Cinéma

Reflets des arts : John Boorman, réalisateur aux images inoubliables

Ecrit par Sabine Vaillant le 10 juin 2017. dans La une, Cinéma

Reflets des arts : John Boorman, réalisateur aux images inoubliables

Une longue standing-ovation a accueilli John Boorman ce jeudi 1er juin à l’ouverture de la rétrospective complète que lui consacre La Cinémathèque française. Après avoir remercié le public, le réalisateur britannique s’est livré à un retour sur image en reprenant le contexte de son deuxième film, Le Point de non-retour, chef-d’œuvre, présenté ce soir-là.

John Boorman a souligné combien la présence, la confiance de Lee Marvin conquis par son premier film, ont été déterminantes pour réaliserLePoint de non-retour(*)en toute indépendance. Il a raconté qu’après un entretien à Hollywood, il s’est aperçu que le type qui était assis dans un coin n’était autre qu’un psychiatre ou psychologue. Dans les studios, il était un peu pris pour un fou. Mais a pu compter sur des soutiens.

Le Point de non-retour(Point Blank), 1967, d’après The Hunter de Richard Stark :

Walker vient en aide à son ami Reese qui doit de l’argent à une organisation criminelle, en court-circuitant les transports de fonds par hélicoptère de cette dernière à Alcatraz. L’affaire tourne mal. Reese tue les convoyeurs. S’apercevant que le compte n’y est pas, il abat Walker et s’enfuit avec Lynne, l’épouse de Walker, sa maîtresse. Il en réchappe miraculeusement et quitte cette ancienne prison à la nage.

Rétabli, Walker vit avec l’obsession de se venger et récupérer sa part de butin. Yost, en difficulté avec cette mafia, lui apporte sur un plateau l’adresse de Lynn et Reese. Peine perdue, l’oiseau s’est envolé et Lynne se suicide. C’est avec Chris, la sœur de Lynne, qu’il met la main sur Reese. Ce dernier livre les noms de ses chefs : Carter, Brewster et Fairfax, avant de chuter de sa terrasse. Walker se tourne ensuite vers chacun des hommes de la liste. L’histoire se répétera à Alcatraz où Walker se confrontera à l’inutilité de sa vengeance.

Le Point de non-retour, un policier, thriller superbement mené, avec de très belles images. « Cadrages audacieux. Plongées et contre-plongées qui se multiplient pour apporter une vraie force au propos. Et un montage millimétré, faussement chaotique comme la chronologie du film qui bouscule le spectateur » (**). Avec la célèbre scène de travelling en contre-plongée qui accompagne la cadence sèche des pas de Walker qui claquent.

John Boorman naît en 1933, à Shepperton près des studios londoniens, dans une famille écossaise et néerlandaise. Il est élevé chez les jésuites. Très tôt passionné de cinéma, il devient critique, puis monteur à la télévision en 1955. C’est avec trois épisodes de la série Citizen 63 qu’il acquiert une première notoriété à Bristol. Ils sont suivis un an plus tard de The Newcomers, un documentaire, avant la réalisation de son premier film, Sauve qui peut, 1965.

En une vingtaine de films, John Boorman, rompant avec la tradition de l’école anglaise du documentaire, explore tous les genres cinématographiques, les redéfinissant continuellement. Ses films sont imprégnés d’imaginaire, de rêves, de fantastique, sous-tendus par les mythes, de l’aventure, un sens aigu de la nature et une recherche esthétique.

Visitez l’œuvre de John Boorman, explorateur des genres cinématographiques, en libre plongée à la Cinémathèque française jusqu’au 25 juin 2017.

 

Sabine Vaillant

 

(*) Ressortie en salles de Point Blank, par Park Circus, en version numérique restaurée, à partir du 7 juin 2017

(**)Hélène Lacolomberie, chargée de production web à la Cinémathèque française.

Nos plus belles années

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 29 avril 2017. dans La une, Cinéma

Nos plus belles années

Nos plus belles années, le film de Sydney Pollack est sorti en 1973. Si je l’ai vu à l’époque (j’étais un peu plus jeune que le couple des héros Barbra Streisand/Robert Redford), j’ai dû le recevoir comme une pénible histoire d’amour entre une idéaliste emmerdeuse et un bellâtre nombriliste et velléitaire. En fait, j’ai dû le voir il y a une vingtaine d’années et je l’avais classé dans mon répertoire cinématographique mental comme un de ces nombreux films cultes américains, sans trop savoir pourquoi – la chanson de Streisand ? Redford en uniforme blanc ? – au milieu d’un tas de souvenirs de chefs-d’œuvre non moins mythiques dont je pourrais sans doute archiver une bonne partie pour laisser de la place à des films plus récents et moins nostalgiquement complaisants à l’égard de l’american way of life.

