IMPITOYABLE ou la fin du Western

le 01 novembre 2010. dans La une, Cinéma

IMPITOYABLE ou la fin du Western

 

 

IMPITOYABLE est un film crépusculaire qui marque la fin d'un cycle et scelle de façon poignante la mort d'un genre dont Eastwood aura été, de façon constante, la figure majeure depuis le milieu des années soixante.

 

Douzième western de Clint Eastwood (et quatrième après L'HOMME DES HAUTES PLAINES, JOSEY WALES, HORS-LA-LOI et PALE RIDER dont il signe aussi la réalisation), IMPITOYABLE se veut une somme, un testament cinématographique. Eastwood y convoque plusieurs de ses personnages antérieurs, les amende, les approfondit, nous les donne à voir d'un œil neuf. Chemin faisant, il révise, décape à l'acide la mythologie du western et lui restitue son âpreté originelle avant de conclure en apothéose sur un des "gunfights" les plus théâtraux et les plus dramatiques jamais réalisés à Hollywood.

IMPITOYABLE est l'histoire d'un "contrat" qui débouche, in fine, sur une vengeance. Ces deux "missions" s'enchaînent inexorablement, amenant un homme à assumer de nouveau sa propre violence après dix longues années d'abstinence. Dans L'HOMME DES HAUTES PLAINES, "l'Étranger" châtiait une communauté coupable de lâcheté ; dans PALE RIDER, "Preacher" mettait hors d'état de nuire un tyran local et son suppôt. Ces héros anonymes surgissaient du néant, tels des fantômes, et disparaissaient magiquement sitôt leur tâche accomplie. Dans IMPITOYABLE (comme dans JOSEY WALES), William Munny a de multiples attaches avec le réel : son passé, sa famille (sa femme, récemment disparue, ses deux jeunes enfants), sa terre définissent son identité, son territoire intérieur et lui dictent en grande partie sa conduite.

 

Munny a aussi un nom, une réputation qui lui colle à la peau. "T'es William Munny du Missouri?", lui lance le shérif et ancien tueur Little Billy Daggett (Gene Hackman). Ainsi se désignaient, se jaugeaient et se défiaient James Stewart ou Arthur Kennedy, bad guys réformés ou impénitents, dans les films d'Anthony Mann écrits par Borden Chase.

Les trois westerns précédents d'Eastwood avaient pour héros des hommes jeunes ou "sans âge", sur qui le temps ne semblait pas avoir prise. Munny, à l'inverse, est un homme fragile et diminué.

Devenu sobre et non-violent sous la pression de sa femme, il a perdu l'habitude de se battre, et même de monter à cheval. Sous les regards attristés de ses deux petits,

il fera plusieurs chutes avant d'arriver à maîtriser à nouveau sa monture. On sent que le moindre effort lui coûte. Une chevauchée sous la pluie le rend fiévreux et réveille son arthrose, une correction l'immobilise plusieurs jours de suite.

Mais l'âge a humanisé Munny plus que tout autre "westerner" Eastwoodien. En se mariant, en se sédentarisant, en devenant père sur le tard, Munny s'est créé des obligations morales et matérielles. Il a opéré un retour sur lui-même et a acquis une certaine forme de compassion, teintée d'amertume. Il a appris ce que les héros de Clint Eastwood ont le plus de mal à apprendre et qui leur vient si tardivement : le remords. C'est cette compassion, autant que des raisons pratiques plus faciles à avouer (le manque d'argent, la pénibilité du travail à la ferme), qui l'amènera à reprendre du service pour venger Delilah (Anna Thomson), une prostituée de la ville voisine de Big Whisky sauvagement défigurée par un client.

Vingt ans plus tôt, qui aurait attendu de Clint Eastwood un western "féministe"? C'est pourtant la douleur, la frustration et la fureur des filles de Big Whisky qui sont les moteurs de cette tragique histoire, et qui en imprègnent tout le premier tiers.

Face à l'outrage subi, leur souteneur et Daggett exigent du fautif et de son acolyte… six chevaux à titre compensatoire. Les prostituées, révoltées, se cotisent alors et offrent 1000 dollars pour la tête des deux coupables. Un jeune tueur en quête de gloire, le "Kid de Schofield", demande le concours de Munny, qui recrute son vieil ami et ancien complice Ned Logan (Morgan Freeman).

"Et c'est la même vieille histoire qui recommence", mais, cette fois, avec le poids des ans et des scrupules, qui rendent toute action plus difficile, toute décision plus pénible.

Le script, très dense, remarquablement construit et étoffé, de David Webb Peoples (1) introduit à ce stade un troisième personnage clé : English Bob, interprété par Richard Harris.

Dandy monarchiste, pompeux et théâtral à souhait, ce gunfighter est flanqué de son "biographe" W. W. Beauchamp (Saul Rubinek), engagé pour chanter ses douteux exploits. (La saga des héros et méchants de l'Ouest inspirait à cette époque quantité de récits feuilletonesques illustrés, très prisés du grand public qui les prenait pour argent comptant, ainsi qu'on le voit dans LE GAUCHER d'Arthur Penn, où Billy le Kid se découvre héros d'une de ces "pulp fictions".)

En tentant de pénétrer armé dans Big Whisky, English Bob s'attire la fureur de Daggett, qui lui inflige une sanglante correction

et le chasse illico de "sa" ville… après s'être attaché les services de Beauchamp. Avec une étrange bonhomie, Daggett entreprend alors de faire l'éducation du candide plumitif en lui détaillant ce qui fait un "bon" gunfighter.

