je crois que le film de Cantor, dont Elisabeth Guerrier a mis en ligne un extrait, nominé aux Oscars, existe en dvd ( à se faire expédier depuis les Etats-Unis..)Introuvable en téléchargement, au cas où..
    Et oui, je crois bien que "retient la mort" est un double mouvement: aller au devant, la percevoir à l'oeuvre, s'y confronter, et aussi la suivre,la contester en cherchant "ce qui demeure"..

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  • jocelyne

    jocelyne

    16 décembre 2010 à 18:02 |
    Merci pour ce trés beau portrait de cette grande photographe humaniste et réaliste. Elle allie avec subtilité richesse et cohérence dans son oeuvre.Son "langage" en blanc et noir révèle avec intensité la fragilité des humains et de la nature.

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  • Isabelle Blavet

    Isabelle Blavet

    16 décembre 2010 à 13:25 |
    J'aime beaucoup votre article et votre présentation de Sally Mann. A commencer par son titre "elle retient la mort" et son ambiguité. Elle "garde" la mort ou elle l'empêche de venir ?? Son oeuvre est toute là-dedans car c'est bien les deux. Il y a dans ces moments de "temps figé" la fascination de la mort et son refus obstiné.
    Beau travail de mémoire. D'elle d'abord. De vous ensuite.

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  • Martine L

    Martine L

    15 décembre 2010 à 20:31 |
    S'il est vrai que la photo est un monde, un univers unique - notamment pour le spectateur "moyen" auquel je m'agrège - le monde "vu" par cette photographe nous marque,et peut-être nous hante.

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  • Chloé

    Chloé

    15 décembre 2010 à 19:57 |
    Merci chère Dominique. J'en profite pour dire que l'oeuvre de Sally a été superbement évoquée dans la série d'émissions "Le génie de la photographie" de Tim Kirby (2007), qu'a rediffusée il y a quelques jours la chaîne "Histoire".
    Grande dame et grande photographe et une oeuvre déchirante.

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  • Guerrier Elisabeth

    Guerrier Elisabeth

    15 décembre 2010 à 19:35 |
    Je me permets, en écho à votre article sur le travail de cette femme que je vénère d'ajouter la vidéo " What remains" de Cantor sur ma page.
    Peut-être la transparence des yeux de Sally Mann permet-elle au monde qu'elle entoure de s'inscrire sans effort.

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  • Leon-Marc Levy

    Leon-Marc Levy

    15 décembre 2010 à 18:42 |
    Votre commentaire, chère Dominique, transforme ces photos plutôt austères et sombres au visiteur non initié en foyers de chaleur, d'amour et d'humanité. On se prend à les regarder autrement après vous avoir lue, et à les aimer pour ce qu'elles sont : un formidable témoignage sur le temps humain.
    Plus jamais je ne regarderai Sally Mann autrement qu'à travers votre passion.

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