Or, ces jours-ci (je suis toujours un peu moins vieux que les deux stars retraitées), j’ai revu The way we were, le film restauré pour son quarantième anniversaire, et je peux bien dire que je l’ai découvert.

Mais d’abord, quelques repères chronologiques qui introduisent un autre couple américain célèbre et un autre film. Barbara dite Barbra Streisand est née en 1942, Robert Redford en 1936 ; Joan Baez est née en 1941, Robert Zimmerman, dit Bob Dylan est également né en 1941. C’est dire que tous quatre sont de la même génération. Maintenant, comparons les deux couples, les deux histoires : celle fictive du jeune écrivain Hubbell et de la suffragette Katie mise en scène par Sydney Pollack et celle réelle de la chanteuse Joan Baez et du compositeur-interprète Dylan, récemment nobélisé (comme peut-être le serait Hubbell Gardiner si on connaissait la suite de son trajet).

Les deux couples connaissent quelques années d’un amour fou (j’assume le cliché), d’une complicité morale et intellectuelle qui transcende les oppositions de leurs sensibilités. Puis leurs chemins divergent car des nécessités plus impérieuses rendent décidément leurs différences inconciliables. Ils resteront amis et profondément respectueux du parcours de l’autre. Mais leur bonheur commun s’arrête là.

Pour Katie dans le film, pour Joan Baez dans la vie, ce qui commande, ce qui dirige la vie de ces femmes courageuses et déterminées est l’engagement politique, le militantisme (évolutif) pour les mêmes grandes causes : le pacifisme, l’égalité des droits, la non-violence… Soit, en gros, un monde meilleur qu’elles ne désespèrent pas d’instaurer dans un avenir dont l’imminence dépend de l’intensité de leur engagement personnel.

Pour Hubbell, le bel écrivain dont la jeunesse a été mobilisée par la guerre et qui ne se berce plus d’illusions, il est désormais impératif de trouver qui il est. Et cette quête de son identité profonde passe par l’écriture et, si possible, par la vente de ses livres à Hollywood, pas tant pour l’argent ou la gloire que pour la diffusion de son œuvre par le médium de masse moderne qu’est le cinéma.

Pour ce qui est du cheminement intellectuel et artistique de Bob Dylan et de sa relation avec Joan Baez, le passionnant film réalisé en 2005 par Martin Scorsese, No direction home, explique très longuement comment Dylan refuse de se laisser enfermer dans une collaboration artistique et militante avec sa compagne. Alors que ses chansons sont reprises après Joan Baez par tous les contestataires de l’ordre établi, par les abolitionnistes de toute ségrégation raciale, par les pacifistes militant contre la guerre du Vietnam et contre toutes les guerres, Dylan cherche dans sa musique et dans son écriture poétique une vérité, une nécessité plus profonde de sa créativité. Le Nobel, dont il n’est alors pas question, donnera à sa quête identitaire et artistique la dimension intemporelle et planétaire vers laquelle il tend malgré les critiques et la déception de ses premiers fans. Joan Baez épousera un vrai militant, magnifique baroudeur que la prison ne fait que renforcer dans ses convictions, comme on imagine le mari de Katie lorsqu’on la retrouve à la fin du film, quelques années après sa rupture d’avec Hubbell.

Reflets des Arts : Mômes & Cie, L’odyssée de l’enfance à La Cinémathèque de Paris

Ecrit par Sabine Vaillant le 08 avril 2017. dans La une, Cinéma

Reflets des Arts : Mômes & Cie, L’odyssée de l’enfance à La Cinémathèque de Paris

Il était une fois l’enfance au cinéma, pays des émotions. Bienvenu chez Mômes & Cie, la rafraîchissante exposition de La Cinémathèque Française, concoctée par Patrick Bouchain, directeur artistique, et Gabrielle Sébire, commissaire de l’exposition. Patrick Bouchain, pour sa dernière exposition, souhaite aux visiteurs de vivre Mômes & Cie de manière intuitive. Gabrielle Sébire parle du retour à l’enfance, d’échanges entre générations, de transmissions.

