Le Western (4 et fin) : La Morale

Ecrit par Yasmina Mahdi le 08 août 2011. dans La une, Cinéma

Le Western (4 et fin) : La Morale

Privés de leur guide, les voyageurs ne savaient pas ce qu'ils devaient faire; ils n'osaient même s'avancer sur le rocher, de crainte qu'un faux pas fait dans les ténèbres ne les précipitât dans une de ces profondes cavernes où l'eau s'engloutissait avec bruit à droite et à gauche. Leur attente ne fut pourtant pas longue : aidé par les deux Mohicans, le chasseur reparut bientôt avec le canot, et il fut de retour auprès de la plate-forme en moins de temps que le major ne calculait qu'il lui en faudrait pour rejoindre ses compagnons.

Le dernier des Mohicans, James Fenimore Cooper 

Chaque film a sa spécificité, selon son cinéaste, son directeur de photographie, son époque et le traitement de l'image, en noir et blanc ou en couleur. Comme nous avons pu en traiter précédemment, chaque oeuvre cinématographique propose sa vision du monde propre et l'impose, outrepassant les cadres de représentation émis par Hollywood. Cependant, de grands traits de la morale s'y retrouvent, constitutifs de la nation américaine et de son idéologie prédominante, capitalisme, établissement sur des terres conquises souvent par la force -dérobées aux Indiens.

Plusieurs films déclinent des situations opposant des familles d'éleveurs soudées en un clan face à un gros propriétaire terrien qui va tenter par tous les moyens de s'approprier des terres et du bétail, ou de l'unique point d'eau ou la bataille du rail, au mépris des lois et du peu d'argent de la fragile communauté. Citons l'impressionnant Règlements de compte à OK Corral (Gunfight at the O.K. Corral), de John Sturges, 1957, avec les stars Burt Lancaster, Kirk Douglas et Rhonda Fleming, inspiré des faits réels d'une fusillade entre clans adverses. Les figures récurrentes du bien et du mal sont reconnaissables de suite par le jeu des acteurs, la musique, l'ambiance et les lieux dans lesquels ces figures évoluent. L'arrivée du ou des méchants provoque la fuite des habitants de la ville, le silence apeuré dès leur entrée dans le bar, le saloon. L'identification des gens de bien est plus conforme à l'ordre d'une société fondée sur la famille, l'effort et le travail individuel que, par exemple, les éclats et les prouesses d'un étranger de passage -le pauvre cow-boy solitaire- qui régule la loi et tranche le dilemme en abattant le vilain.

La justice américaine s'établit et va de pair avec l'idée de nation, la fonde même, et le western en est le fantasme artistique. Les protagonistes sont des repères de l'histoire de l'Ouest. Des migrants démunis se trouvent confrontés à des situations instables au sein d'un immense territoire hostile et inconnu. C'est à travers un chemin parsemé d'embûches que va naître la nation américaine, éparpillée en petits groupes, en route vers l'Ouest. La caravane en est le symbole, son déplacement la force du destin. Bravant les attaques des bandits et des Indiens, représentés comme des sauvages, les migrants, déracinés de la vieille Europe, poursuivent courageusement leur but ultime, celui de fonder une famille et de devenir propriétaire.  Mais ce but n'est pas sans en payer le prix du sang, de façon prosaïque et barbare. La morale légitime les armes, l'exécution sommaire et une parodie du lynchage (nous pensons   au film réalisé par Ted Post en 1968, Pendez-les haut et court (Hang 'Em High), dénonçant un climat d'intolérance et de sectarisme extrêmes. Le pire est commis, au nom de la morale établie autour d'une justice expéditive, avec la scène épouvantable de la pendaison publique, sous un soleil de plomb, d'un groupe d'hommes pauvres, dont un adolescent qui clame et pleure son innocence. Le juge, intransigeant, impitoyable, interprété magistralement par Pat Hingle, se soumet à la morale populaire de vengeance et prononce la peine de mort. Paradoxalement, en permettant la pendaison, l'exécution publique comme seule réponse à la justice, le représentant de la loi se range du côté de l'arbitraire et non de la démocratie; complice d'une espèce de vendetta. Le clan sédentaire des fermiers opte pour une mise à terme de la liberté et un rappel brutal à l'obéissance. Un rappel secret des lynchages de noirs, de la barbarie régnante et de l'extermination des populations autochtones, lesNative Americans.

