Western (2) : les autres femmes

Ecrit par Yasmina Mahdi le 01 août 2011. dans La une, Cinéma

Western (2) : les autres femmes

Mon fils, ta mère fut une joie et, en vérité, un réconfort pour moi, et j'espère et je te souhaite que, ne serait-ce que pour honorer la mémoire bénie de celle qui t'a mis au monde, tu vivras, selon la parole du Prophète, joyeusement avec l'épouse que tu aimes, toute cette vie de vanité qu'Il t'a accordé de vivre sur cette terre, oui, tous ces jours de vanité, car tel est ton lot dans cette vie que tu vas vivre sur cette terre. Mon fils...

Un lit de ténèbres,

William Styron

 

Essayons-nous, maintenant, à l'indexation de la féminité, à l'écran, dans le western en particulier, avec des personnages féminins secondaires, des figurantes anonymes, des héroïnes au sein d'amitié masculines tracées à coup de serpe. Après les scènes intimistes et les confidences en lieu clos, viennent des scènes tourmentées, de l'action, qui vont réunir les protagonistes du bien, les shérifs et le justicier, quand les femmes sont souvent inertes. Dans cette représentation de la conquête de l'Ouest, les personnages  secondaires apparaissent souvent en fond de plans-séquences.

La trame du récit tisse, en général, un canevas de base où le héros cow-boy arrive à cheval dans la rue principale de la ville, flanqué parfois d'un acolyte rencontré sur la route. Leurs particularismes s'appuient sur des faits d'armes, des différences d'âge et des déplacements dans l'espace illimité, l'espace sauvage du territoire américain. Les hommes se mesurent à la connaissance qu'ils ont de cet espace ouvert, à la façon dont ils se l'approprient et le délimitent par leurs agissements. Les accessoires vestimentaires, le chapeau, le blue-jean, les jambières de cuir ritualisent ces amitiés viriles, qui sont en quelque sorte presque des substituts d'amitiés amoureuses. L'arme surtout, a un statut de haute importance; armes de poing, armes à feu dissimulées, dégainées à toute vitesse, porteuses de mort, qui passent de main en main, ou sont prélevées sur les cadavres. Ce que nous précise Jean Gili (in Le Western, éd. Gallimard, 1993) : "L'homme voue à ses armes un véritable culte (...) symbole phallique (...) acte de virilité, affirmation de soi-même contre la peur et l'angoisse de la mort."

Ces cow-boys, tueurs, justiciers se partagent brutalement la tâche arbitraire du bien et du mal. Ils traversent l'écran, à cheval, passent en plein soleil, surgissent du paysage, investissent le saloon de la ville, et s'individualisent du clan des sédentaires ou des migrants. Par exemple, l'on distingue des silhouettes féminines en jupe longue portant un seau près d'un chariot bâché qui traversent le champ, en panoramique, en plongée ou en contre-plongée. Des femmes en jupe et bonnet de calicot, en châle, avancent lentement par deux ou accompagnées d'un homme, en opposition à ces héros solitaires. Le décor est campé. Ce sont des migrants, blancs, ceux qui formeront un clan, le clan.

Il y a quelque chose d'antique dans ce clan (souvent de souche anglo-saxonne, irlandaise, écossaise), soudé en groupe fermé. L'appartenance religieuse du groupe (essentiellement protestante) y est immédiatement stipulée, - l'accessoire vestimentaire, la tenue du pasteur, un peuple laborieux et austère, des femmes chastes. Dans cette référence biblique, les mères et les soeurs, telles des pleureuses, ramènent et soulèvent les corps du fils ou du frère morts. Elles se tiennent droites au fond du champ de la couleur sable du paysage (c'est le cas dès le générique dans El Dorado, d'H. Hawks, 1966/67). Ces femmes témoins et secours auprès des hommes blessés, ces soeurs souffrantes, ces belles-soeurs, brutalement veuves quand la mort est venue, exhortent les hommes à poursuivre et châtier les criminels. Elles  se présentent armées, participent aux tirs, telles des gardiennes d'une tribu, une figuration des pionnières de l'Ouest.

En règle générale, les personnages féminins secondaires, telles des figurantes, laissent le champ libre aux héroïnes blanches. Les mexicaines sont également gardiennes d'une petite famille, vivant dans un décor folklorique sobre néanmoins : décor semi désertique, cactus, cabanes de torchis, hommes en sombreros, femmes en robes bariolées. Les actrices-figurantes, (brunes, coiffées de nattes, fumant parfois), sont outrées, ce qui marque leur genre négatif, par rapport à la typologie blanche. Les hommes se fondent dans le décor, autant à l'aise en ville que dans la nature. Les femmes ne se borneront qu'à être spectatrices de la complicité et l'amitié des hommes. Elles assistent impuissantes à leurs bagarres, conflits, règlements de comptes et mises à mort. Elles sont absentes lors des traditionnelles scènes chez l'armurier, muettes dans les rixes de bar.

Cependant, ces figures féminines, chacune à leur façon, à l'intérieur de cette stratégie westernienne, apportent des modifications. Elles y opèrent, y influent ou subissent un mouvement, une rotation, qui sont autant d'ouvertures sur le monde. Chacune des femmes, de la mère à la fille de cabaret, en passant par l'épousée de bonne famille comme dans La chevauchée fantastique (Stagecoach), 1939, de Ford, affronte l'Ouest, avec ses composantes personnelles. Elles se heurtent, tout comme les hommes, à un univers de rudesse et d'incertitude que ni elles ni eux ont choisi. Elles y font face avec autant de déterminisme que les hommes. Avec une force identique d'abnégation et de dépassement de soi.