Tout commence par un écran géant avec des séquences de films de différents pays. Impossible de résister. C’est ainsi que le visiteur est tiré par l’œil, qu’il va voir : fiction, animation, documentaire, connu ou découverte, et passer par toutes les émotions…

D’abord un plongeon dans le vert d’une salle feutrée puis passer de la joie à la colère en suivant la longue chenille bleue d’Alice au pays des merveilles. S’asseoir sur cette douce amie et vivre à fond les émotions du cinéma, sans gène puisque c’est un musée qui autorise à se laisser aller, et mieux, lance des invitations. Quand le plein est fait, une salle lumineuse, au volume plus réduit, délivre photos, dessins, explicitations pour faire redescendre la pression et devenir savant du royaume vert.

Entrer dans le rouge où s’éclate le rire, se déversent la tristesse et ses trop pleins de larmes devant des écrans à des hauteurs différentes au plus près de ses émotions. Ou sur grand écran à une distance raisonnable vis à vis de situations socialement périlleuses où le pet est roi. Se tordre de rire sur un coussin de velours rouge à l’abri des visiteurs retords à se laisser aller à ce petit plaisir. En savourant l’instant où ses doubles de cinéma se lâchent, redoublant de plaisir à l’idée que les extraits passent en boucle.

Reprendre ses esprits avec la silhouette grandeur nature de Monsieur Hulot avec sa casquette, sa pipe et son chapeau dans la petite pièce où attendent les photos du Kid de Charlie Chaplin, la lettre d’élèves au réalisateur de Au revoir les enfants.

Hésiter ensuite à passer par la porte ou se glisser en douce dans le petit triangle rouge qui mène à un couloir étroit, haut de plafond, tendu de gris tout doux. Là, même dilemme avec le passage bleu pour atterrir au pied de la grotte de peur. Frissonner devant les films noir et blanc. S’échapper en laissant la trouille derrière.

Pénétrer dans le tourbillon orange du courage et de ses films. Souffler entre les rideaux dorés en rêvant d’enfourcher l’Éclair de feu de Harry Potter. Soulever un voile pour mirer la robe couleur de Lune de Peau d’Âne.

Aller vers l’infini et l’au-delà du cinéma en entrant dans sa fabrique où posent les esquisses du personnage de la petite fille de Persepolis de Marjane Satrapi. Rêver devant les décors et les planches botaniques de Michel Osselot réalisés pour Kirikou et la Sorcière. Se fondre dans le décor D’Azur et Asmar.

Devenir Kirikou dans son royaume végétal, visionner un film. Actionner la superbe lanterne machine de A Vous de jouer. Manipuler avec curiosité le grand Flipbook pour revivre les premiers émois du cinéma. Enfin laisser une trace de l’enfant de cinéma que vous êtes sur le grand tableau noir.

Porté par l’espace qui structure les émotions, les matières, les textures, les lumières et les couleurs, partez pour un voyage avec Mômes & Cie dans les émotions universelles de l’enfant que vous êtes ou celui que vous avez été au travers du 7ème Art avec La Cinémathèque de Paris jusqu’au 30 juillet 2017.

« Le ciel attendra »

Ecrit par Martine L. Petauton le 07 janvier 2017. dans La une, Cinéma, Société

film de Marie Castille Mention-Schaar, France, 2016

« Le ciel attendra »

Deux filles, l’une part en Syrie, et l’autre, pas. Deux mères au bord de cet enfer de notre temps, ici et maintenant. Plus quelques pères, fratries, copains. Le ciel du 93 et celui – si paradisiaque – du Midi. Des burqas si sombres, du Facebook à volonté – le son particulier de l’arrivée des Messages Privés résonnant sinistrement, en guise de bande-son – des prières embrumées qui se cachent au fond des chambres, des visages qui se démaquillent, un appétit de jeune qui meurt – nourriture, loisirs… Et puis, l’adolescence, le homard qui pleure en amorçant sa mue, de toutes façons. « Un film de salubrité publique » a dit Najat V. Belkacem. Elle a raison, à condition de ne pas attendre tout et le reste d’un film, très réussi, mais qui ne peut que jouer son rôle et non l’intégralité d’un arsenal thérapeutique.