Comme en écho, Munny et Logan font de même avec le Kid, pour le "déniaiser" et le préparer à sa première rencontre avec la mort. Le choc n'en sera pas moins terrifiant pour ce jeunot vantard et myope : voir et entendre agoniser pendant de longues minutes un homme éventré ou devoir abattre à bout portant un méchant occupé à déféquer a de quoi secouer un novice.

Mission accomplie, le vétéran et le "tenderfoot" se séparent lorsque Munny apprend par Delilah que Ned Logan a été arrêté par Daggett et torturé à mort par celui-ci.

IMPITOYABLE bascule alors instantanément dans sa partie "vengeance", très resserrée, dont toutes les composantes physiques (la nuit, la pluie, le huis clos) se conjuguent en vue d'un maximum d'intensité dramatique.

L'action se condense tout entière en quelques minutes, dans l'enceinte du saloon/bordel de Big Whisky. On distingue à peine dans la pénombre orange les lourdes silhouettes des hommes de Daggett, qui s'apprêtent à festoyer. Le cliquetis de la détente du fusil de Munny fait se retourner Daggett. L'immuable rituel du dernier gunfight s'enclenche : une brève joute verbale, suivie d'un fulgurant échange de coups de feu d'une mortelle précision. De Munny, noyé dans l'ombre, on distingue seulement l'œil, fixe comme possédé. La scène atteint à une grandeur lyrique stupéfiante tandis que se libère en un éclair toute la violence refoulée de l'ancien tueur. Cinq corps tombent à terre. L'infâme Daggett agonise en constatant avec un mélange presque bouffon de surprise et de regret qu'il ne "méritait vraiment pas ça". Munny l'achève d'une balle dans la tête. Au dehors, la pluie continue de s'abattre sur la ville, dans une ambiance de fin du monde. Munny sort, décourageant toute velléité de réplique par un torrent d'imprécations. Les habitants se pétrifient, et les filles, "vengées", mais horrifiées, le voient s'éloigner dans la nuit. Fin d'une légende, fin d'un homme, fin d'un genre… Un bref plan grand ensemble, symétrique de l'ouverture, nous montrera à nouveau la silhouette de Munny devant la tombe de sa femme. Retrouver son honneur, faire son devoir, continuer simplement de vivre exige parfois de trahir les promesses les plus solennelles faites aux morts…

(Ce texte est une version légèrement remaniée de la présentation d'IMPITOYABLE, rédigée pour le récent coffret "Westerns" de Warner Bros. , réunissant également PALE RIDER, JOSEY WALES HORS LA LOI et LE BON, LA BRUTE ET LE TRUAND )

 


[1] David Webb Peoples était alors principalement connu pour son scénario de BLADE RUNNER, qui présente d'intéressantes analogies avec celui d'IMPITOYABLE, écrit vers la même époque. Eastwood estimait tellement le script d'IMPITOYABLE, qualifié par lui de "joyau", qu'il le garda en réserve dix longues années – le temps d'atteindre l'âge de son personnage.

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Commentaires (7)

  • Martine L

    Martine L

    02 novembre 2010 à 10:05 |
    Clint est sûrement, à ce jour, un des "gars " du cinéma, les plus interessants - dans tous les domaines qu'il a investis - merci, donc, et merci, aussi à RDT qui a si bien mis en valeur votre texte

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  • Jacques PETIT

    Jacques PETIT

    01 novembre 2010 à 23:08 |
    On a l'apogée magnifique et tragique du vieux cow-boy,usé dans son corps,dans ses os,dans son coeur,mais allant rechercher au fond de lui-même son honneur enfoui,qu'il avait cru éteint.L'ayant retrouvé difficilement mais nettement,il se réserve la scène finale d'anthologie où il retrouvera son image d'IMPOYABLE.
    Bravo OLIVIER,vous possédez magnifiquement votre 7ème Art.

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    01 novembre 2010 à 21:00 |
    Impitoyable (mauvaise traduction du titre anglais : « unforgiven », non pardonné) s’inscrit aussi dans une progression quasi métaphysique de la filmographie de Clint Eastwood, le fil rouge étant la manifestation d’une justice immanente qui exige une réparation des fautes commises : depuis les épisodes de « dirty Harry » qui règle ses comptes aux malfrats jusqu’à ce personnage de deus ex machina qu’incarnent aussi bien le prédicateur de « Pale Rider » que le cow-boy halluciné d’ « Unforgiven », tous deux agents d’une justice divine, impérieuse et irrésistible. Un pas de plus est franchi avec « Gran Torino » : là justice est faite par le sacrifice quasi christique du justicier, qui tombe les bras en croix, récitant l’ave Maria, sous les balles de ceux-là même qu’il veut confondre en se faisant assassiner par eux.

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  • eric

    eric

    01 novembre 2010 à 20:07 |
    THE scène pour moi, c'est quand il les menace de revenir tous les buter s'ils n'enterrent pas dignement Logan ..en arrière plan flotte le drapeau américain. Tout est dit

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    • OLIVIER EYQUEM as Holy Cow

      OLIVIER EYQUEM as Holy Cow

      01 novembre 2010 à 20:46 |
      Tout ce finale est prodigieux. Regardez aussi les expressions catastrophées des filles - vengées, mais à quel prix. La violence est un reniement, mais la vengeance une obligation. Dilemme. Seule solution, seul moyen d'arriver à la paix intérieure : enterrer proprement les siens et se perdre dans le lointain.

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  • SL

    SL

    01 novembre 2010 à 19:41 |
    Il est toujours bon de reparcourir ce chef d'oeuvre ;) Merci !

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  • Léon-Marc Levy

    Léon-Marc Levy

    01 novembre 2010 à 19:27 |
    Magnifique M. Eyquem ! J'adorais ce film culte, vous lui donnez "l'écrin" impeccable qu'il mérite. Bravo.

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