Cette justice appliquée sans états d'âme peut paraître choquante de nos jours, mais n'oublions pas qu'il s'agit d'oeuvres d'art, de fictions dont la diégèse comporte des épiphénomènes empruntés à l'histoire des Etats-Unis. C'est aussi plus largement l'histoire du monde et des origines de la propriété, des frontières et de la sédentarisation. Une nostalgie poignante nimbe le chef-d'oeuvre de Ford, Les Cheyennes, tourné en 1964, le rappel d'un massacre, perpétré en dehors de toute morale chrétienne. Curieusement, il s'agit du dernier grand western de l'histoire du cinéma et la dernière oeuvre de Ford, une oeuvre épique, qui s'inscrit dans un contexte compassionnel des renaissances des identités spoliées.  Le quaker y est présent, (antimilitariste et rare blanc s'unissant aux indiennes); dans Les Cheyennes, incarné par Carroll Baker, dans le rôle d'une autre tenante de la morale et de l'éducation, l'institutrice. La question de la morale concernant l'Indienne violée est en plein dans le noeud de la culpabilité respective de chacun et du châtiment à appliquer. Nous terminerons sur ce très beau film de Sturges, de 1959, Le dernier train pour Gun Hill (Last Train From Gun Hill), où le shériff Matt Morgan (Kirk Douglas) va venger l'honneur de son épouse indienne bafoué par un jeune lâche, (jouée par Ziva Rodann), se révélant être le fils de celui qui fut son meilleur ami, Craig Balden (Anthony Quinn).


Yasmina Mahdi


A propos de l'auteur

Yasmina Mahdi

Rédactrice

Yasmina MAHDI, plasticienne d'origine franco-algérienne, titulaire d'un DNSAP des Beaux-Arts de Paris et d'un DEA d'Etudes Féminines de l'Université de Paris 8 ainsi que d'un corpus de 4 années de thèse sur le cinéma français

A dirigé la Revue universitaire Parallèles et Croisées

Dernières expositions : Faculté des Lettres de l'Université de Limoges, MJC La Souterraine Achat 2009 de l'Artothèque du Limousin (FRAC)

Dirige un atelier d'Arts plastiques à l'Université de Limoges

 

Commentaires (8)

  • Bruno Lafourcade

    Bruno Lafourcade

    09 août 2011 à 15:45 |
    Cette série est très stimulante. Dans le dernier article, je n’arrive pas à savoir si le lynchage était moralement justifié dans le western (« La morale légitime les armes, l’exécution sommaire et une parodie du lynchage ») ; ou bien dans la réalité ? Parce que, dans le western, je ne me souviens pas avoir vu de lynchage (en général une pendaison) moralement justifié. Il est toujours condamné par le cinéaste, ses scénaristes et ses acteurs ; associé à l’erreur judiciaire, et même au meurtre. (Du reste, dans Hang ‘Em High, le spectateur est poussé à éprouver l’injustice en s’identifiant aux malheureux que l’on va pendre.) Est-ce que le western n’est pas toujours légaliste ? On imagine mal John Ford ou William Wellman, Henry Fonda ou James Stewart légitimant le lynchage. Ils peuvent justifier la conquête des grandes plaines de l’Ouest, parce que ces terres sont encore sauvages, et qu’elles échappent dans leur esprit à la justice et à la morale ; mais ils ne peuvent pas moralement justifier l’injustice à l’égard d’autres qu’eux-mêmes. (C’est très net dans L’Etrange incident, l’excellent film de Wellman, où les habitants d’un village pendent, illégalement donc, et surtout injustement, trois hommes qu’ils accusent d’avoir tué un éleveur pour lui voler son bétail. Quand l’erreur « judiciaire » est prouvée, le meneur de l’expédition punitive se suicide : lui-même n’admet pas qu’il ait pu commettre cette injustice ; et la loi du shérif reprend ses droits. – L’homme qui tua Liberty Valance, même s’il ne contient pas de scènes de lynchage, résume très subtilement les différences constitutives de la légende américaine, et les nuances entre violence, justice et morale. John Ford distingue la justice (James Stewart) de la violence (Wayne et Lee Marvin) ; la violence justifiable (Wayne) de la violence aveugle (Marvin). Ici, Wayne est défait, et accepte de l’être, alors que Stewart lui doit de n’avoir pas été tué par Marvin.)