Film magnifique en soi,  sa facture, la photo,  le scénario, et le jeu – épatant – d’acteurs chevronnés, ou plus novices. Le réel, orchestré par le professionnalisme qui n’est plus à saluer de Marie-Castille Mention-Schaar, celle des Héritiers. Dire qu’on est pris, depuis notre fauteuil, est largement insuffisant. On est carrément dedans (je ne vous dis pas les regards échangés quand on sort de la séance) et plus d’une nuit après, on continue d’être hanté par ces destins, là, juste à côté de nous, dans nos quartiers, chez  nos voisins. Notre destin, aujourd’hui dans l’heure. A tous.

Pour autant – comme toute œuvre – le film a un angle, loin de toute exhaustivité : c’est le tracé depuis la France, chez les deux filles, progressif parfois heurté comme poison en corps, de l’idée, de l’envie irrépressible de partir en Syrie – pays où l’humanitaire urge, disent les images de propagande hélas remarquable de Daech ; pays où l’on attend l’épouse et demain la mère des combattants, ces « princes » doux comme des histoires des Mille et une nuits. On connaît ; le voir à l’œuvre est autre chose, bouleversant et parfaitement efficace, ici. Alors, forcément – quelques assez rares critiques ont insisté sur ce point – rien n’est jamais montré sur après le grand saut ; ni les déceptions abyssales, ni les violences, ni l’esclavage, ni l’enfer du quotidien dans le Califat, sous les bombes et dans le dénuement. Sauf à dire : aucune mineure n’en est jamais revenue. Cela pourrait être un obstacle de poids pour frapper l’imaginaire des candidates au Djihad. Et puis, il y a le point de vue : celui des centres de déradicalisation initiés par Dounia Bouzar, sociologue très médiatisée, qui joue ici son propre rôle. Elle est musulmane, a des km à son compteur dans la politique de la ville et des quartiers ; son franc-parler, ses compétences ne sont plus à présenter. Elle sait toucher ces jeunes, mieux que d’autres, et même et pourquoi pas par l’émotionnel – quand on les a attrapés, quand on a pu faire un début de travail avec eux… Des chiffres, pour quels  résultats ? glapissent les opposants de tous poils, comme si en ce domaine on pouvait être simple comptable… Elle « traite », et c’est le choix du film, ce qu’elle considère comme une déviance, à la façon des captations par les sectes. On nous montre à merveille ces procédés d’embrigadement, de lents mais sûrs empoisonnements, cet enfermement « à côté » du reste du monde – école, famille, copains… comme sur une autre rive ; « je hais la France » dit à un moment une des filles en SMS à son « prince ».

Reflets des Arts : Traces d’un festival du documentaire le palmarès de « Traces de Vies » 2016

Ecrit par Gérard Bayon le 10 décembre 2016. dans La une, Cinéma

Reflets des Arts : Traces d’un festival du documentaire  le palmarès de « Traces de Vies » 2016

Le festival du film documentaire de Clermont Ferrand, « Traces de Vies », a rendu son verdict. Cette 26ème édition a proposé au public pendant la semaine du 21 au 27 novembre 2016 une programmation de 90 documentaires, courts ou longs métrages, dans les salles de Clermont-Ferrand et de Vic le Comte. Les deux thématiques de cette année : « L’argent, les appâts du gain » et « Animalement vôtre » ont encadré une sélection, soumise à quatre jurys, d’une cinquantaine de films.
Le grand prix Traces de Vies récompense un film ambitieux :  « matière première » de Jean François Reverdy L’utilisation du sténopé, un procédé des débuts de la photographie, où un minuscule trou d’épingle remplace l’objectif de l’appareil et permet d’impressionner la pellicule qui défile derrière, est particulièrement adapté pour filmer ce paysage du désert de Mauritanie traversé par le plus long train du monde. Avec le grain si particulier de l’image, les éléments se confondent dans un mélange d’ocre ; les personnages, comme des mirages, émergent de ces solitudes de sable ou de latérite. Le train entre dans une gare où l’attendent des voyageurs prêts à s’entasser dans les deux seuls compartiments ou à grimper sur les wagons de minerai. Cette lente arrivée, tournée en un seul plan, réfère aux origines du cinéma.
« La colère dans le vent » d’Amina Weira, prix de premier film professionnel prend les mêmes couleurs du désert dans un style plus classique. La réalisatrice, avec son père pour guide, dévoile les méfaits de l’exploitation des mines d’uranium par Areva dans la région d’Arlit au Niger. Le vent qui soulève la poussière disperse aussi la radioactivité sur des populations qui ne sont pas toujours conscientes de sa nocivité. La démarche subjective et engagée de la réalisatrice incite les habitants à réagir.
Partant d’un rituel magique,  « le verrou », de Leila Chaïbi et Hélène Poté, prix hors frontière, parle de la situation des femmes après le printemps arabe en Tunisie. Le verrou vise à protéger la virginité des jeunes filles par un sortilège qui leur pose un interdit purement imaginaire, sans intervention sur le corps. Il n’est levé que quelques jours avant le mariage. Le Maghreb entre tradition et modernité.
Tradition ancestrale encore, la chasse à la baleine dont la viande nourrissait jadis les habitants des iles Féroé, au nord de l’Ecosse. Dans « L’archipel » de Benjamin Huguet, prix des formations audiovisuelles, la vie des habitants s’écoule au gré des saisons et au contact avec la nature dans les villages blottis au fond des fjords des « îles aux moutons ». Mais tout change avec l’arrivée, chaque printemps, des baleines et la mer peut alors devenir rouge de sang. Les militants écologistes de Sea Shepherd ne veulent plus laisser faire et débarquent sur l’archipel. L’affrontement entre ces deux conceptions de l’environnement fera-t-il disparaitre le rituel de la chasse ?

