"Reflets d'un temps révolu" : Les salles de quartier, les petits cinéphiles, les ouvreuses

Ecrit par Jacques Petit le 15 octobre 2010. dans La une, Souvenirs, Cinéma

Comme le chantait si bien Aznavour : «  Je vous parle d’un temps que les moins d’50 ans ne peuvent pas connaître ».

Les souvenirs de jeunesse ont toujours un espace - temps et un espace - lieu.

L’espace - temps est simple, les années où de jeunes adolescents sortent de 5 ans de guerre, d’un voile obscur qui obscurcissait le ciel de France.

L’espace - temps ; celui des copains et de votre serviteur dans le 13ème arrondissement de Paris, quartier populaire s’il en fût, en ce temps ; il n’y avait pas de « quartiers difficiles ».

Ma bande de copains, entre 14 et 16 ans en 1945, et moi-même : Jacques dit Jacquot, Guy, Ali (un algérien de souche, son père est arrivé en France en 1933 pour travailler chez Renault) et votre serviteur, Jacques dit Jack.

Nous avions la chance d’aimer le cinéma et dans le 13ème, les salles de quartier étaient nombreuses :

- Le Fontainebleau, avenue d’Italie,

- Le Colonie, rue de la Colonie,

- Le Tolbiac, rue de Tolbiac,

- Le Cinéma des Familles, dans la cour du Patronage, (ciné cato)

- Le Ciné-Théâtre des Gobelins, avenue des Gobelins,

- Le Familial, l’endroit m’échappe aujourd’hui,

- Le Kursaal, avenue des Gobelins,

- Le 192, avenue d’Italie, près de la Porte d’Italie.

Nous avions tous un faible pour le Fontainebleau et le Colonie, car les ouvreuses y étaient plus « girondes » et notamment, en ce qui me concerne, une certaine Lucienne, pour laquelle j’avais un petit « béguin ».

Mais les jours où nous étions en fonds, le territoire s’agrandissait au 14ème, les salles avenue du Général Leclerc (anciennement, avenue d’Orléans), et les jours du double mois pour certains, l’Amérique : les salles des Grands Boulevards. Il faut dire que notre amour du Cinéma est sans doute venu de la frustration ; les films, pendant la guerre étaient insipides, pro-allemands ou bien, subtilement résistants, mais nous n’étions pas en âge d’en percevoir le sens caché.

Par contre, dès les lendemains du 8 Mai 1945, jour d’immense joie, enfouie à jamais dans nos mémoires, l’avalanche des films américains sur nos écrans fut pour nous quatre, et bien d’autres, une révélation ; la chape de plomb se soulevait et nous faisait connaître un tout autre Monde.

Mes premiers émois amoureux pour une actrice furent pour la merveilleusement belle, si blonde, si « cheveux courts », Ingrid Bergman ; je crois que même aujourd’hui en tapant son nom sur le clavier, j’ai encore quelques frissons. Ce film qui exaltait le combat des républicains en 1937/38 en Espagne, tiré du grand roman éponyme d’Hemingway, se transformait, tout en conservant son atmosphère de film de résistance, en une magnifique fresque amoureuse  qui n’a pas laissé l’adolescent que j’étais, indifférent.

Je crois que mes trois copains avaient aussi « un ticket » pour Ingrid Bergman.

Et, pour nous quatre, le film de guerre qui est resté gravé dans nos mémoires, c’est « Aventures en Birmanie » , film de 1945, avec Errol Flynn, qui rendait folle toutes nos copines.

La découverte à l’écran du « talkie-walkie » fut pour nous la découverte de la percée de la technologie comme arme de guerre. La bombe atomique à Hiroshima en Août 1945, c'est pour moi le poster de Gilda (Rita Hayworth) sur la forteresse qui largua la bombe (symbole américain tout craché).

Et à nouveau Ingrid Bergman, si belle, mais si différente dans « Casablanca », avec le non moins célèbre Humphrey Bogart ;  pour moi, « le couple » incarné à l’écran, pour l’éternité. Comme toutes les Grandes Histoires d’Amour, elle se termine mal, mais elle reste à jamais gravée au fond de nous-mêmes.

Je sais que ce film américain de Michaël Curtiz fut tourné en 1942. Lauréat  de l’Oscar du meilleur film en 1944, « Casablanca » est toujours considéré comme le 3ème plus grand film américain,  derrière « Citizen Kane » et « Le Parrain. »

Je ne sais si des Européens ont eu l’occasion de le voir avant, mais moi et mes copains, nous l’avons découvert en 1946.

Et bien d’autres films qui m’échappent dans l’instant (OUI, j’écris toujours dans l’inspiration du moment, sans aucune note et préparation ; c’est ma façon à moi).

Et vers 1948, je m’évadais seul, vers les films d’avant-garde dans les salles du Quartier-Latin, - le Champollion entre autres - J’y ai découvert les films d’Ingmar Bergman (encore Bergman) : une autre fenêtre sur le 7ème Art. « Monika » troubla à jamais l’adolescent que j’étais encore.

