A propos du film "Des hommes et des dieux"

Ecrit par Jean-François Vincent le 01 octobre 2010. dans La une, Religions, Cinéma

A propos du film

Ecclesia  patiens

 

Le film de Xavier Beauvois est une immersion dans la vie monastique contemporaine.

Deux remarques liminaires.

Pourquoi avoir choisi CETTE communauté au sort tragique, alors qu’il en existe bien d’autres, non moins saintes, faisant preuve de non moins d’abnégation ? Il semble qu’en occident, la sainteté soit inséparable du martyr, ou, à tout le moins, de la tragédie… A quand un film sur un saint Séraphim de Sarov, un des plus grands saints russes, mort paisiblement, en prière dans sa cellule ?

Ensuite, pourquoi ce titre, « Des hommes, des dieux » ? Il ne s’agit, à l’évidence, pas de polythéisme, mais des deux religions, Christianisme d’un côté, Islam, de l’autre… Quand donc en finira-t-on avec cette inculture crasse, qui consiste à considérer Allah comme le nom propre d’une divinité, alors que c’est simplement le terme arabe signifiant « Dieu », comme anglais « God », allemand « Gott », ou russe « Boje »… Non, M. Beauvois, il n’y a pas, dans cette histoire, plusieurs dieux, mais bien un seul : les arabes chrétiens prient eux aussi Allah !

Pour le reste, le film montre un christianisme au profil bas (sans doute, est-ce là la raison de l’unanimisme qu’il suscite, ralliant à lui, croyants, incroyants et même – miracolo ! – laïcs purs et durs).

Point d’envolée spéculative sur le mystère de l’intériorité, qui est le mystère du moine ; cette rentrée en soi-même, cette instase/extase où, ultimement l’Absolu de révèle comme ce qu’il y a de plus intérieur à soi… « Monos pro monos », « seul pour Un seul », telle est la devise du « monachos », de ce solitaire qu’est le moine.

Peu de choses aussi sur ce huis-clos qu’est la vie dans un couvent, ce plébiscite de tous les jours, comme a dit Renan dans un tout autre contexte, où il faut accepter, supporter, pardonner, bref aimer ses frères envers et malgré tout. C’est à peine si l’on fait état, au sein de la communauté, de dissensions sur l’opportunité de partir ou non.

Les moines, dans le film, sont d’humbles travailleurs sociaux, pas prosélytes pour un sou, (on est loin du comportement de certains pères blancs, en Algérie, qui, en visite, chez des familles musulmanes, baptisaient « en douce », en marmonnant, incognito, « ego te baptizo ad nomine Patri… ») ; c’est, d’ailleurs, la raison pour laquelle les trappistes sont si appréciés de la population locale. Ce n’est pas l’ecclesia triumphans, de certaines abbayes bénédictines, encore moins l’ecclesia militans, l’église qui se bat, mais plutôt, l’ecclesia patiens, l’église résignée qui regarde la mort en face.

Ici  se situent les plus beaux morceaux du film. Lambert Wilson, Frère Christian, admirable abbé ascétique et inflexible dans sa décision de rester malgré la menace, expliquant à son frère qui lui dit n’être pas venu là pour mourir, que sa vie, il l’a déjà donnée, totalement et sans retour possible, en devenant moine. Et que dire de Michael Lonsdale, frère Luc, qui résume tout en une simple phrase : « c’est par la faiblesse, l’échec et la mort que nous allons vers Lui ». Les trappistes de Tibhirine mettent parfaitement en pratique la règle de saint Benoit : « ora et labora », en priant et en travaillant, jusqu’au bout, pour tous ceux qu’ils aiment.