L’homme que vous adoriez haïr : in memoriam Erich von Stroheim

Ecrit par Jean-François Vincent le 07 mai 2016. dans Ecrits, La une, Cinéma

L’homme que vous adoriez haïr : in memoriam Erich von Stroheim

Erich von Stroheim mourut à Maurepas, dans les Yvelines, le 12 mai 1957. Occasion pour moi d’évoquer un acteur fétiche avec je suis particulièrement en empathie.

Von Stroheim, un peu comme Orson Welles, est un affabulateur ; difficile de démêler le vrai du faux dans sa biographie. Il s’est forgé un personnage – le même dans sa vie et dans ses films – au point de devenir pour de bon ce qu’il avait toujours rêvé d’être.

Une notice biographique (qu’il a lui-même rédigée), parue en 1920, dit ceci : « né le 22 septembre 1885, à Vienne, fils d’une baronne allemande et d’un comte autrichien, diplômé de l’académie militaire de Wiener Neustadt, il servit dans le 3ème régiment de Uhlans et fut blessé, en 1908, lors de l’annexion de la Bosnie Herzégovine, à Banja Luka. Il reçut, pour sa bravoure, la croix François-Joseph ».

En réalité, Erich Oswald Stroheim eut pour père Benno Stroheim, un chapelier juif très religieux, de la Maria-Hilfestrasse. Il s’embarqua pour les États-Unis, à Brême, en 1909, probablement pour échapper au service militaire.

Sa – fausse – particule aristocratique lui ouvrit les portes d’Hollywood. Déjà, en 1915, il arbore le monocle, dans Farewell to thee (Je te dis adieu). Durant la guerre de 14-18, il joue à merveille The Prussian villain, Le méchant Prussien, dans des films comme The Hun within (Le Boche intérieur, 1917) ou Heart of humanity (Cœur de l’humanité, 1918). Après des vaudevilles remarqués, entre autres Foolish wives (Sottes épouses, 1920) et surtout Wedding march (La marche nuptiale, 1928) où il interprète le rôle du prince Nikki, il se lance dans la mise en scène avec, en particulier, une adaptation de l’opérette de Franz Lehár, La veuve joyeuse. Mais plusieurs refus successifs de scenarii l’amènent à s’expatrier en France.

Là, il va jouer notamment dans Les disparus de Saint Agil (1938) et surtout dans son chef-d’œuvre, La grande illusion (1937). Inoubliable major von Rauffenstein, dont la complicité avec le capitaine de Boieldieu (Pierre Fresnay) transpose le conflit franco-allemand en un conflit de classes, noblesse/roture (Jean Gabin, campant un lieutenant Maréchal très parigot). Officier à l’insupportable arrogance, au mépris assumé et à l’accent plus anglais qu’allemand (Jean Renoir dira qu’il ânonnait ses quelques répliques en allemand), von Stroheim incarna si bien une germanité idéale que le troisième Reich s’en servit pour sa propagande (alors que la gestapo savait parfaitement qu’il était juif) et l’autorisa même à revenir à Vienne après l’Anschluss…

Après la guerre, son dernier grand film, Sunset boulevard (1950), le fait apparaître en très select majordome – à particule ! Maximilian von Mayerling – mais est-ce vraiment une surprise ? Dans la grande tradition victorienne, le Butler n’est autre qu’un gentleman’s gentleman

Allemand, aristocrate et juif… tout ce que je ne suis pas et ce que j’adorerais être. A l’instar de Mitterrand (un de mes politiques également fétiche !), qui, selon ses propres dires, « a appris à parler socialiste », Erich von Stroheim est réellement devenu ce qu’il n’avait jamais été, faisant ainsi de l’imposture un art. Je est un autre…

Servus Erich !

und ברכותיי !