Tous les quatre, nous avions un emploi ; tous pas très intéressés par les études, nous avions décidé de commencer « sur le tas » : ça ne s’est pas trop mal terminé pour chacun d’entre nous ;

Jacquot a été le patron pendant de nombreuses années d’une société de transports à Abidjan en Côte d’Ivoire.

Ali est devenu infirmier dans un grand hôpital parisien.

Guy a fait carrière à la Poste,

Jack lui a terminé sa carrière comme cadre supérieur ; Directeur de mission dans un cabinet d’audit.

Ainsi, nous n’avions pas le temps de subir trop de mauvaises influences. Il nous est arrivé  de faire quelques conneries pas bien méchantes : comme d’être poursuivis la nuit sur les toits d’une imprimerie, par la maison « poulaga », à la suite d’un pari « tout con » : « pas cap » ! Vous avez tous connu ça, mais là, c’était vraiment con.

PS. La maison « poulaga » ne nous a jamais attrapés : maintenant, les faits sont prescrits

A propos de l'auteur

Jacques Petit

Jacques Petit

Rédacteur

pseudo Jacklittle

Autodidacte, 47 ans de carrière bancaire, du bas au haut de l'échelle. Cadre Supérieur.
Directeur de Mission dans un cabinet de Commissaires aux comptes spécialisé Banque et Finance.

Politique,Economie, Finance, Littérature, Sports, Cinéma, Théâtre.

Commentaires (6)

  • Vaillant Sabine

    Vaillant Sabine

    17 octobre 2010 à 11:33 |
    Je me suis laissée guider avec plaisir dans le Paris de l'après guerre. Merci!
    Sabine

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  • Martine L

    Martine L

    16 octobre 2010 à 12:50 |
    Très agréable promenade dans votre Paris ; décidément, Jacques, vous avez trouvé là, une bien intéressante façon de promener vos lecteurs

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  • Jacques Petit

    Jacques Petit

    15 octobre 2010 à 20:47 |
    Cher Olivier,j'espère que vous me permettez de vous appeler Olivier,votre commentaire me flatte quand je sais votre renom de cinéphile que je ne suis plus.Le cinéma,le cinoche dans le XIIIème entre 13 et 17 ans a été une suite délicieuse de rencontres entre copains et de copines avec comme lien commun le cinéma,le 7ème art,qui pour nous n'était qu'à cette époque une découverte du monde,du notre,d'un autre,surtout et c'est pour moi la chose essentielle d'un espace de liberté,de la connaissance des autres à travers un Art qui est au départ une photographie qui bouge ,qui vous montre les autres que sont les acteurs dans des scènes,des actions qui sont sont l'exact reflet d'une vie ou de vies.Ca été ma première approche du cinéma,primaire je sais,mais pour moi primordiale.Pour Monika vous avez sans doute raison,aujourd'hui je peux le dire à mon âge,mais le Midi Minuit vers Poissonnière a été une salle que j'ai fréquentée plus souvent que j'aurai du,mais on y découvrait de temps à autre des petites pépites,comme sans doute Monika ?

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  • OLIVIER EYQUEM as Holy Cow

    OLIVIER EYQUEM as Holy Cow

    15 octobre 2010 à 20:19 |
    Je retrouve exactement dans votre billet le ton, la matière des échanges entre cinéphiles plus âgés que moi de quelques années, qui ont fait leurs classes dans les cinoches de quartier de Paris, et en égrènent les noms avec nostalgie quand ils se retrouvent. Votre mémoire fait de la salle où vous avez découvert les grands et les "petits" films un temple indissociable des images qui vont ont ému.
    Quelques années plus tard, il restait encore quantité de salles où l'on pouvait découvrir des films un peu anciens. Je pense notamment à cette salle proche de la Gare du Nord, qui était sauf erreur l'une des deux seules de Paris, avec le Ranelagh de la Rute des Vignes, à projeter le film derrière un écran de verre dépoli, le faisceau dirigé vers le public. Concernant MONIKA, il me semble qu'il est sorti bien plus tard, et d'abord au Midi-Minuit car on le considérait comme un érotique scandinave de bas étage. C'était avant que Bergman ne soit consacré.

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  • Jacques Petit

    Jacques Petit

    15 octobre 2010 à 18:34 |
    Cher Léon-Marc,merci pour la photo.J' avais oublié "La Fauvette" avenue des Gobelins,en face du Ciné-Théâtre des Gobelins,de création un peu plus récente,mais Merci l'illustration cadre avec le sujet de manière parfaite,il s'agit d'une des salles de cinoche du XIIIème !

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    • Léon-Marc Levy

      Léon-Marc Levy

      16 octobre 2010 à 00:28 |
      C'est avec plaisir Jacques. J'éprouve ainsi mes talents de documentaliste !! :-)

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