A propos de l'auteur

Jean-François Vincent

Jean-François Vincent

Directeur de publication

Membre du Comité de Rédaction et rédacteur

Traducteur au Conseil de l'Europe

Ancien professeur certifié d'anglais

Ancien diacre à la cathédrale russe saint-Alexandre Nevski de Paris

Maîtrise d’anglais

Licence de philosophie

Licence de droit

Diplômé de l’institut de théologie orthodoxe Saint-Serge

Commentaires (4)

  • Léon-Marc Levy

    Léon-Marc Levy

    02 octobre 2010 à 14:02 |
    Le succès (populaire) de ce film médiocre esthétiquement et incertain, comme vous le montrez, quant aux concepts, a une explication socio-pathétique. Eric Thuillier la pointe bien : le groupe social sans lien, les rapports interpersonnels de plus en plus hostiles et paranos, créent un idéal fantasmé de "communauté", de "fraternité", de groupe clos et solidaire. Ca marchait déjà avec l'"école d'autrefois", le village d'autrefois... On est entre la nostalgie d'un passé magnifié et la fascination du lien. Ce qui inquiète c'est que pas mal de "boutiques" peuvent faire leur fond de commerce sur cette béance.
    Très fine analyse JFV.

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  • Jean-Luc Lamouché

    Jean-Luc Lamouché

    02 octobre 2010 à 13:39 |
    Oui, bien-sûr, cher monsieur, les trois grandes religions monothéistes - tout en employant des termes différents - croient en la même divinité.
    Vous rappelez avec justesse que les Arabes chrétiens invoquent "Allah" (traduction : Dieu).
    Même Dieu donc. Et pourtant, il y a eu tant de haine dans l'Histoire entre les trois religions en question (la juive, la chrétienne et la musulmane) ! Combien de gens sont partis et continuent aujourd'hui encore de partir "en croisade" !
    Pour moi, l'intérêt de ce grand film réside surtout dans les propos de "frère Christian" (Lambert Wilson) et de "frère Luc" (Michael Lonsdale) lorsqu'ils parlent de l'AMOUR.
    Rappelons que les Grecs utilisaient trois termes pour parler des différentes sortes d'Amour : "Eros" (amour charnel), "Philia" (amour sentiment), et "Agapè" (amour du prochain, compassion).
    Or, tous ces termes sont bien présents dans ce film. Deux scènes m'ayant particulièrement bouleversé.
    D'abord, celle où "frère Christian" (le prieur) dit cette réponse à un des moines, qui ne comprend pas pourquoi il doit prendre le risque de mourir : "PAR AMOUR" (au sens "Agapè")!
    Ensuite, celle durant laquelle "frère Luc" discute de l'Amour avec une jeune femme musulmane algérienne, qui lui demande s'il a déjà été "amoureux" ! Et là, tout s'emboîte : "frère Luc" lui répond "Oui", en décrivant comment le "désir" ("Eros" ?) et le "sentiment" ("Philia") font vibrer les êtres humains, et comment enfin il a connu un Amour "plus grand encore" (l'Amour de Dieu, fusionnant avec "Agapè").
    Mon hypothèse, pour finir : si même des non croyants ont été touchés par ce film, c'est parce qu'il correspond bien à notre époque de demande (souvent implicite, voire même inconsciente) de solidarité, de fraternité, et d'Amour (sous toutes ses formes), dans un monde si angoissant.

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    • Jean-François Vincent

      Jean-François Vincent

      02 octobre 2010 à 14:31 |
      Vous faites bien de rappeler la différence entre "eros" et "agapè". C'est effectivement par agapè que les moines restent; mais je ne suis pas si sûr que la notion de sacrifice - beaucoup plus dérangeante que celle, lénifiante, de solidarité!- soit si populaire chez nos contemporains. Le sacrifice, accepté et non recherché par les moines, c'est aimer jusqu'au bout, c'est-à-dire jusqu'à la mort.Je pense qu'une écrasante majorité d'entre nous aurait plutôt choisi de partir!

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  • Eric Thuillier

    Eric Thuillier

    01 octobre 2010 à 22:13 |
    J’ai vu ce film cette semaine. Il ne m’a pas plu. Un chapelet d’images sur la vie monacale sans inspiration. Une issue connue qui pollue complètement le regard que nous pourrions avoir sur le mystère que représente ces hommes pour l’entendement commun, mais une issue sans laquelle le film aurait fait 3500 entrées.
    Deux ou trois beaux passages, le discours de frère Christian sur l’incarnation, quelques mots de frère Luc sur la mort.

    Pourquoi çà plait ? Une petite piste, en sortant du cinéma une amie m’a fait part de son émotion devant la présence d’une communauté, d’une fraternité. Nous en manquons si cruellement !

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