Reflets des arts : « Chaplin’s World », Ouverture le 16 avril 2016

Ecrit par Valérie Debieux le 19 mars 2016. dans La une, Cinéma

Reflets des arts : « Chaplin’s World », Ouverture le 16 avril 2016

C’est une première mondiale ! Amis des arts, du cinéma et de l’œuvre de Chaplin, réjouissez-vous, la Société française « Grévin » – connue pour son célèbre musée parisien – vient de créer son quatrième site à l’international, « Chaplin’s World », et propose au visiteur une expérience inédite de divertissement tout en permettant d’apprendre en s’amusant. Les travaux à Corsier-sur-Vevey, autour du fameux « Manoir de Ban », prendront fin d’ici peu et l’inauguration du site aura lieu le samedi 16 avril 2016. Chaplin’s World ouvrira ses portes au public dès le lendemain.

 

« Au cœur du Manoir de Ban, le visiteur devient l’invité qui a reçu les plus grandes célébrités de son époque. Grâce au savoir-faire incontesté de Grévin, le visiteur pourra “toucher des yeux” ce que fut la vie personnelle et familiale des vingt-cinq dernières années de Charlie Chaplin en Suisse. […] Un studio hollywoodien aux dimensions du génie offrira au spectateur une immersion étonnante dans l’œuvre cinématographique de Charlot. Plongée dans ses ruelles, des rouages ou des décors mythiques, le spectateur découvre ou redécouvre l’œuvre de Charlie Chaplin. Un parc de plus de 6 hectares aux arbres centenaires sublimera l’expérience et ravira les amoureux des grands espaces ».

 

Depuis le temps que la presse en parle, que le monde en cause, ça y est, nous y sommes presque… Venez nombreux pour célébrer l’événement !

Vous pouvez d’ores et déjà réserver vos billets

C’est ici : http://tickets.chaplinsworld.com/fr-FR/accueil

Un film juste parfait : « 45 ans »

Ecrit par Martine L. Petauton le 27 février 2016. dans La une, Cinéma

Film de Andrew Haigh, Grande Bretagne, 2015, Charlotte Rampling / Tom Courtenay

Un film juste parfait : « 45 ans »