    Répondre

    • didier ayres

      didier ayres

      09 août 2011 à 22:28 |
      Bruno, il me semble que dans les films de western, destinés par Hollywood au plus grand nombre, la question de la morale est tranchée, entre le bad guy et le héros, et se termine en fusillade. Triomphe alors le bien pour une société blanche, son implantation sur des terres acquises de force et le droit du plus fort. Mais il serait vain de juger les oeuvres à l'aune du réel. Mon propos reste cependant fortement orienté sur la construction idéologique des genres.
      Bonne soirée
      YM

      Répondre

  • Jean-Luc Lamouché

    Jean-Luc Lamouché

    09 août 2011 à 12:51 |
    Quelques petites remarques et éventuels prolongements, chère Yasmina.
    1- Le conflit entre agriculteurs et éleveurs est effectivement consubstantiel au western et à l'histoire des Etats-Unis. Mais, pas seulement, bien-sûr : depuis le néolithique, dans toutes les civilisations, les sédentaires se sont violemment opposés aux nomades. D'où les premières "guerres".
    2- Dans la mentalité WASP (blanc, anglo-saxon et protestant) - et cela apparaît très nettement dans le western -, la "Conquête de l'Ouest" correspond à la recherche de la "Terre Promise". Depuis le "Mayflower" (1620), puis les "Pilgrim Fathers" (Pères Pèlerins), on a vu se développer une morale religieuse faisant du pays des Américains blancs (d'abord) le "Nouvel Israël", le "Nouveau Peuple Elu".
    3- Vous posez une vraie question, très perturbante : lorsqu'une foule lynche, dans "l'Ouest", avec le soutien de la justice locale, que devient la démocratie ? Quel est, en allant plus loin encore, le rapport entre "masse" et "démocratie" ? Les historiens ont montré que l'hitlérisme - exemple extrême - fut bien un phénomène de "masse", mais aucunement "démocratique". Il nous faut sans doute, à ce sujet, relire Montesquieu et Tocqueville, notamment.
    4- J'ai beaucoup - comme vous - d'admiration pour le film "Les Cheyennes", de Ford ; et pour les mêmes raisons que vous. Plus proche de nous, "Le Dernier des Mohicans" (Michael Mann, 1992), avec Daniel Day-Lewis, remet bien les pendules à l'heure. Mais, il ne s'agit pas, il est vrai, d'un western au sens strict.
    5- Enfin, vous touchez tellement juste lorsque vous montrez que le western hollywoodien fut constitutif de la "fondation" de la "nation" américaine. Mais, on pourrait dire la même chose pour des films situés en dehors de ce genre majeur : je pense, bien évidemment, à "Naissance d'une Nation" (Griffith, 1915) et à "Autant en emporte le Vent" (Fleming, 1939).
    Amicalement, et très heureux d'avoir échangé avec vous.

    Répondre

    • didier ayres

      didier ayres

      09 août 2011 à 20:24 |
      Jean-Luc, merci pour vos commentaires avertis. Par contre, j'ai plus de réserves que vous sur le western contemporain, où, il me semble que le politiquement correct a rendu le genre un peu attendu; qu'en pensez-vous?
      La question de la brutalité soudaine d'un groupe contre un individu se retrouve, aujourd'hui à Tottenham- policier lynché en 1985 puis jeune homme abattu sans raison-, est-elle semblable à celle du western, avec l'afro-américain accusé d'avoir violé la femme blanche? A vous lire avec plaisir très bientôt
      Amicalement
      Yasmina M.