Yasmina Mahdi


A propos de l'auteur

Yasmina Mahdi

Rédactrice

Yasmina MAHDI, plasticienne d'origine franco-algérienne, titulaire d'un DNSAP des Beaux-Arts de Paris et d'un DEA d'Etudes Féminines de l'Université de Paris 8 ainsi que d'un corpus de 4 années de thèse sur le cinéma français

A dirigé la Revue universitaire Parallèles et Croisées

Dernières expositions : Faculté des Lettres de l'Université de Limoges, MJC La Souterraine Achat 2009 de l'Artothèque du Limousin (FRAC)

Dirige un atelier d'Arts plastiques à l'Université de Limoges

 

Commentaires (4)

  • Jean-Luc Lamouché

    Jean-Luc Lamouché

    02 août 2011 à 11:45 |
    Vous avez raison : à l'époque de la grande tradition hollywoodienne, des années 1930 à 1960, la représentation de la Femme dans le monde des pionniers de l'Ouest n'était certes pas très "progressiste".
    Mais, on doit dire d'abord que "L'usine à rêve", avec le "western" notamment, n'avait fait que reprendre les bases représentatives des spectacles opératiques du XIXe siècle.
    Catherine Clément, dans "L'opéra ou la défaite des femmes" (1979) a bien montré le sort sacrificiel fait globalement aux femmes dans le monde lyrique de cette époque. Ceci en dehors de Richard Wagner, dont le thème principal fut celui de la Rédemption par la Femme dans l'Amour et dans la Mort (conçue comme une "Renaissance").
    Ensuite, et cela dit, pour en revenir à notre sujet hollywoodien, on pourrait signaler des exceptions intéressantes pour l'image de la Femme, notamment chez John Ford (ou Nicolas Ray).
    Citons - comme vous - "La Chevauchée fantastique" (Ford), film dans lequel la prostituée (!) Dallas joue un rôle très différent, aux côtés de John Wayne. Ou bien "La Prisonnière du désert" (Ford), lorsque Ethan (John Wayne) ne peut se résoudre à éliminer Debbie (Natalie Wood, femme blanche, devenue "indienne"). Ou bien encore "Johnny Guitar" (Ray), avec une Joan Crawford (Vienna), tenancière de saloon, "virile" et "féminine" à la fois, portant ses colts !
    Enfin, on pourrait faire des allusions comparables pour l'image des Indiens : quelle évolution, des films de "Cavalerie", présentant des Indiens sauvages, sans véritables paroles compréhensibles, jusqu'à "Les Cheyennes" (Ford, encore), ou bien, plus encore, "Le Soldat bleu" (Ralph Nelson), mais en 1970 seulement, et - à sa façon très moderne (1990) - "Danse avec les loups" (Kevin Costner) !
    Merci pour votre éclairage, votre compétence indiscutable, ainsi que pour la fluidité de votre écriture.

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    • didier ayres

      didier ayres

      03 août 2011 à 19:00 |
      Jean-Luc, merci pour cet apport très pertinent au sujet des liaisons entre les films, les référents que vous citez et une certaine porosité des situations. Je pensais justement et cela est l'objet de mon étude, en quoi la marque culturelle du "féminin", et par opposition au "masculin" relève de la pure fiction et d'une certaine historicité. Certaines féministes parlent d'une biologisation des rôles sexuels, et j'ai lu que Vienna retrouverait sa "féminité" perdue en endossant une roble blanche, troquée contre le pantalon et les armes. Comme si tout tenait à l'anecdote des apparences pour recouvrer une marche morale, assujettissant les unes et les autres à des rôles de fiction pure, un diktat. Je pensais à G.Bellotti, qui a étudié l'éducation des petites filles en Italie qu'on maltraitait pour les maintenir à une condition, celle qu'on dit féminine...
      A bientôt de vous lire
      Yasmina Mahdi

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  • Martine L

    Martine L

    02 août 2011 à 09:36 |
    Très fine analyse, riche et passionnante, pour les 2 volets en ligne ; c'est vrai que les archétypes du western comprennent moult femmes, et pas seulement, comme vous le citez «  de la viande qui trotte »!! rien qu'en fermant les yeux, je les vois, ces mémères «  libérées », à leur façon, des saloon, fortes en gueule, ou - à l'autre bout - ces douces ? qui attendent le train avec Gary ! J'aime tellement, aussi, ces «  mères courage » de l'ouest des pionniers, qui façonnent la vraie histoire, et qu'on voit assez souvent, du côté des chariots. Une , plus récemment rencontrée, m'a marquée : la - gamine - de « True Grit » des Coen ; en voilà une qui rejoint votre propos féministe de vos textes précédents!

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    • didier ayres

      didier ayres

      03 août 2011 à 19:11 |
      Martine, votre intérêt pour mon travail me conforte dans mes positions. Vous avez dû noter que j'ai dédié les articles à Jane Russel, dont la disparition m'a peinée, et qui me semble représenter, avec le temps, et avant l'heure du "politiquement correct" américain, une "déségrégation" -ce sont les termes des études de genre- envers les métis(ses), les voyous et les hors-la-loi, pillards car démunis et marginalisés, et beaux parce que rebelles; qu'en pensez-vous? Oui, vous avez raison, pour la belle idée des "mères courage" qui se retrouve plus ancrée dans les scénarios, les romans antérieurs qui ont façonné cette histoire de la conquête, histoire collective et sociale ambigüe car prônant l'individualisme et à la fois le rachat par le travail et l'implantation sur le territoire.
      Bien à vous
      YM

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