Parfait. L’émotion – la vraie, la juste mesurée – le toucher du réel – le nôtre, au clignement de paupière près. En plus, la beauté de la photo ; vertes prairies et brumes labellisées anglaises ; la bande-son qui nous chavire la mémoire ; les Platters qui traînent... On voudrait que ça ne s’arrête pas, pas encore ; ils ont sans doute tant d’autres moments ces deux-là, Kate-Charlotte et Geoff-Tom ( fins, comme fil d’or class ; tressés comme tapisserie d’Aubusson ; des laines vertes et bleues, passées mais pas fanées).
Deux dès à coudre – emplis de cette eau si particulière à la verte Angleterre, côté Sud – suffisent pour raconter le fil du film : deux sexagénaires, à moins que septua, à la retraite, dans leur campagne : pas d’enfants, mais un chien aimé. On est dans la préparation – le film est entre ces deux bouts – de l’anniversaire de mariage du couple (45 ans). L’arrivée d’une missive venue du fond des Alpes Suisses – annonçant qu’on a retrouvé le corps congelé en crevasse d’une lointaine amoureuse du mari, disparue dans un accident de montagne, il y a des décennies – a l’effet–dominos qu’on pressent. Voilà.
1 heure et demie de thé préparé, à ce moment, cet autre – à peine le changement de la lumière entrant par la fenêtre pour faire la différence – d’économie de paroles, de densité des regards de presque un demi-siècle de vie commune, de rituels divers et imperceptibles, de la laisse du chien, et de pas lents dans l’unique rue commerçante du bourg… Elle sait d’instinct s’il va bien, pourquoi il bougonne ; la justesse de la tignasse blanche de Tom Courtenay ! où est son médicament pour le cœur (il a eu un pontage il y a cinq ans). Il connaît – à quoi bon le dire – tout ce que disent ses yeux à elle. Gris-bleus-Rampling. Bref, un couple, dans sa durée, qui va l’amble ; pas si mal. Une histoire de vie commune, banale jusque dans la façon dont ils éteignent la lampe le soir. Les Vieux de Brel, en couleurs d’aujourd’hui. De l’amour au quotidien, sans être dans aucun romantisme tapageur, ni passion opératique, ni exaltations inutiles. Rien de factice. Les liens d’un couple qui a de la bouteille.
Jusqu’à… à peine une déchirure, au début ; craquement léger de la porte de la vieille armoire, pas plus. Un murmure, un marmottage de lèvres un rien ridées ; c’est quoi cette histoire ancienne ? La vie, à lui, avant elle, ça ressemblait à quoi ? À qui, surtout ? Et, comme une musique – que des cordes de violoncelle qui prendraient de la force –, comme un sanglot qui monte, la voilà qui farfouille au grenier – lettres et photos –, et qui, en découvrant un réel si ancien ou tout à fait proche ; sait-on ! en est sidérée, comme on se coulerait dans l'ambre, perd ce Nord qu’elle avait cru tenir. En quoi elle avait cru. Une lézarde, guère plus, mais qui met en danger les fondations de tout un monde. C’est évoqué, légèrement découvert, comme un rideau de fenêtre qui se lève, à la japonaise, discret. Le visage de Rampling se défaisant, se chagrinant, s’enlaidissant de peurs et perplexités sans fond, voilà un voyage qui est un des plus forts du cinéma de cette année. A la fin – la fête d’anniversaire, plus vraie que vraie, il pleure un peu – c’est pas son genre ; elle se fissure… c’est quoi la suite ? finalement on a un peu peur, quand le générique de fin s'installe...

Mélodrame d’hiver

Ecrit par Yasmina Mahdi le 19 décembre 2015. dans La une, Cinéma

à propos du film Tout ce que le ciel permet (All That Heaven Allows, 1955) de Douglas Sirk

Mélodrame d’hiver

Un récit simple

« Mon amour, offre-moi un sapin aux pointes argentées » pourrait être le résumé bucolique du merveilleux mélodrame de Douglas Sirk (cinéaste né à Hambourg en 1897, mort en Suisse en 1987) : Tout ce que le ciel permet. Et son sous-texte : « semblable à toi, aux cheveux mêlés de pointes d’argent, dans la beauté de ta maturité ». Et couronnant cette déclaration, des flocons de neige qui tombent doucement. Un film aux accents mélodiques et dramatiques, comme le précise la bande-annonce, à la fois empreint de « torture et d’extase », où « l’amour n’épargne rien [car] torturant, extatique ». L’intrigue est simple, limpide. Le film commence par le survol d’une bourgade idéale, où se détache un clocher sur lequel se perchent des pigeons qui roucoulent, sur la plongée de rues propres bordées d’arbres qui s’égayent de couleurs de fin d’automne, et où l’on aperçoit quelques passants qui se promènent. La musique, égrenée par les touches d’un piano, prédit l’intrigue douce-amère. Le schéma narratif s’intrique autour de personnages très reconnaissables : une femme devenue veuve récemment, ses enfants, ses amis. Et tout ce petit monde se prépare à la venue de l’hiver.

Le point nodal arrive avec la présence du jardinier qui vient émonder les arbres du jardin de la dame. Mais, surprise, ce n’est pas le vieux jardinier de la famille (décédé, tout comme le mari), mais son fils, un jeune homme, incarné par le splendide Rock Hudson (1925/1985). Et le désir, l’extase, tombent comme la foudre. Le regard, l’attitude de Rock Hudson appuient l’amour naissant de suite, ou bien une forte attirance, devant la surprise – voire l’incrédulité –, et la réserve de Jane Wyman (1917/2007).

Le cœur du sujet

La caméra de Sirk se tourne vers les protagonistes et en révèle, par le jeu des acteurs, le caractère complexe et paradoxal. L’outil-caméra est fixe face à des situations instables et des individus aux opinions relativement bornées. Mais Sirk capte également des signes de rupture, de déchéance, des comportements irrationnels, envieux ou brutaux. En cela, il dénonce les limites étouffantes de la société américaine clivée, raciste et sexiste des années 50 ; une société réglée sur des rapports de classe et de sexe.