      Répondre

      • Jean-Luc Lamouché

        Jean-Luc Lamouché

        10 août 2011 à 16:28 |
        Je vous rejoins, certes, sur de très nombreux points. Cela dit, je voudrais réagir sur quelques aspects soulevés par votre commentaire.
        D'abord, le genre du western a connu un très net déclin depuis la fin des années 1960. Je crois que vous avez raison de considérer "Les Cheyennes" (Ford, 1964) comme une sorte de fresque déjà repentante et crépusculaire. Mais, quel crépuscule !
        Ensuite, je pense qu'il y a eu une sorte de petit mouvement de "revival" dans les années 1990-2000, avec essentiellement : "Danse avec les loups" (Costner, 1990), "Impitoyable" (Eastwood, 1992), "Le Dernier des Mohicans" (Mann, 1992), "Open Range" (Costner, 2003), "True Grit" (les frères Coen, 2010). Mais, ce ne sont que des exceptions. L'âge d'or semble terminé, et pour toujours.
        Puis, je dirais que je suis bien d'accord avec vous sur le "politiquement correct" de certains de ces films ; ceci malgré l'image des Sioux dans "Danse avec les loups" (la langue de cette tribu apparaît pleinement, au lieu des cris sauvages d'antan), ou celle de la femme dans "True Grit" (à travers une jeune ado.).
        Enfin, je ne sais plus trop quoi penser à propos des mécanismes liés au lynchage ainsi qu'aux mouvements de masse communautaristes en Grande-Bretagne aujourd'hui. Je crois comprendre que vous liez complètement ces émeutes, cette violence du type "western" (?) aux seules considérations économiques et sociales. Je pense - car l'Histoire nous a appris qu'un phénomène donné n'a jamais qu'une seule cause - qu'un faisceau d'explications doit être analysé. En somme, s'il est évident que la précarité, le chômage, l'oisiveté et le manque d'intégration sont des facteurs potentiels de violence sociale (et dans les deux sens), le déchaînement régressif "identitariste" - qui en résulte souvent, il est vrai - doit être pris en compte. Et même, au-delà de tout ceci, toutes les formes de régression, avec le retour des comportements "barbares". Nous nous trouvons devant une situation explosive très complexe, qui génère forcément de la violence.
        Amicalement, pour celle que l'on va sans doute bientôt surnommer "La Lady du saloon" !

        Répondre

        • didier ayres

          didier ayres

          11 août 2011 à 12:43 |
          Jean-Luc, vous avez raison en ce qui concerne le déclin du western, un peu identique à celui de la comédie musicale, autre pendant constitutif de la nation américaine, avec comme fond de propagande la joie de vivre comme dans un conte de fées, (voir "Brigadoon" par exemple) alors que dans le western, le message est souvent une sorte d'illustration biblique protestante.
          Il y a un cas de lynchage comme vous le savez qui est équivoque et a longtemps rendu malheureux les historiens et les critiques de cinéma dans "Naissance d'une nation".
          Oui, cela est difficile d'avoir du recul en ce qui concerne le communautarisme, les violences urbaines qui confinent quand même à une sorte de révolte anarchiste, dans le meilleur des cas. Car ce sont des violences et des brutalités faites contre les peuples et leurs descendants post-coloniaux, triste continuité de l'Histoire de la domination...
          A tout bientôt
          Yasmina

          Répondre

  • Martine L

    Martine L

    08 août 2011 à 21:30 |
    Très intéressant numéro de votre «  saga » ; la morale américaine, dans le vecteur-western, puritaine, aussi, et, au delà, sans doute, la morale intègre ou intégriste, je ne sais, des grands fondateurs européens du May flowers … ou, comment un peuple se fabrique à postériori à travers le western, ce qu'il lui renvoie, ce qu'il peut créer comme repères, à défaut d'avoir pléthore de repères historiques ; vos lignes très fouillées sont éclairantes ! On pourrait sans doute aussi faire glisser les représentations d'eux mêmes des Américains, dans le schème du film «  d'ouest » ( peut-être, un peu plus élargi que le genre strictement western ),sur un temps long, avec une morale qui évolue – rapport aux femmes, à la violence, aux Indiens, surtout . On pourrait aussi utilement oser un parallèle avec ce qui reste de la vision de la morale – western, dans la mise en scène de la justice américaine actuelle : l'épisode DSK l'a montré, semble -t-il ...

    Répondre

    • didier ayres

      didier ayres

      09 août 2011 à 20:09 |
      Oui, Martine, la morale a évolué, et n'oublions pas que les films de genre, les westerns sont des oeuvres d'art à part entière, et que des grands réalisateurs comme André de Toth ont jonglé avec la censure, le maccarthysme, ainsi que John Ford qui improvisait avec les acteurs! Et il est vrai, comme vous le dites si bien, que l'histoire d'une nation (on pense à Griffith) s'imbrique avec ce qu'elle donne à voir dans les démêlés de la justice de notre monde contemporain.
      A très bientôt
      Yasmina M.

      Répondre

Poster un commentaire

Vous êtes identifié en tant qu'invité.