Et se joue devant les yeux des spectateurs tout un pan de la vie américaine, pleine d’oppositions, ici, formulées de manière souple. Les Etats-Unis se trouvent alors pris en étau dans un contexte de guerres et de conflits – la guerre froide, celles de Corée et d’Indochine, avec ses milliers de morts. Dans Tout ce que le ciel permet, l’intrigue est resserrée principalement sur la société WASP (White Anglo-Saxon Protestant) – dans le film, une société américaine blanche « douce », dont les mœurs, même si elles paraissent encore assez corsetées, évoluent lentement.

C’est tout en finesse que Douglas Sirk, l’européen cultivé, raffiné, met à jour les antagonismes, les divergences, les différences ainsi que les rapprochements entre les êtres, dans le melting-pot du mélange multiculturel. A cet égard, notons la scène célèbre au cours de la soirée chez les amis de Ron, qui entraîne Cary dans une sauvage danse rockabilly, au milieu de gens modestes, issus de la classe moyenne, et pour certains d’origine hispanique. Scène qui contraste évidemment avec celle du Club, endroit de persiflage et de concurrence, où la diffamation s’en donne à cœur joie face à la « pureté » et l’honnêteté de l’entourage de Ron, le jardinier. C’est en surplomb, avec un léger recul, et c’est aussi en pacifiste que l’auteur émet ses images, leur donne sens, enchaîne les séquences filmiques, en observateur persuadé que toute société génère du positif en son sein.

Reflets des Arts : « Dis Maîtresse ! », un film citoyen

Ecrit par Sabine Vaillant le 28 novembre 2015. dans La une, Cinéma

Film de Jean-Paul Julliand, sortie le 25 novembre 2015

Reflets des Arts : « Dis Maîtresse ! », un film citoyen

L’entrée à l’école maternelle, une première pour les enfants de moins de 3 ans de l’école Anatole France de Vénissieux et leurs parents, comme en témoigne Dis Maîtresse, de Jean-Paul Julliand. Avec le réalisateur, le spectateur découvre la réalité du travail au quotidien de Géraldine, sa fille, avec les « Tout petits ». Chemin faisant le film se fait citoyen. Il plonge au cœur de la problématique : l’entrée des Tout petits à la maternelle, mais aussi la décision de François Hollande : faire de la scolarisation des Tout petits dans les quartiers populaires une priorité de la refondation de l’École.

L’arrachement que vivent les 28 enfants de 2 ans le premier jour est palpable. La maîtresse, heureusement secondée par une collègue le premier jour et Aline, l’ATSEM, restent calmes, déterminées, chaleureuses devant ces petits stressés qui essayent par tous les moyens de rejoindre leurs parents.

La caméra à hauteur des enfants laisse place à l’univers des maternelles que tous parents rêvent de découvrir, au moins une fois. Au fil des jours, les rituels, les ateliers, les jeux, la musique, le sport, le travail comme aiment à le dire les enfants, organisent, structurent et donnent des repères aux petits.

Le travail de professeure, pierre-angulaire de cette année cruciale pour les enfants, et celui de l’ATSEM (Agent Territorial Spécialisé des Ecoles Maternelles) si précieux, se dévoilent sans fards. Le tandem fonctionne. Les petits finissent par suivre Aline ou Géraldine dans les couloirs comme une volée de canetons, heureux et fiers.

Géraldine déploie l’année durant en plus de son savoir une organisation, une préparation, une connaissance de l’enfant et de sa psychologie, mais aussi une créativité, une bienveillance et une écoute de tous les instants qui amènent l’enfant à adhérer à ce qu’elle et l’École attendent de lui. Notamment dessiner, peindre, écrire sur une feuille. Celui qui ne respecte pas ces consignes, qui déborde sur les murs ou le radiateur, prend l’éponge et frotte sans émoi visible. La caméra glisse sur ces instants, soulignant l’adhésion de l’enfant, la confiance qu’il accorde et l’épanouissement qui se mettent en route.

L’École a ses exigences sur lesquelles les programmes ne sont pas diserts. En off, Géraldine revient sur cet aspect qui la renvoie seule à sa pratique professorale face à 28 Tout petits. A elle de faire son chemin avec l’apprentissage des couleurs, de la vie en groupe, des codes sociétaux, du développement propre des Tout petits…

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